Episode 47

Je les laisse pousser, mes cheveux

Voilà mes chers amis. J’ai pris une décision très importante. Quelque chose qui va, je le sens, bouleverser le sens de ma vie. J’ai décidé de … me laisser pousser les cheveux. J’ai l’habitude d’aller chez Lahcen, le coiffeur à coté de la mosquée, disons deux fois par mois. En fait, je viens de me rendre compte que Lahcen, malgré le fait que ce soit un ami, qui me prouve son amitié en me conseillant de ne pas parler politique dans sa boutique, parce qu’il y a souvent des flics en civil qui font des rapports, hè bien qu’il m’a toujours manipulé. Comment ? En me disant que je devrais en permanence garder les cheveux très courts, et que c’était ça la coupe « pour un homme ». Derrière tout ce stratagème, je me suis rendu compte que se cachaient en fait de purs introïts financiers.

Car à chaque fois que je vais chez lui, il me passe le rasoir et je dois me délester de 20 dirhams ! Et 5 DH en plus, s’il me fait la barbe. Ce qui arrive fréquemment. Une fois, je venais de me raser à la maison, et ce salaud a insisté pour me faire la barbe. Il serait prêt à m’arracher la peau du visage pour 5 dirhams. Alors je lui ai dit d’aller se faire foutre, et de se contenter de me faire la coupe « classique ». Il s’est exécuté sans ajouter un mot, et malgré le fait que sa putain de boutique était pleine de flics en civil et d’agents de la Mouqataa, j’ai parlé de politique poussant la provocation jusqu’à donner raison à Rachid qui était de passage et qui insultait un peu tout le monde, en lui disant : « T’as bien raison, c’est tous des enfoirés et des voleurs ! » Et j’ai senti les mains de Lahcen qui tremblaient avec les ciseaux au dessus de ma tête, et tous les regards des vieux débris assis sur la banquette qui se détournaient soit vers le plafond, soit vers le sol.

Une fois que je suis sorti de chez Lahcen, laissant Rachid déchaîné sur tout ce monde consterné mais qui faisait semblant de ne pas être concerné, j’ai commencé à envisager la possibilité de me laisser tout simplement pousser les cheveux, de changer de look, et d’économiser ainsi 40 dirhams par mois. Et avec la chaleur ? Rien à foutre ! D’ailleurs, ils ont pas mal poussé depuis, et je vais attendre encore un peu avant de prendre une photo et de l’envoyer à Cindy, histoire de la surprendre… Je me suis également dit qu’une fois les cheveux assez longs, je me ferais une queue de cheval, puis l’idée de me percer une oreille pour porter une boucle m’a vaguement traversé l’esprit, avant de laisser tomber, puisque je tiens à ne pas avoir l’air d’une pédale. Pas question de ça !

Et puis dans la foulée, puisque j’ai décidé de me révolter contre Lahcen, hè bien j’en ai profité pour me révolter contre le reste, tant qu’à faire… Contre ce qui fait marcher les choses autour de moi, contre les gens, ceux qui sont impliqués et ceux qui n’ont rien fait, contre les banques, les assurances, la télé, la circulation, la musique, la météo, contre tout ce qui tient plus ou moins les choses en équilibre. J’ai décidé de me révolter contre les règles et les bonnes procédures, et à commencer, en transgressant les règles de bienséance qui régissent les rapports des chauffeurs de taxi avec leurs clients. Ainsi, je me suis dit que la prochaine cliente qui me plait, je vais essayer d’abuser de ma position et de la draguer.

Et ça n’a pas tardé. J’ai accroché sans grande difficulté une femme, disons, la trentaine, que nous appellerons ici heuuuu… Hakima, pour la protéger des indiscrets. Dès qu’elle est montée, alors que je passais en pleine heure de pointe par le Boulevard Lalla Lyacout, elle s’est mise à parler :

- Ah, quelle galère ! J’ai eu de la chance de trouver un taxi si facilement. Avec cette canicule, je pensais que j’allais m’évanouir…

- Ce n’est pas juste de la chance. Je savais que vous étiez là, et je suis passé exprès, j’ai enchaîné, sans réfléchir.

- Ah bon ? Comment ça ? Vous me connaissez ?

- Non pas vraiment… Si, disons, de vue…quoi.

- Ah bon ? Où ça ?

- Je m’appelle Larbi, et vous ? Oui enfin comme ma tante habite juste à coté, mens-je, je passe souvent par là, et je vous aperçois… Vous travaillez dans les parages ?

- Oui, juste au coin, dans cette agence. A la banque là… Votre tante ? Où ça ?

- Oui oui, juste au dessus du cinéma. Son mari vient de mourir, alors je passe la voir de temps en temps ?

- Ah bon ? De quoi ?

- Hein ? …. De … du cœur. Il a eu une crise cardiaque.

- Ah bon ? Lla Irehmou. Ca l’a pris comme ça ?

- Oui, il était au bain, et il a eu une crise, et il est mort là bas. T donc moi, je passe, et je vous vois, puis à chaque fois que je veus m’arrêter pour vous raccompagner, il y a toujours un autre taxi qui s’arrête. Jusqu’à ce soir. Et voilà.

- C’est quand même bizarre ça… Larbi ?

- Oui…

- C’est drôle…

- Quoi ? Mon nom ?

- Non… Enfin oui… Je veux dire…

Puis comme ça, en lui racontant plus ou moins ma vie, soulignant le fait que je ne fais du taxi que « provisoirement », et qu’en fait, j’ai une licence en anglais et que j’ai commencé une formation en « Management », elle a continué à trouver les chose « bizarres », et est allées jusqu’à me poser des questions sur ma famille. Et avant d’arriver à destination, je lui ai demandé si demain, à la même heure, elle serait au même endroit. Et elle m’a dit que oui, puis j’ai répondu que je passerai par là, et que ça me ferait plaisir de la revoir et de l’accompagner. Et pour marquer le coup, pour mettre toutes les chances de mon coté, j’ai décidé, après mure réflexion, de ne pas lui faire payer la course. Elle a un peu insisté, mais pas plus que ça.

Le lendemain, je suis repassé près du cinéma Lux, et, Dieu merci, elle était là. Donc après avoir baratiné un peu, j’en suis arrivé à obtenir un RDV de la part de Hakima, pour le week end, plus précisément, pour un samedi à 19 heures. Je l’ai prise, puis direction, l’hôtel Bellerive, sur la Corniche.

Une fois installés sur la terasse du Bellerive, un garçon s’est présenté pour prendre les commandes, et j’ai senti comme un coup de poing au plexus quand elle a dit « Une Heineken ». Nom de Dieu ! Mais j’ai tout fait pour cacher ma surprise, et pour ne pas paraître stupide, j’ai pris la même chose. Bon, je n’ai pas arrêté de me poser des questions sur cette jeune femme, alors qu’elle, me posait des questions sur moi et sur ma vie, et que je répondais un peu au hasard, racontant ce qui se présentait à mon esprit, au hasard. Et toute une nappe de préjudices a émergé en moi, et je me suis surpris à me dire « C’est tout de même bizarre Larbi… Cette nana n’est pas une pute. Elle travaille dans une banque, tout de même… A moins qu’elle ne soit entrain de me mener en bateau. – Et alors, Larbi ? Qui a dit que seules les horizontales ont le droit de boire une bière ? Qu’est-ce que tu peux être ringard, Larbi ! Arrête ! – Oui mais, ce n’est pas commun. Les femmes, même lorsqu’elles picolent, ont plutôt tendance à le cacher, non ? Et alors ? Celle-là est différente ! Où est le problème, Larbi ? Pour une fois qu’une nana essaye de te montrer son vrai visage, voilà que tu te mets à vouloir le cacher toi-même ! Ca veut dire quoi, ça ? ranchement… Etc… etc… »

Si bien que Hakima a remarqué que j’étais évasif, que je répondais un peu n’importe quoi à ses questions, et qu’elle m’a demandé si j’étais sûr que ça allait… Peste ! est-ce que je ne peux pas, pour une fois, me comporter comme quelqu’un de normal ?

Je me serais certes comporté comme quelqu’un de normal, si là, au lieu de Hakima, c’était Cindy qui avait demandé une Heineken… Parce que j’aurais trouvé ça plus « normal » ? Je n’ai pas arrêté de faire attention aux regards que nous lançaient les autres clients de l'hotel. Ces abrutis avaient l’air de ne rien connaître à l’anonymat, et nous dévisageaient comme si nous descendions de Mars… Il y en avait même un, un vieux avec sa femme apparemment, qui ne faisait aucun effort pour cacher sa stupeur. Et en guise de réponse, je lui ai fait un signe de la main, avec un large sourire, une sorte de mimique, ce qui a eu pour effet de lui faire tourner sa tête d’oiseau chétif de l’autre côté de la salle, et de ne plus s’aviser de nous regarder.

- Tu connais ce Monsieur ?

- Lequel ? Le vieux là ?

- Oui oui, celui que tu as salué.

- Oui, c’est l’oncle à un copain du quartier. Il est malade, je crois…

- Ah bon… Qu’est-ce qu’il a ? Il y a plein de gens qui sont malades autour de toi…

- Je crois que lui il a la goutte ou un truc comme ça… Enfin… Je ne suis pas sur, il n’arrive pas à marcher et tout ça… Et c’est un drôle de radin, en plus. Un sale radin !

- Bon. Qu’est-ce qu’on fait ?

- On va ailleurs ? Ou on reste ici ? Comme tu veux… A toi de choisir. Tu es mon invitée…

Et nous avons décidé de rester là pour un moment, en nous disant que nous irions autre part, plus tard… La Heineken aidant, j’ai du me rendre aux toilettes. Me voilà entrain d’essayer de me soulager, lorsque je constate que juste à coté de moi, il y a un type qui en fait de même dans l’urinoir à coté, sans le moindre problème, de la façon la plus naturelle, sans le moindre blocage. Je suis un peu gêné, et je n’ai pas pu sortir une seule goutte. C’est comme ça. J’essaye, j’essaye, j’essaye, mais rien ne sort, bloqué, pas la moindre goutte, alors que je fais semblant que tout se passe bien en regardant le plafond.

Il fallait attendre que cet abruti décampe de là pour pouvoir libérer un jet, au début assez timide, puisque j’avais l’impression qu’il s’était posté derrière moi pour me surveiller, et j’ai du tourner la tête pour m’assurer qu’il n’en a rien fait, et puis c’est là que le jet s’est fait plus intense, atteignant un débit normal. Quelle misère… Qu’est-ce qui a fait que je sois complexé au point de ne même pas être capable de débiter de l’or en liquide en paix ? Est-ce que je suis absolument obligé de m’enfermer à double tour, et de poser mon oreille sur la porte des toilettes pour écouter ce qui se passe de l’autre coté pour m’assurer qu’il n’y a personne qui me surveille pour pisser tranquillement ? Lorsque je suis retourné rejoindre Hakima, elle m’a demandé pourquoi j’ai tardé autant, et je ne savais pas quoi répondre, me contentant de balbutier deux ou trois tirades inintelligibles, et elle a secoué la tête plusieurs fois, puis a passé l’éponge.

Entre temps, le fait de me laisser pousser les cheveux a déjà commencé à faire des émules dans mon entourage. A commencer par ma mère.

- Larbi, pourquoi tu ne vas pas te couper les cheveux ? Tu as besoin d’argent ?

- Non non… J’ai de l’argent

- Et alors ?

- Ecoute, je veux juste… enfin… les garder un peu plus longs

- Quoi ?

- Et alors ? Où est le problème ?

- Mais tu es un homme Larbi !

- Et alors, ça veut dire quoi ça, « un homme » ?

- Ca veut dire que tu dois te comporter comme un homme. Et tu es un jeune homme « bien ». Tu ne dois pas te laisser influencer par ces salauds du café qui passent leur vie à regarder des voyous jouer au foot à la télé et à fumer du kif!

- Arrêtes, s’il te plaît… Personne ne m’a influencé… Et personne ne fume le kif

- C’est moi qui les connaît, ces Oulad Lehram. Ils t’en veulent parce que tu travailles ! Je vais aller les voir ! Il manquerait plus que tu portes aussi une boucle à l’oreille !

- Non mais ça va pas ou quoi ? Ecoute, laisse tomber. Je vais me couper les cheveux, mais j’attends juste que Lahcen revienne. Il est allé à Marrakech pour passer l’été avec sa famille.

- L’été ? Avec cette chaleur ? Mais tu ne vas pas l’attendre tout l’été, non ?

- Oui, c’est le seul coiffeur auquel je fais confiance… C’est pas grave…

Ca c’était du coté de ma mère. Puis au quartier, on n’y allait pas de main morte non plus… Les critiques fusaient de toute part. Certains se demandaient si j’étais devenu fou, et parmi eux, le plus drôle, même des types qui ont toujours eu les cheveux longs, pour autant que je me souvienne, d’autres se demandaient si on ne m’avait pas ensorcelé, puis d’autres encore se demandaient si tout ça n’était pas un simple prétexte pour pouvoir draguer la charmante fille de Bba Maati, une créature divine (enfin elle, pas lui).

D’autres, et j’en ai eu la confirmation à travers Fouissa, le garçon de café d’en bas de chez moi, étaient carrément outrés, même s’ils ne m’en disaient rien, et allaient jusqu’à gueuler partout : « Mais pour qui il se prend ce Larbi ??? » J’ai répondu à Fouissa qu’ils pouvaient aller se faire foutre, et lui avec eux, lui conseillant de me ramener un café cassé très fort. Sur quoi il a tourné les talons et a disparu derrière la machine à café, en faisant la gueule.

Et pour pousser la provocation jusqu’au bout, j’ai même décidé de commencer à ne plus porter que des jeans troués, puis, pour couronner le tout, j’ai commencé à mettre des lunettes de soleil au verre violet ! Tout cela, sans grand e conviction. Je me rends compte que mes cheveux sont assez longs à l’arrière pour que je puisse mettre un élastique autour, mais je n’ai encore rien décidé à ce niveau. On verra ça après. Et devinez quoi ! J’ai reçu une autre lettre des Etats-Unis. Non, cette fois ci, ce n’est (malheureusement) pas Cindy. C’est Anass ! Vous vous souvenez de cet énergumène ? Hè bien il me raconte sa vie d’étudiant riche (!) aux Etats-Unis, comme si j’en avais quelque chose à cirer, puis m’annonce, tout heureux, qu’il ne va pas tarder à rentrer à Casa et qu’il était content que l’on puisse se revoir. Pauvre imbécile… Je ne crois pas que je pourrais encore supporter ça. Sincèrement.

 

Episode 48

 

Mustapha Gazi -- Gazi's World

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