Episode 20

C’est incroyable ce que cette histoire de Clinton a suscité comme bruit. Ici, la télévision ne parle plus que de ce truc là. Moi j’avoue que ca m’échappe totalement… Je comprends rien a cette histoire, et franchement, j’en ai rien a foutre.
Le seul avis que j’ai sur les politiciens, c’est cette histoire que j’avais vécue une fois a Casa. J’etais de passage à Ben M’sik, et à un feu rouge, j’ai vu un homme d’un certain age et apparemment très présentable, se jeter dans une marre d’eau laissée par la pluie, devant une assemblée d’une vingtaine de personnes qui le regardaient médusés. Ensuite, il s’y est débattu comme un forcené. Je me suis arrêté pour voir ce qui se passait. Devinez quoi… Ce gars la etait un " politicien ". On etait à la veille des élections, et c’etait sa façon à lui de faire sa campagne. Pourquoi ? Ce gars etait parlementaire, et son conseiller lui avait dit qu’il ne serait pas réélu. Les gens lui en voulaient parce que lorsqu’ils avaient fait de lui un parlementaire alors qu’il n’etait qu’un simple instituteur, il a tout de suite oublié ses promesses, et comme toujours, en s’enrichissant, il s’est mis à les prendre de haut. Ses amis de Ben M’sik. Alors, pour se racheter, il devait leur prouver que tout cela etait complètement faux, qu’il etait toujours des leurs, malgré ses lotissements, ses voitures et ses femmes. Et pour ca, son conseiller lui a suggéré de se jeter dans cette marre de boue en gueulant : " Ana n’douzkoum Akhouti ? Moi je vous frime ? Moi je vous oublie ? Moi je vous dédaigne ? Ra Aaldiane Oulad Lehhram Houma Llli Bghaou y farkouna A Khoti. Ce sont eux vos ennemis !… Lla Yakhoud Fihoum Lhakk ! Regardez moi me frères ! Vous voulez une autre preuve ? " Et les autres le regardaient sans broncher, complètement interloqués. Lorsqu’il a fini, il est remonté dans sa BM serie 5 et a démarré en larmes. Triste scène…
Trois semaines plus tard, je suis repassé par là, et je me suis arrêté pour demander à un épicier ce que ce " candidat " etait devenu. Pas de surprise, il a gagné aux élections. Son coup a bien marché, et il serait remonté dans sa tour d’ivoire avec ses lotissements, ses voitures et ses femmes…
Voila pour la politique.
Revenons à New York. New York est devenu un second " chez-moi ". Je m’y sens comme un poisson dans l’eau. Deux jours après la soirée chez El Mokh, j’ai eu la grande surprise de recevoir un coup de fil de la fille qui accompagnait la copine de mon copain. J’avais oublié son nom. Je n’ai pas la mémoire des noms américains… Chacun ses défauts… Mais j’ai trouvé ca très surprenant, qu’elle m’appelle, moi Larbi, le chauffeur de taxi de Casa, dont la 205 pourrie est méprisée par tout Casa. Moi Larbi qui ne lui ai même pas adressée la parole pendant toute cette soirée. Pas parce qu’elle ne me plaisait pas. Au contraire… C’est peut-être seulement parce que je n’osais pas. J’avais peur de me faire jeter par elle, et de perdre la face devant El Mokh.
• Ca va Larbi ?
- Oui oui, ca va , et toi ?
• Oui, oui, très bien. Je viens d’arriver au bureau, et je me suis dit que peut-être tu aurais envie de venir à une soirée.
• Une soirée ? Oui oui, bien sur… Quand ca ?
• Vendredi prochain, chez une copine qui fait une thèse sur le Maroc. Une thèse sur l’histoire des juifs berbères.
• Ah oui ? Ah c’est bien ca…
• Comme tu es marocain, peut-être que ca sera intéressant de vous rencontrer…
• Oui, c’est vrai ca… Bonne idée.
Alors on s’est donnée rendez-vous. Je devais aller la voir à la sortie du bureau, près du siège de la Chase Manhattan Bank, à Park Avenue. On irait ensuite chez elle pour qu’elle se prépare, puis ensuite chez sa copine.
Apres avoir raccrocher, l’idée d’être invité à New York, chez une fille qui fait de la recherche à la fac commençait à m’envahir, et surtout à me paraître bizarre. Pourquoi moi ? D’accord, je suis marocain… Mais je ne suis pas juif, hein. A moin qu’elle ne pense que je le suis… Est-ce un coup d’El Mokh, cette histoire ? J’espère que ce n’est pas lui qui a raconté à ses copines qu’on etait juifs… Bof, je m’en fous après tout. J’irai à cette soirée et on verra bien.
Et si on me pose des questions sur les juifs berbères, je répondrai " no sabe ". Point à la ligne.
En attendant, pendant que la nana fait ses recherches sur les juifs berbères, moi je vais aller faire ma recherche du métro qui descend vers le Queens à 7 heures du soir, pour essayer de retrouver la Chinoise avec le journal à la main, la Chinoise qui danse pour contrebalancer les mouvements du train sans se tenir aux poignées. On est lundi, et je vais aller jeter un coup d’œil de détective dans le N train. Une fois de plus. Jusqu’ici, après plusieurs tentatives, j’ai trouvé que dalle. Pas de Chinoise. Enfin pas la mienne quoi. Sinon, les Chinoises, y en avait des milliers à chaque fois dans le métro. Avec des cartables d’écoliers, des gosses sur les genoux, des sacs de provisions, des parapluies, des walkmans. Mais toutes etaient soit assises, soit se tenait aux poignées. Jamais elles ne dansaient pour tenir debout. Jamais elles n’avaient d’aussi belles mains, ni d’aussi belles jambes. Assis dans le métro, je me dis que je dois peut-être abandonner cette idée de Chinoise. Je regardais cette grosse femme, peut-être Portoricaine, qui tenait une petite fille sur ses jambes. Cette petite me fixait droit dans les yeux, d’un regard ébloui, et parlait à sa mère en espagnol. Puis sa mère lui répondait en ayant l’air de lui dire " Arrête de faire ca ! c’est mal élevé !" Mais ca ne changeait rien. La fillette continuait de me fixer comme si j’etais un martien. Et moi, je continuais de me demander si je ne devais pas laisser tomber Sherry. Sherry… Quelle galère… Je ne sais strictement rien de cette nana. Sauf qu’elle fait un bon numéro d’équilibriste dans les trains de New York. Et je lui ai inventée toute une histoire, lui donnant même un nom. Sherry… si ca se trouve, elle s’appelle Chang ou même Naima, qui sait. Et elle n’a ni vélo dans son salon, ni boulot à Wall Street, ni envie de me connaître. Lorsque je suis revenu à mes esprits, je me suis rendu compte que la fillette qui me fixai n’etait plus la. Avec sa mère, elles sont descendues sans que je m’en aperçoive… Plus aucune chance de nous revoir. C’est drôle quand même, la vie. Vous rencontrez des gens qui vous marquent l’espace de quelques minutes dans un métro, et soudain, plus rien. Ils ont fait partie de votre vie, peut-être vous de la leur, pendant quelques minutes, et puis plus rien du tout. Qui sait si je ne hante pas les nuits de cette fillette, si je n’apparais pas dans ses cauchemars… Ou peut-être est-ce New York qui commence a me peser… En pensant à ca, je me suis rendu compte que j’avais raté ma station, et que je devais descendre pour reprendre le train dans l’autre sens pour rentrer chez moi.
Une fois à la maison, j’ai passé un coup de fil à El Mokh, mais son répondeur disait qu’il etait absent pour quelques jours.
La semaine s’est finie sans que j’aille à la recherche de ma Chinoise. La plupart du temps, je me suis demandé si ca ne serait pas mieux que je rentre à Casa, que je reprenne la 205 qui paraissait alors si loin de moi. Puis, je n’ai pas trouvé de réponse. Si seulement mon frère m’aidait en me disant de bouger de la, de penser à rentrer. Mais il n’en faisait rien. Il se contentait d’aller au boulot, et de me demander à chaque fois si j’avais besoin de quelque chose. C’est tout.
Puis vient le vendredi, jour ou je dois aller attendre la copine d’El Mokh, pour aller répondre aux questions sur les juifs berbères. Et ce jour la à 3 heures de l’après midi, je quitte la maison. Je décide d’éviter le métro, et de plutôt prendre le bus, pour changer…

 

Episode 21

 

Mustapha Gazi -- Gazi's World

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