
Episode 30
Larbi s'achétera-t-il un costard ?
26/05/00
Par : Larbi, pour vous servir....
Donc, après avoir recouvré mes esprits, la première chose dont je prends
conscience, est de flic qui me demande de me mettre sur le bas-coté. Pendant
qu'il fait mine de me donner le salut traditionnel, avant de me demander les
papiers du taxi, la fille assise à coté de moi dit « Oh, merde ! »
- C'est un permis, ça ? Ca a plutôt l'air d'un chiffon de cuisine ! Le flic
tonne en se baissant pour jeter un coup d'œil à la nana qui faisait semblant
de regarder, ou regardait vraiment, un bus bleu et sale qui passait avec deux
gars collés à sa portière arrière fermée, avant de se mettre à lorgner sur un
jeune clochard en lambeaux, un Chemkar qui traversait le boulevard Roudani,
presqu'en ligne droite, à la vitesse de l'escargot (enfin, c'est une image…)
dans notre direction, en tenant un chiffon sale à hauteur de son nez, sans se
soucier le moins du monde des voitures et motos qui menaçaient de lui rentrer
dedans.
- Désolé, je l'avais oublié dans ma poche de pantalon et il a été lavé avec…
- On ne voit même pas la photo. T'es sûr que c'est bien toi, ici ?
- Ah oui oui. Oui, c'est sûr, hein. C'est moi. Et je descends de la voiture
pour serrer la main du policier qui se laisse faire. C'est déjà un bon début,
je me dis… Juste un peu éméchée, monsieur l'agent. Et d'ailleurs, vous savez
quoi ? j'étais entrain de me dire là qu'il fallait que je passe au service des
Mines pour signaler cette anomalie, et changer le permis. J'allais justement
faire ça cet après midi. Quelle coïncidence ! Sur quoi le gars à la moustache
méchante m'a lancé un regard du genre plutôt haineux, avec une pointe de
mépris.
- Ah oui ? sebha Allah Al aâdim…
- Incroyable, hein ?
- Et ces trois tours que tu viens de faire autour du même rond-point, je les
trouve incroyables aussi. Comment tu expliques ça ? C'est la lessive ?
- Trois tours ? Quels trois tours ?
- Tu te fous de moi ? Tu gènes le trafic et tu te mets à tournoyer comme ça,
et tu me parles de pantalon et de lessive ? La fille là, c'est qui ?
- Une cliente.
- Tu m'as l'air bien bizarre toi ! Tu fumes ? Tu es drogué ?
- Non, c'est juste que je me suis perdu, et je pensais quel chemin serait le
plus proche pour aller à l'Oulfa. C'est pour ça que j'ai hésité au rond-point.
- Tu te fous de moi ? L'Oulfa, c'est de là que tu viens. Je t'ai vu arriver
avec ton taxi qui ne passe pas inaperçu tellement il est sale et lâche de
fumée derrière lui.
- Ah bon ? Tiens…
- A qui il est ce taxi ?
- Mon père.
- Il est où ?
- Il est à la maison. Entrain de mourir… Il agonise. Peut-être qu'il est déjà
mort.
Le flic fait une mise au point sur mes yeux, et me regarde comme s'il voyait
un cafard sur le trottoir.
- Ton père est mort, ou quoi ? Ou tu inventes des histoires pour t'en tirer ?
Tu habites où ?
- L'Ancienne Médina. Il y a une mosquée connue. C'est à coté. Devant un vieux
cimetière, un jardin public qui donne sur le port…
- Tu es d'où ? De quelle région ? Là, il me prends au dépourvu…
- Moi ? De … Médiouna quoi…
- Médiouna ? Oui, enfin mon père est de là bas. Moi, je suis né ici. A
l'Ancienne Médina. Mais il m'arrive d'aller à Médiouna pour voir ma tante. Son
mari a des vaches. Cinq. Et des ânes. Quand je vais là bas, je ramène du Lben.
Il est très bon, mais ils nous en donnent toujours trop. Et si vous voulez
d'ailleurs, je pourrais vous en ramener la prochaine fois. Ils font aussi du
bon beurre…
- Avec tes yeux rouges comme ça, quelque chose me dit que tu ne fais que
mentir, ou alors tu dois fumer des joints. Mais bon… Il m'a rendu les papiers,
en ajoutant. Barre toi de là. Casse toi avant que le chef ne passe. Sinon, tu
auras des emmerdes. C'est moi qui te le dit !
- Merci, Monsieur l'agent. Et le service des Mines, j'y vais aujourd'hui même.
- Allez, allez, dégages moi de là…
- Merci hein ! A bientôt…
J'ai mis la première et j'ai fait attention à démarrer doucement, pour ne pas
le brusquer. Une fois à dix mètres de ce tas de viande malhonnête, j'a donné
un coup d'accélérateur qui a fait bondir la ferraille, qui a répondu présent,
encore une fois. Sacré taxi. Je ne sais pas ce que je deviendrai sans toi. Tu
es la seule personne fidèle à 100 %. Tu ne m'as jamais fait de coup fourré. Tu
ne me demandes rien. Tu es là, pour moi. Et tu ne me trahis pas. Je t'aime. En
même temps que je passais la troisième, j'ai jeté un coup d'œil furtif dans le
rétroviseur, pendant que la nana à coté se passait, si je ne me trompe pas, un
crayon sur la lèvre supérieure en se regardant dans un petit miroir en cercle.
Et dans le rétroviseur, le policier était réduit à un trait, une forme
géométrique indéfinie, et en redirigeant ma vue vers la chaussée devant moi,
je lui ai dit à voix haute, comme s'il était encore là : « Le service des
Mines… Tu peux compter sur moi ! Espèce de tête de mule à claques ! »
Ce à quoi la fille de dix sept ans a répondu : « Quoi ? »
- Non non, c'est pas à toi que je parles…
- Mais tu parles tout seul ?
- Laisse tomber, tu veux ? On va où déjà ?
- Mais ma parole, il est bargeot ce type ! Il faut aller voir un médecin, ou
un Fquih, ou un truc comme ça, dit elle en riant.
- Ca va, laisse tomber. Galerie Ben Omar ? C'est bien ça ?
Elle a continué à rire sans répondre. J'ai trouvé cette situation assez
pathétique. Et je me suis rappelé que cette fille me rappelait quelque chose
de fondamental. Pour m'assurer de mes doutes, je me suis retourné pour voir
son visage.
Cette fille ressemble comme deux gouttes d'eau à l'une des deux filles que
j'avais prises dans le taxi il y a plus d'un an, et qui avaient disparu. Une
ressemblance étonnante. J'en suis même arrivé à me demander si ce n'était pas
tout simplement elle. Mais je me suis dit que c'était impossible, pour deux
raisons. D'abord, celle-ci était déjà moins jeune que l'autre à l'époque, et
avec le temps, elle n'a pu que prendre de l'âge. Logique de base, corrigez moi
si je me trompe. D'autre part, l'autre m'aurait sans doute reconnu, après
avoir passé plus d'une heure avec moi. Sauf que là, j'admets pouvoir me gourer.
Qui te dit que ta tête est une tête que les gens se rappellent forcément,
Larbi, espèce d'abruti !
Sur ce, je rejette un coup d'œil au visage de la nana, ce qui ne fait que
confirmer cette ressemblance inouïe. D'abord, je me dis que je vais carrément
jouer carte sur table, et lui poser la question, style : « Est-ce que tu ne
serais pas par hasard de la famille d'une jeune fille qui aurait disparu il y
a quelques temps ? ». Je me suis arrêté net. Pourquoi ? Je me suis dit qu'il
valait mieux ne pas faire ça. Il ne faut pas la brusquer, et avec les nanas,
qui sait, on ne peut pas avoir comment elle va réagir. Elle peut, sur un coup
de tête, comme pourrait le faire n'importe quelle femme, piquer une crise
d'hystérie, descendre du taxi et foutre le camp. Et alors là, adieu les
Galeries Benomar, les habits et le reste ! Je me méfie toujours un peu des
réactions de ce genre…
De plus, je retrouve là, en prenant les choses plus en douceur, le plaisir du
détective. On s'arrangera pour creuser lentement, mais sûrement, et voir ce
qui se cache derrière tout ça. N'est-ce pas ? A moins que vous n'ayez un autre
avis sur la question, auquel cas, je vous invite à faire une suggestion.
N'hésitez pas à m'envoyer un mail.
Votre compagnon de toujours, Larbi sur quatre roues chauffées à bloc…