
Episode 14
Voilà les amis, je vais à New York !
C’est une grande nouvelle, non ? Moi qui n’ai jamais mis les pieds hors du
pays. Boum ! Direct New York…
Mais avant, j’aimerais dire quelques mots sur ce qui s’est passé au Mondial.
Premièrement, Dieu vous bénisse, O vous, vaillants Lions de l’Atlas ! Votre
bravoure a fait le tour de la terre, et c’est peut-être pour le faire de façon
plus magnifique que l’Injustice s’en est mêlé…
Deuxièmement, êtes-vous bien contents, messieurs les génies du foot, que vous
êtes restés vous amuser entre vous ? A quoi ca te servira, toi le grand Brésil,
de remporter la Coupe du Monde, alors que tu t’es ridiculisé devant le monde
que tu désires épater ?
Je suis passé au café de Bourgogne pour prendre des nouvelles de Abderrahim.
J’ai demandé au garçon, mais il a dit qu’il n’en savait rien. Et même lorsque
j’ai essayé de demander à d’autres gars avec lesquels je l’avais vu discuter
avant, c’était sans réponse. J’avais l’impression que je leur faisais peur,
qu’ils ne me faisaient pas confiance, et ils me répondaient à peine : " Allaa
oualem… ! "
Mais qu’est ce qu’il se passe bon sang ? Ils doivent sans doute me prendre
pour un flic, ou un truc pareil… Même quand j’ai demandé d’après le Maître,
j’ai eu droit au même traitement du silence.
J’ai pensé passer chez Abderrahim, mais a vrai dire, une fois devant la porte,
je n’ai pas pu passer le pas. Je me suis arrêté a quelques mètres, et je suis
retourné prendre le taxi.
J’ai démarré, et j’ai pris vers le Maarif, avec l’idée de New York comme un
nuage autour de moi. Je vois un client qui m’appelle. Je m’arrête, et il monte
derrière. C’est un gars d’une trentaine d’années, avec costume et cravate.
• Ain Sebaa
• Ok
Je mets le compteur en marche.
• Ce n’est pas la peine de mettre le compteur en marche, je connais le tarif…
Un peu surpris, je lui réponds que ce n’est pas grave, que c’est la règle…
• Encore un qui respecte les règles ! Ca existe encore des types qui
respectent les règles ?
Je ne réponds pas. On ne sait jamais… Et il a tout de suite compris.
• Eh… pas la peine d’avoir peur Al Akh… Je suis comme toi, moi… Je ne risque
pas de t’embarquer ! Alors cool, hein… Tu me vois en cravate et tu me prends
pour un ministre… Le problème ici, c’est que tout le monde ne juge que sur les
apparences ! Il suffit que n’importe quel imbécile porte un costume pour que
tout le monde le respecte et le craigne… Faut pas croire non plus que je suis
un imbécile. Mais la cravate, c’est pour tromper. C’est un de mes outils de
travail…
Mais qu’est ce qu’il veut ce mec. Je n’ai pas voulu lui répondre, en espérant
qu’il se taira. Mais peine perdue.
• Je suis escroc, je suis …
• Escroc ?
• Ah… Enfin, il parle ! Oui, escroc, c’est mon métier. Enfin, avant je ne
faisais ca qu’a mi-temps. J’étais cuisinier dans un navire de transport de
marchandise, pendant six ans. Au début c’était bien, j’ai vu pas mal de ports…
Mais j’en ai eu marre. L’argent me suffisait a peine pour les sorties une fois
a Casa. J’avais des ardoises a la Fontaine, au Club 84 et un peu partout…
J’avais beaucoup de copines à la Fontaine d’ailleurs. Et chaque fois que je
rentrais à Casa, je devais ramener des paquets de cadeaux, des parfums, des
montres, des perruques… Ca aussi, ca m’a un peu mis a sec… Mais bon, elles me
le rendaient bien. Elles étaient toutes amoureuses de moi. Tu te rends compte,
ca leur arrivait de plaquer un Haouli pour me tenir compagnie… Un jour j’en ai
eu marre du mal de mer, et j’ai plaqué la cuisine. Entre nous, la cuisine,
c’était pas mon truc vraiment… Je faisais tous les mélanges imaginables et je
leur donnais ca. Ils étaient souvent bourrés. Ils adoraient ca et me prenaient
pour un grand chef… Ma kain ghir kouwwer ou aati laaouer !
• Ah oui ?
• Eh oui… Avant de plaquer le job, j’ai fait la connaissance d’un gars très
spécial qui travaillait dans les bateaux aussi. Un vrai James Bond lui. Ce
gars la était un pro. Il utilisait même des tenues pour faire ses coups. Il
avait même une tenue de commandant qu’il mettait parfois pour faire des
descentes discrètes sur les magasins du port. Il portait toujours une grosse
sacoche avec plusieurs tenues dedans.
• Ah oui ?
• Un jour je l’ai rencontré à la Fontaine, je l’ai invité pour une bière, et
il a été impressionné par la façon dont j’étais traitée par les filles. Il m’a
dit qu’il pensait que j’étais un type bien, et que je ne méritais pas de
moisir dans un bateau pour deux mille balles par mois… Il m’a dit que son job
c’était juste un écran, et qu’il l’utilisait pour avoir accès aux magasins du
port et aux tenues des équipages. Il m’a proposé un petit " travail " pour
lequel il avait besoin de quelqu’un, a fifty fifty. C’était facile, et je me
suis fait trois fois mon salaire en une heure…
• Ah oui ?
• Ouais, puis on a fait quelques coups ensemble. On a arnaqué quelques
imbéciles qui voulaient aller travailler a l’étranger. Il s’est fait passer
pour un Libyen. Il portait une tenue Libyenne aussi ! Et parlait avec l’accent…
Et moi je devais jouer le rôle de chauffeur secrétaire. On a en a arnaqué
plein comme ca. Un paquet de fric ! Ahaa ah… je n’oublierai jamais ce jour ou
il a envoyé dix gars dans un avion qui allait à Agadir, alors qu’ils pensaient
aller aux Émirats pour travailler dans un hôtel !
• Il est ou maintenant le James Bond Libyen alors ?
• Maintenant il est en taule. Il a fini par être pris. Dix ans. Alors depuis
trois ans, c’est moi qui dirige la boite. Ca marche pas mal, et dans trois ans
ou quatre, je prendrai ma retraite, J’ouvrirai un café a Khemisset ou un truc
comme ca… J’ai envie de fonder une famille moi. James Bond lui, c’était un
solitaire… La famille, c’était pas son truc. Moi j’ai déjà trouvé l’âme sœur
d’ailleurs. Elle croit que je suis commerçant en sanitaire. Dieu me pardonne …Lla
ismah lina… Ouaach ghad dir alkhwadri… Si tu ne mens pas, tu n’as rien… Les
femmes croient les menteurs mais pas les types sincères.
• Ah oui ?
• Ouais ouais, enfin ca c’est un autre sujet…
• Il ne me reste que le problème de mon frère. Je veux l’envoyer à l’étranger
pour travailler, et qu’il me foute la paix. Je suis en train d’essayer de lui
trouver une combine pour le visa. Y a un gars du quartier qui vient de rentrer
de la Norvège pour les vacances. J’ai vu avec lui pour qu’il lui trouve une
femme pour le marier ici avec elle. Je suis prêt à payer mais c’est pas
facile… Ce gars la de la Norvège, il nous a parlé d’une femme qui accepterait
peut-être, mais il parait qu’elle a des problèmes pour voyager. Elle est un
peu âgée, cinquante trois ans, alors que mon frère en a vingt quatre. Et
surtout, parait qu’elle est un peu dérangée… Sa famille la surveille tout le
temps, parce qu’il lui arrive de sortir dans la rue avec une tenue d’hiver,
des bottes et des skis en plein mois d’Août !
Même si elle pouvait venir, elle risque de nous créer des problèmes à Casa,
celle-la. Il faut lui trouver une autre solution…
Quand à ce gars, il s’appelle Azzouz (il s’est présenté avant de partir),
j’avais la tête gonflée comme un ballon de foot. J’ai du aller me prendre une
M’harsa dans un café et fumer en regardant les bus, les camions et les taxis
blancs qui faisaient la course entre eux de l’autre coté de la terrasse d’un
café.
" Certains ont vraiment du mal pour trouver une solution, alors que pour toi,
le visa ca été un jeu d’enfant Larbi… "
Il y a trois jours, j’ai appelé mon frère pour lui dire que j’arrivais bientôt
a New York. J’ai hésité avant de prévenir Chama. Dois-je la prévenir ? Non, je
lui ferai la surprise…
J’essaye de ne pas beaucoup penser et de me demander si le taxi va me manquer,
si la fac ne va pas s’écrouler, si ces deux jeunes filles sont en vie, si
Abderrahim est coupable, si le Maître va guérir, si ca va aller pour la
famille, si James Bond va s’en sortir, si l’escroc va avoir des enfants, si
son frère va trouver une Norvégienne…
J’ai pris le billet d’avion, et je pars dans trois jours a New York.