
Episode 25
Hé voila, je suis à Casablanca. Case
départ. Les mains vides. Plus de Sue, plus de Amy, et encore moins de Chama.
Il a suffi qu’un Boeing 747 atterrisse un dimanche matin à 7 heures locales à
l’aéroport de Casablanca, pour que tout s’évapore, les gratte-ciel, les métros,
Manhattan, Brooklyn, les gens et le reste. Une fois dans ce train triste qui
me ramenait vers la gare ferroviaire de Casa Port, j’ai eu l’impression que
mes trois derniers mois n’etaient qu’un rêve. La seule véritable aventure que
je n’aie jamais eue est réduite en cendres, éparpillées dans le vent.
Laissez-moi tout de même vous raconter un peu comment mon départ de New York
s’est décidé. En réalité, je n’ai jamais sérieusement considéré mon retour au
Maroc, malgré la lettre et les appels. La veille du nouvel an, j’ai eu une
terrible insomnie. Je ne suis pas arrivé à fermer l’œil. Pas une minute. J’ai
du tourner des dizaines de fois dans mes draps, et j’ai du tourner autant de
fois dans l’autre sens pour délier les nœuds noués autour de mes jambes.
J’aurais pu me réveiller, aller dans le salon, et allumer la télé pour passer
le temps et attendre le sommeil. Mais quelque chose m’en empêchait, et me
retenait dans ce lit en m’obligeant à visualiser des débris d’images
chaotiques et des accumulations de pensées sans cohésion qui torturaient ma
quiétude. Quelque chose (ou quelqu’un) avait décidé que je devais rester là,
des heures durant, à subir une inquiétude floue, sans que je n’arrive vraiment
à en identifier les mobiles exacts.
J’ai commencé à me poser des questions bizarres. Du style : " Est-ce que je ne
suis pas en train de mettre mon avenir en précarise, en restant ici à ne rien
foutre ? ", " Et si c’etait Chama qui avait raison, après tout ? ", " Ne
suis-je pas en train de prouver que je suis le plus egoiste des enfants de
l’Ancienne Médina, en restant dans une ville que je ne connais pas, sans aucun
but ni ambition, en laissant cette famille qui compte sur moi et les rentrées
du taxi rouge pour subvenir aux besoins pressants du Ramadan ? ", " Et si
demain mon père décédait, me sentirais-je coupable d’avoir abandonné le navire,
pour aller courir les Asiatiques qui dansent dans les métros ? ", " Et ma
tante, si elle en veut tellement à ma liberté, peut-être qu’au fond, elle en a
des raisons valables… ", " Et qui dit que mon frère ici n’est pas atteint de
la maladie de l’indifférence qui semble avoir touché la population New-Yorkaise
? Et si c’etait cela qui expliquait son indifférence à ma rentrée au pays ? ",
" Et puis, que devient Abderrahim ? Est-il toujours en prison ? Innocent ?
Coupable ? De quoi ? ", " Et les deux filles disparues ? Ont-elles ete
retrouvées ? Mortes dans un coffre de Mercedes 220 diesel blanche ? Ou alors
bien vivantes à siroter du champagne au bord d’une piscine privée turquoise
avec des vagues artificielles abritée par une oasis en plein milieu d’un
désert arabique ? "… Toutes sortes de questions qui ont accompagné mon éveil
jusqu’au petit matin. J’etais tellement secoué que j’ai commence à me poser
des questions sur le sens de tout ca, et même sur le sens de ma vie. " A quoi
ca sert ? Pourquoi tout ca ? ", " Et si mon destin me prédestinait en fait à
me confiner à la vie de l’Ancienne Médine, à m’accoupler avec sa faune, à
vivre avec ses autres enfants, et à me bagarrer dans ses cafés, avec pour seul
exotisme de me retrouver un jour devant un juge qui m’expédiera à Oukacha,
pour coups et blessures ? " Toutes ces questions me tournaient dans la tête,
comme lorsqu’on tourne dans une danse frénétique, sans possibilité d’en
ressortir. Lorsque j’ai pensé appeler Sue, il etait 4h 15 du matin. Je n’ai
pas osé. J’ai même envisagé d’appeler Amy, pour lui demander si je pouvais
venir la voir, et trouver du réconfort. Là aussi, pas le courage de le faire.
Et BOUM ! ! En une seconde, la Grande Révélation ! ! " Je dois rentrer au
Maroc le plus vite possible ! Demain c’est trop tard, alors après demain. "
J’avais donc un plan pour le matin. Appeler la compagnie aérienne et réserver
une place pour le lendemain. Voila. " Je rentre à Casa ". Et c’est comme ca
que c’est arrivé. J’ai décidé que je rentrerai sans prévenir la famille. Je
leur ferai la surprise.
Mon plan du matin s’est déroulée comme prévu, j’avais ma place dans l’avion
qui allait m’arracher à mon nouveau monde. Et lorsque j’ai eu la confirmation
de la femme à l’autre bout du fil, je me suis senti un peu triste. Quand j’ai
raccroché, j’etais condamné à quitter New York. Un peu comme lorsqu’on décide
de quitter une femme que l’on aime (si on peut s’offrir ce genre de privilège),
pour des raisons pas très nettes, mais suffisamment fortes pour que rien ne
puisse changer le cours des choses. Bien sur, j’avais toujours l’option de
rappeler plus tard en disant que j’annulais ma réservation. Mais j’etais
persuadé que je ne le ferai pas.
Subitement, je n’ai plus qu’une seule et unique journée à New York. En
principe, j’aurais du en profiter pour la passer dehors, pour voir toutes les
choses que j’avais ratées, et aussi à acheter des petits cadeaux pour la
famille. Je n’en ai rien fait. C’etait la derniere journee de l’annee, et je
l’ai entierement passee à la maison. Mon frere étant au travail, je ne l’ai
pas vu de la journee. Apres le coup de fil pour réserver la place, j’ai rempli
la baignoire, et j’ai laissé glisser lentement mon corps dans cette eau
pratiquement bouillie. J’y suis resté au moins deux heures. Le téléphone avait
sonné dans le salon, et j’ai surgi comme un éclair pour répondre. Juste avant
de décrocher, il avait cessé de sonner. Lorsque je suis retourné dans la
baignoire, il s’est remis à sonner, et j’ai laissé faire. Je trouvais bizarre
que dans deux jours, je serai encore dans ce foutu taxi rouge, à traîner des
clients presque vivants entre Derb Soltane, l’Oulfa, Mers Sultan, le Maarif,
Beausejour et les autres quartiers de Casablanca, en évitant de me faire
écraser par un bus fou conduit par un gars qui a raté sa vocation de cascadeur
pour Mad Max, et de me faire arrêter par un flic qui me condamnera pour
passage au rouge alors que je passais juste au clignotement du vert. Je me
demandais aussi si je devais appeler Sue et Amy pour leur dire que je partais.
Bien sur, j’ignorais que ces derniers coups de fils etaient de Sue.
Avec la fatigue, j’ai fini par m’endormir dans le fauteuil en face de la télé.
Et lorsque je me suis réveillé, il etait 3 h de l’après midi. J’ai passe un
coup de fil à Sue, puis à Amy. Sans résultat. Je n’ai pas laissée de message,
en me promettant de rappeler plus tard. Je suis resté à la maison, à regarder
la télé. Vers 9 heures du soir, j’ai appelé mon frère pour lui annoncer la
nouvelle. Fidèle à son attitude, il n’avait pas fait de commentaire. Il est
vraiment atteint de la maladie de l’indifférence, ou quoi ?
Et puis vers 22 h, je pris la décision d’aller assister au passage à l’an
1999, sur Time’s Square, avec la foule de deux millions d’âmes. D’après la
tele, il faisait moins douze degrés, et je me suis habillé en conséquence. Me
voila donc assis, sans doute pour la derniere fois, dans ce R Train, direction
Manhattan et Midtown. Tous les voyageurs portaient des grosses écharpes, des
cagoules, des gants, et plein de gadgets pour fêter la nouvelle annee.
Certains chantaient et d’autres s’embrassaient. Une vraie ambiance de fête.
Bien différente de l’ambiance de fête qu’on a chez nous, ou on a l’impression
que la moitie de la population est fatiguée, et que l’autre se cache quelque
part. Assis seul, je me suis senti un peu étranger à cette ambiance que
j’aimais bien.
Vers 23h 45, une fois sorti de la bouche du métro, à la 42 eme Rue, un groupe
de cinq jeunes personnes, filles et garçons, sont venues vers moi, me
souhaitant un Happy New Year. Ultime marque de gentillesse qui me prouvait que
j’existais encore ce soir, les filles m’ont fait la bise. Malgré les moins
douze degrés qui m’ont fouetté le visage, j’ai senti beaucoup de chaleur au
milieu de cette foule de 2 millions de personnes qui se ruait vers l’horloge
juchée en hauteur sur Time’s Square. Je ne suis pas arrivé en face de
l’horloge, mais j’en avais une bonne perspective oblique. Le compte à rebours
a commencé dans la frénésie, et à minuit, l’horloge géante s’est illuminée
d’un faisceau incandescent, libérant en même temps un ballon géant de couleur
dorée très brillante, dans une lente chute vers la foule. Dans un tonnerre de
musique et un roulement de tambours, le ballon a explosé avant de toucher le
sol, libérant des millions de confettis de toutes les couleurs, en même temps
que les 2 millions de New-Yorkais déliraient dans des cris sans limite. On
aurait dit l’orgasme de la planète qui avait lieu là, sur Time’s Square, après
un acte d’amour d’une annee moins une demi-heure (de répit).
A ce moment précis, je me suis encore demandé ou Sue pouvait bien être et ce
qu’elle faisait. Puis, je me suis détaché rapidement de la foule, tellement je
ne supportais plus le froid. Je me suis rué dans un café Mexicain. Et là, je
me suis payé un Chili Con Carne bien chaud, avec du Coca et des biscuits salés.
Une heure plus tard, je sortais de la bouche de la station de la 74 eme Rue, à
Brooklyn. Une fois à la maison, je me suis écroulée comme un sac de farine.
Le dernier jour, il ne m’a pas fallu plus d’une demi-heure pour faire mes
bagages. Je n’ai pas acheté une seule chemise de New York, et en fait, je suis
rentré à Casa avec moins d’affaires qu’à l’arrivée. Ce qui fait que je n’avais
qu’un sac moyen. Et le reste de la journee, en attendant d’aller à l’aéroport
pour le vol de 20 heures, j’ai décidé de rester dans Brooklyn. J’ai commencé
par retourner vers la maison d’El Mokhtar, du coté de Hudson River. Là, j’ai
passee pas mal de temps au parc, à regarder les bateaux cargos qui rentraient
et sortaient du port de New York.
J’ai ensuite ete faire un tour dans cette grande surface que je me suis
toujours promis de visiter sur la 3 eme avenue, Genovese. Puis j’ai poussé
vers la 5 eme avenue, et ensuite sur la droite, vers South Brooklyn. Je me
suis arrêté à deux reprises pour appeler Sue, mais toujours pas de réponse.
Même chose pour Amy. Elles ont peut-être du quitter la ville pour la fin de
l’annee. De retour à la maison, j’ai retrouvé mon frère qui a proposé de me
raccompagner à l’aéroport. Sur la route, il a commencé a pleuvoir, et j’etais
un peu triste, et je me demandais si je reverrai New York un jour. Une fois
arrivé au terminal des départs, il y eut de longs échanges d’accolades avec
mon frère, ensuite l’enregistrement s’est fait rapidement. Je me suis vite
retrouvé dans la salle d’attente immense de cette partie de JFK, et j’ai
encore tenté un dernier appel, pour Sue seulement. Toujours rien, et cette
fois-ci, j’ai laissé un message disant que je devais rentrer d’urgence au
Maroc, et que je la rappellerai. Je ne vous cache pas que j’ai ete ému
d’entendre sa voix douce une derniere fois dans la cassette du répondeur : "
You’ve just reached 836 .. .., I am unable to answer the phone right now. So
please leave a message. " Je n’ai pas pu m’empêcher de me rappeler la première
fois que j’avais vue Sue dans le métro du Queens.
Il me restait un peu d’argent, et j’ai acheté une dizaine de cartes postales
de New York City, puis quelques autres babioles pour passer le temps et ne pas
trop cogiter…
Un quart d’heure après, je me suis retrouvé à faire la queue dans une espèce
de couloir beige, suite à quoi j’etais dans l’avion. Je vous passe le trajet,
car il etait hyper ennuyeux, à part lorsqu’on attendait immobilisés pendant un
quart d’heure avant de décoller. Là, dans la nuit de New York, je voyais par
le hublot des lignes de lumières blanches, rouges et vertes d’autres avions
qui passaient dans le sens inverse au notre, à une vitesse folle, laissant
d’incroyables traînées lumineuses de pluie, sans doute à l’atterrissage. Notre
tour vient pour être propulsés dans le vide, en direction de je ne sais quoi…
L’avion a vibré et fait une série de bruits bizarres, avant de se stabiliser.
Salut New York. Salut Sue, salut Amy, salut El Mokh, salut Chama, salut