Episode 41

La vie est belle (à Casablanca bien sur)

Il y a deux jours de ça, je passais devant le Marché Ben J’dia, et deux types m’ont hélé à la station de taxi. Je me suis arrêté, et les deux gars, des jeunes, sont montés derrière. Ce qui m’a un peu étonné, puisque d’habitude, lorsqu’il y a deux clients, l’un monte devant. Ce qui est généralement bien vu, sans doute dans le but de ne pas me donner l’impression d’être leur chauffeur particulier. A moins qu’il ne s’agisse de deux femmes, là, pas de commentaire. Bref, pendant la course, je n’y ai pas prêté attention plus que ça… Surtout que les deux types se sont tout de suite lancés dans une discussion passionnée, et apparemment, ils se foutaient complètement que je sois entrain d’écouter leurs propos. A vrai dire, je me foutais aussi de ce qu’ils pouvaient raconter, mais je ne pouvais pas faire autrement que de suivre leur dialogue, sans faire exprès…

Et puis le sujet est vite devenu saisissant, puisque l’un des gars racontait que sa femme venait de fuir le domicile, après une dispute (certainement historique), et qu’elle est allée se réfugier chez ses parents.

- Tu te rends compte? La salope!

- Incroyables ces femmes… Incroyables… Et Qu’est-ce que tu lui as fait ? Tu l’as battue ou quoi ?

- Pas vraiment…

- Incroyable…

- C’est dingue, hein ? Je ne sais pas quoi faire maintenant ?

- Comment ça tu ne sais pas quoi faire ? Mais tu es fou ou quoi ?

- Pourquoi, tu sais ce que je dois faire, toi ?

- Evidemment gros con. Avant tout, tu emmènes un serrurier et tu changes les serrures de l’appartement !

- Ah bon ? Remarques, j’avais pensé à ça, mais je me suis dit à quoi bon ?

- Comment ça à quoi bon ? Mais ma parole il est demeuré cuilà ! Eh, réveille toi, espèce d’idiot. Tu vas te faire avoir, c’est moi qui te le dis. Ssi Jelmassi, ton meilleur ami. Et tu sais combien d’expérience j’ai dans le domaine… Tu te rappelles le jour où je suis rentré chez moi pour déjeuner et que je n’ai trouvé que la table dans la cuisine, une chaise et la serpillière ?

- Tu crois qu’ils vont me faire le même coup que les parents de ton ex ?

- Non. Ils vont venir te féliciter avec l’Ghiyyate ou Tebbal. Non mais il se drogue ou quoi ? Eh, taximan ! Parlez donc à ce monsieur. Vous devez avoir de l’expérience vous. Vous tees marié ? Dites lui de quoi les femmes se chauffent.

- Oui je suis marié, ai-je menti. Mais avec ma cousine, et on n’a jamais eu de problème… Mais c’est possible, hein…

- C’est ça… Attends donc ton tour toi aussi. Ne crois pas qu’ils vont te rater. Cousine ou pas cousine. Hé Hamid, ce type a l’air bizarre, écoute bien ce que je te dis!

- Oui oui, j’écoute… Surtout que je viens de prendre la télé et la vidéo à crédit. Tu te rends compte s’ils viennent les voler ?

- Moi aussi je viens d’acheter une télé et la vidéo, mais à Derb Ghallef, continuai-je à mentir, coupant l’autre. En tant que chauffeur de taxi, c’est impossible d’avoir un crédit. Quand j’ai été demander un crédit, ils m’ont demandé plus de papiers et de garanties que pour avoir la nationalité américaine… Puis mes beaux parents n’ont pas l’air de s’y intéresser… Remarquez, ils ont déjà une télé et une vidéo…

- Ouais ouais, c’est ça, a repris le gros agressif. On va voir s’ils ne s’y intéressent pas… Bon Hamid, ce type est bizarre, ne l’écoute pas. Qu’est-ce que tu as décidé ? Tel que je te connais, fragile comme tu es, tu risques de flancher… Tu sais, ça fragilise le tiercé et tout ça… Tu peux pas arrêter d’aller parier sur les chiens au vélodrome ? Mais c’est incroyable ce type…

- Bon Dieu, arrête de mélanger! Ca n’a rien à voir. Merde enfin.

- Bon tu te débrouilles. Tu changes les serrures ou tu les changes paaaas… Tu te fais dévaliser ou paaaas… Tu divorces ou paaaas… j’en ai rien à foutre.

- Mais qui a parlé de divorce ? Tu étais entrain de parler de mon problème conjugal et tu sautes de sujet et tu commences à parler de courses des chiens! Tu peux pas garder le même cap pendant deux minutes, non ?

- C’EST le même cap! Tu ne vois pas que c’est lié ? Que si ta femme te fuit, et que si tes putains de beaux-parents l’encouragent, c’est parce que tu ne décolle pas de l’hippodrome ? Tu ne réalises pas ça ?

- Ah bon ? Vous allez à l’hypoderme ? j’interviens

- Non il va pas à l’hypoderme ! Vous pouvez juste conduire taximan ?

- Non parce que moi-même j’y vais tout le temps, et je ne vous ai jamais vus là bas… Et ma femme ne dit rien…

- Non mais c’est pas vrai ca, renchérit le gros agressif…

Entre temps, j’étais tellement pris par la discussion que j’ai oublié où ces deux connards voulaient aller. Aucune idée. Et bien sur, je n’allais pas me mettre à leur dire ça. C’est pas professionnel… Alors j’ai décidé d’adopter une autre approche ?

- Eh les gars, là où on va, c’est pas à coté du Marché aux œufs ?

- Hein ? Quel marché aux œufs ?

- Ils n’en ont pas construit un à coté ? Un nouveau ? Ou c’est l’ancien, ou quoi ?

- Un marché aux œufs devant les Twin Towers ? Ca c’est nouveau ça…

Bon, direction les Twin Towers. Twin Towers, Twin Towers… Ca fait sonner la cloche de New York en moi, et je me mets à penser à Cindy, et à me demander où diable elle a pu disparaître… Je passe ma vie à rencontrer des nanas qui disparaissent ensuite. Pourquoi tu ne m’as plus recontacté Cindy ? N’était-ce vraiment qu’un petit truc de rien du tout ? Voilà que je vais commencer à sombrer encore dans le doute et la mélancolie… Et pour éviter ça, je reprends la discussion avec le gros.

- Eh, je sais que ce n’est pas mon affaire, mais s’il change les serrures et que sa femme décide de revenir chez elle en paix ?

- Bon, vous pouvez nous déposer là ? On va faire le reste du chemin à pied. Le gros était vraiment mal, et l’autre donnait l’impression de s’en foutre complètement…

- Comme vous voulez… Puis je m’arrête.

Avant de me régler, le gars me demande :

- Comment vous vous appelez au fait ?

- Pourquoi faire ?

- Non c’est juste une curiosité ?

- Vous voulez porter plainte ou quoi ?

- Mais non.

- Je m’appelle Amine Lemzabi.

- Allez salut. On va marcher un peu…

- Salut…

Aussitôt que j’ai déposé ces types, je me suis mis à penser à Cindy, encore… Je sais qu’elle est rentrée des Etats-Unis, mais pourquoi elle ne m’a pas appelé, nom de Dieu ? J’ai commencé à envisager de l’appeler, puisqu’elle m’a laissé un numéro, mais j’ai été un peu réticent… Pour une double raison. D’abord par amour propre, et puis j’avais peur de me faire plaquer, ce qui me paraissait très plausible, vu qu’elle, elle devait m’appeler des Etats Unis où le téléphone ne coûte rien, et qu’elle ne l’a pas fait… Que faire ? Si elle a failli à, sa promesse, eh bien elle n’a qu’à aller se faire foutre, c’est tout… Pour qui se prend-elle, celle-là ? Est-ce que moi, j’ai besoin de migraines de ce genre ? Est-ce que le fait d’être amoureux d’une nana veut dire que l’on doit absolument perdre sa dignité ? Pas question, Larbi! Tu ne feras pas ça. N’est-ce pas de cette manière que les femmes finissent par prendre le dessus et dominer les hommes avec ce type de manipulations et de chantage émotionnel ? Est-ce que moi, je vais me laisser prendre à ce piège? Rien de tel. Qu’est-ce que j’en ai pas rencontré des types qui sont devenus dingues avec les femmes… Une fois, j’ai même pris un type qui était en costard cravate, et il s’est mis derrière puis s’est mis à parler tout seul. Au début, je croyais qu’il me parlait. Et quand j’ai dit “Quoi?” il a répondu que ce n’était pas avec moi qu’il parlait… Puis il a tenu tout un monologue sur divers sujets, sur la “pourriture de la politique”, (et là j’ai cru que c’était un flic qui voulait me provoquer pour m’envoyer à aux oubliettes), sur le fait que les sardines coûtaient trop cher et étaient de moins en moins bonnes, sur une émission de TV où ils ont montré un type qui a pris feu tout seul alors qu’il était entrain de dormir, sur une certaine l’Hajja, sur des enfants qui ne devaient pas rater l’école le vendredi… Et avant de descendre il m’a dit textuellement : “Hé l’ami, un bon conseil gratuit. Faites attention aux femmes. C’est combien?” – “ Neuf dirhams.”

Donc, je vais faire attention à Cindy, Américaine ou pas. Je ne vais tout de même pas tout donner de moi, alors que je ne la connais pas assez. Je vais attendre pour voir… Surtout que cette histoire n’a pas été sans créer déjà du remue-ménage à la maison. J’ignore pourquoi, mais mon frère Noureddine, avant de rentrer avec sa femme à New York, n’a rien trouvé de mieux à faire que d’aller raconter toute l’histoire à ma mère, en lui disant que je sortais avec une Américaine et que j’étais amoureux d’elle! Franchement…

Et depuis, c’est la guerre froide à la maison. Ma mère prétend que “les Américaines vont lui piquer le seul fils qui lui reste et le faire fuir aux Etats-Unis”… Elle a commencé en me disant un soir qu’elle trouvé que j’avais changé… Je lui demandé comment ça j’ai “changé”, et elle a répondu qu’elle avait l’impression que j’étais préoccupé et que je n’avais pas ma tête à moi, en ajoutant que je devais faire attention aux “étrangers”. Ce qui a aboutit à parler de Cindy, et c’est là qu’elle m’a dit que Noureddine lui avait “tout” raconté de ce maudit voyage à Marrakech.

- C’est ça, hein ? Toi aussi tu as envie d’aller là bas et de disparaître ?

- Mais de quoi tu parles ? Arrête, mon père est entrain de dormir…

- Je m’en fous qu’il dorme ou pas! Toi on ne te prendra pas.

- Arrête! Et je suis sorti… Et depuis, silence radio.

Heureusement que des choses positives se passent aussi, avec la raclée donnée à la Tunisie chez elle par le Maroc… J’ai suivi les commentaires au café à propos de ça, et c’était assez cossu. Entre Bba Allal, le gérant du Hammam, Jamal, le propriétaire de la boulangerie et Hmida, le serveur, ils n’y allaient pas de main morte. Et d’ailleurs, ils n’étaient pas les seuls. Toute la population ne parlait plus que de ça. On dirait qu’un match de foot peut faire et défaire une nation. Remarquez, j’étais moi-même content de ce match, et je me suis senti stupidement pousser des ailes, alors que je n’avais rien à voir avec ça… Mais bon, c’était un moment de bonheur facile et gratuit, et je l’avais pris en plein vol, à l’état brut.

Le feu est passé au vert, et j’ai décidé de démarrer en deuxième. Ce qui a énervé le gars derrière moi qui s’impatientait et s’est mis à klaxonner. Direction, Derb Loubila. Je vais aller rendre visite à un vieil ami, un ex camarade de classe qui voulait devenir pilote de train Aouita. “Et si Cindy avait un problème ? Et si elle était tombée malade, et qu’elle ne pouvait pas appeler ?”

 

 

Episode 42

 

Mustapha Gazi -- Gazi's World

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