
Episode 21
En arrivant sur Park Avenue, je ne
sais pas pourquoi j’ai eu le pressentiment que la fille ne viendrait pas. Je
dis la fille car je ne me rappelle même plus son nom. Et bien sur, il ne
faudra pas qu’elle s’en rende compte. C’est pas cool d’oublier le nom des gens…
Donc je commence à être sur qu’elle ne viendra pas, puis je commence déjà à
penser à ce que je pourrai faire après le lapin. Je pourrai peut être appeler
Chama, tiens. Et pourquoi est-ce qu’elle ne viendrait pas ? Serais-je parano
par refelexe, vu les innombrables lapins que les mecs subissent de la part des
nanas au Maroc ? Il doit y avoir un peu de ca, mais je vous avoue que c’est
plus par superstition. Vous allez croire que je suis un peu dingue, mais je me
dis que si je fais des plans pour le cas ou elle ne viendrait pas, alors c’est
la qu’elle viendrait. Vous comprenez ? C’est simple, ce type de raisonnement,
primitif, et peut-être stupide. L’essentiel, c’est que ca marche. La preuve,
dès que j’arrive sur le lieu du rendez-vous, elle se pointe aussi. A vrai
dire, je ne la reconnais pas vraiment. Dieu ce qu’elle a changé depuis la
dernière fois. Je ne sais pas, elle a l’air plus " légère ". Moi qui pensait
trouver une New Yorkaise sapée pour les bureaux luxueux de Manhattan, style
tailleur, attaché-case et parapluie signée, j’ai trouvée une sorte de fille au
look étudiante, du genre qu’on croise sur le campus de NYU. Elle portait un
pantalon, et une veste grise, mais la veste etait en laine et assez fripée.
Pas du tout habillée quoi… En plus, elle portait des espadrilles. Elle tenait
un plastic à la main, et j’ai appris plus tard qu’en arrivant au travail, elle
en ressortait sa paire d’escarpins, qu’elle déchaussait aussitôt à la sortie
pour reprendre son périple sur les trottoirs. Comme elle n’habite pas très
loin de la, on a eu le temps de discuter un peu sur le chemin.
• Alors tu aimes New York ?
• Oh oui, je trouve ca très bien ici.
• Et chez toi, c’est comment ?
• Chez moi ? Casa est très bien. Tees très bien. C’est spécial comme pays le
Maroc. Il y a plein plein de choses à voir la bas. Bien sur c’est très
différent d’ici.
• C’est différent comment ?
• Ah oui, comment ? Eh bien tout d’abord, il y a plus de chaleur. On dirait
que les gens sont tous connectés sur un truc commun qui met de l’électricité
dans l’air. Je ne sais pas… Une ambiance d’apocalypse… Non, pas vraiment
d’apocalypse, ce n’est pas le mot exact… Je dirais plutôt une ambiance , mais
je ne peux pas dire de quoi. Et d’ailleurs, les gens ne savent pas non plus
quoi. Voila, c’est ca, j’ai trouvé. Les gens attendent quelque chose, et
personne ne sait quoi… Les gens sont peut-être un peu moins " gâtés "…
• Comment ca ?
• Je veux dire que ce n’est pas si facile quoi. Rien n’est gagné d’avance.
Pour avoir un truc, il faut se défoncer quoi. Parce qu’ils y en a plein
d’autres qui veulent le même truc. Et certains sont mieux équipés que d’autres.
Alors quand on l’a, ce n’est pas seulement une victoire. C’est un miracle ! Ca
ne vient pas tout seul. Et les gens se défoncent. Ils doivent faire face à la
vie, alors ils y vont en sachant que la vie ne fait pas de cadeau. C’est pas
comme ici, tu sais. Les gens ont de la chance car quelqu’un, je ne sais pas
bien qui, prend soin d’eux. Enfin, oui, j’ai vu des gars dormir sur des
cartons à la rue ici, mais je parle en général… Les gens moyens sont plutôt
bien lotis ici. Et ce qui me semble bizarre, c’est qu’ils trouvent ca tout à
fait normal. Je ne veux pas dire qu’ils ne le méritent pas, mais ils ignorent
un peu leur aubaine…
• Ah bon ?
• Oui tu sais, Casa c’est pas New York. On ne risque pas de trouver des
meubles, des tables en marbre, des séchoirs électriques, des fours micro-ondes,
des tableaux, des postes de télévisions, des frigidaires ou des articles
electro-ménagers abandonnées sur les trottoirs. Les familles doivent être
solidaires pour vivre, et tu sais quoi ? Je vais te faire un aveu. Depuis que
je suis ici, je me suis plusieurs fois senti embarrassé parce que les gens
sont sympas, gentils ou polis avec moi. Je ne suis pas habitué à ce qu’on soit
sympa gratuitement avec moi. Au début je ne comprenais pas, je me posais des
questions. Puis mon frère m’a dit qu’ici, c’est naturel. Et que ca devrait
être le cas partout dans le monde. Et c’est comme s’il m’avait fait la plus
grande révélation sur la chose la plus évidente du monde. Et depuis, il ne me
semble plus bizarre qu’au magasin la vendeuse me serve en m’appelant Monsieur.
Même les flics ici m’appellent Sir quand je leur demande une information. Et
je me sens gêné, un peu opprimé par un peu trop de gentillesse et d’attention.
• Ah bon ?
• Je veux dire que chez moi, on est beaucoup plus " directs ", et ca plait a
tout le monde quoi. Personne n’a le sentiment de devoir quoi que ce soit à
personne. Je pense que comme ca, les rapports entre les gens les forgent mieux,
et les préparent bien pour la vie, en cas de pépin. Car la vie est parfois
pleine de pépins. Et quand on a un pépin, généralement on s’en tire quand on
est préparé. C’est rare qu’on fasse appel au psychologue ou au psychiatre
quand on a un pépin chez nous. Parfois les riches le font, mais en même temps,
ils vont voir la voyante.
• Ca doit te paraître drôlement ennuyeux ici alors…
• Non. Pas " ennuyeux ", mais plutôt embarrassant. Mais je suis entrain de me
soigner…
• A part ca ?
• A part ca, y a des trottoirs, des terrains de foot, des voitures, des
palmiers, plein de chats dans les rues, des hordes de chiens aussi. Y a un
truc génial qui s’appelle Derb Ghallef, y a beaucoup de terrasses de café,
toujours pleines, y a plein de mobylettes, plein de taxis et de bus, y a la
plus belle ville du monde, qui s’appelle Marrakech, y a des gens bien et les
autres, y a la mer, le soleil, des montagnes, la neige, le désert, des oasis,
et tout cela s’étend sur des milliers de kilomètres sur l’Atlantique, puis un
peu sur la Mediterrannée.
• Ouaaou ! Ca a l’air beau ton pays…
• Eh oui… C’est un pays mythique…
Et c’est la qu’on est arrives à son immeuble.
• On y est la. Tu viens quelques minutes, le temps que je me change. Tu
pourras prendre un café en attendant si tu veux…
• Ok
Ce qu’on a fait une fois chez elle, je ne vous le raconte pas. Allez, je vous
raconte tout, va.
Eh bien elle a allumé la tele, elle m’a fait un café, elle a disparu pendant
vingt minutes pour prendre une douche et s’habiller. Puis moi je l’ai attendue
très gentiment, regardant les petits meubles de son studio, et parfois la télé.
Ensuite elle m’a montré son gros chat gris, elle a vérifié son mail, son
répondeur, puis on est ressorti. Voila. Cap maintenant sur le métro, pour
aller chez sa copine.
On prend le R pour faire quelques stations, et je vois une femme qui ne se
tient pas à la poignée et qui fait des pas de danse pour ne pas tomber quand
le métro démarre. C’est elle, Sherry ! Ou Tchang ou Naima, enfin la Chinoise
quoi ! Boum, en pleine gueule, comme ca. Au moment ou je ne l’attends pas du
tout ! Et surtout au moment ou je suis avec Amy (tiens, je me suis rappelé son
nom maintenant)…
Alors que faire ? Bien sur, je panique un peu, et je n’écoute même plus ce
qu’Amy dit. Je me contente de répondre " Oui, oui "…
• Oui quoi ?
• Hein ?
• Je t’ai demandé deux fois quel etait la couleur de ton taxi à Casablanca et
tu me répondais " oui " à chaque fois. C’est une couleur " oui " ?
• Dessolé… Je pensais au Maroc, à la famille et tout ca…
• Ah ouai c’est normal… Est-ce que tes parents sont déjà venus ici ?
• Oui
• Ah bon ? Ca fait combien de temps ?
• Oui, oui…
• Comment ca " oui " ? Mais tu es complètement étourdi. Ca va bien ?
Bonne question, mauvaise réponse :
• Oui
Je suis complètement hypnotisé par les pas de danse de l’Asiatique, et je ne
peux pas aller lui parler, à cause d’Amy qui est avec moi. D’abord ca ne se
fait pas, et puis même si ca se faisait, je ne veux pas prendre le risque de
me faire remballer devant Amy… Juste à ce moment la, la Chinoise est descendue
du train. Et devinez quoi, j’en suis très content ! Heureux, même ! Pourquoi ?
Hé bien parce que la, je sais à quelle station elle descend pour aller chez
elle ! Et c’est la que je pourrai venir la cueillir un autre jour, à la sortie
du métro
A la fois préoccupé et libéré, avec un sentiment à la fois de surexcitation et
de pesanteur, je suis entré chez sa copine pour cette soirée ou deux autres
surprises m’attendaient. Décidément Larbi, c’est ta journée… Surprise numéro
un, j’ai trouvé deux jeunes marocaines qui habitent à New York, sans doute des
cousines, ou avec des liens familiaux. Toutes les deux très belles, raffinées
et élégantes. Dans le vent quoi, le type jeunes nanas de Casa, filles de "
grandes familles ", le haut du pavé, qui les envoient faire des études dans
des Universités Américaines très chères, qui rentrent au moins quatre fois par
an au Maroc, avec le chauffeur qui vient les chercher à l’aéroport Mohamed V,
des sacs en couleurs vives, plein de chocolats, de lunettes Ray Ban et de
disques laser…
Deuxième surprise, on ne m’a pas posé la moindre question sur les Juifs
berbères… Ces pauvres là ont été complètement oubliés ce soir. Ce qui m’a
quand même rendu un fier service. Bon, j’avais un peu préparé mes réponses aux
questions. Je m’etais plus ou moins préparé pour débiter des choses sur les
Sépharades, les Ashkénazes, et j’allais leur faire le coup de la Place de
Verdun, à Casa. Comme quoi pleins de bons Juifs marocains, issus de la Place
de Verdun, ont fini par devenir des sommités mondiales, des stars
internationales, des savants… Du style " Pat Benattar est née et a grandi à
Casa, pas loin d’un marché qu’on appelle Bab Marrakech. Et vous savez quoi ?
Elisabeth Guigou, vous la connaissez ? C’est une super Ministre en France… Eh
bien elle est de Marrakech ! Et Shimon Peres est un bon Marocain. Il vient
souvent visiter sa tante qui habite près du cinéma Verdun. Je crois que c’est
tout ce que j’aurais pu dire sur les Juifs, et je ne sais même pas s’ils sont
berbères… Ni si tout cela est vrai d’ailleurs. Qui sait ? L’euphorie m’aurait
peut-être poussé à dire qu’Einstein etait marocain d’origine. Je voulais aussi
parler du Marabout juif que des centaines de pèlerins viennent visiter chaque
année du coté de Ben Ahmed… Heureusement pour moi et pour tout le monde, j’ai
encore raté une occasion de briller… Ca sera pour une autre fois. En tout état
de cause, notre hôtesse, Déborah, s’est très bien occupé de moi. Elle a
vraiment été aux petits soins, et j’ai appris plus tard que ses parents
etaient des juifs marocains, de Meknès, venus aux Etats-Unis il y a vingt cinq
ans. Tout le monde etait cool à cette soirée ou les esprits fusaient à volonté.
Déborah a voulu que je rencontre les deux belles marocaines. Bien sur, l’une
d’elles s’appelle Yasmina. Un prénom riche. Elle a un très beau visage, peut
être même un peu trop beau… Je veux dire qu’avec ces traits tellement
parfaits, on dirait qu’elle souffre secrètement et en permanence, ou bien
qu’elle s’emmerde tout le temps et qu’elle veut le cacher… L’autre fille
s’appelle Maha, encore un nom qui n’est pas très utilisé du coté de l’ancienne
Médina, avec un visage sophistiqué de quelqu’un dont la vie a toujours pris
soin. Tant mieux pour toi, Maha. Tu le mérites sûrement… Parfois la vie sait
choisir à qui donner… Un bon point pour " la vie ". Comme cela se doit, et
honnis soit qui mal y pense, les deux filles etaient flanquées de deux mecs
étrangers. L’un etait plutôt normal. Rien à en dire, sauf qu’il arborait un
sourire large et permanent. Bon s’il pouvait se permettre d’arborer ce sourire
éternel, en montrant toutes ses dents parfaites, en même temps qu’il portait
ce blaser bleu marine avec des boutons dorés, c’est qu’il ne devait pas être
bête. Quel rapport ? Simplement que je me suis toujours complu à croire que
les gens qui souriaient tout le temps devaient nécessairement être un peu
bêtes. Si ce gars est avec cette nana, et que moi je ne le suis pas, c’est que
quelque part, un jour, il a été plus malin que moi… Il a été la ou j’aurais du
être, et il lui a dit les choses que je devais lui dire. Mais bon, ne nous
égarons pas. Je me donne quand même le bénéfice social. Je ne dois pas oublier
que je suis Larbi, le chauffeur de taxi, un des piliers du Café de Bba Omar,
un enfant de l’Ancienne Médina. Et que pour ces nanas, ca vaut un bon zéro
pointé. A Casa, elles ne m’auraient même pas accordé un regard. Mais à New
York, on discute. Ah si El Mokh etait la ce soir… Il aurait baratiné tout ce
monde la avec sa Cadillac El Dorado, couleur crème et bordeaux. Encore une
Pendant que Déborah nous faisait les présentations, j’imaginais ces maisons
d’Anfa a cote desquelles je passais parfois en allant vers la cote. L’autre
gars avec Maha portait une queue de cheval, un petit tatouage sur le sourcil
gauche, plein de bagues aux doigts, et un jean déchiré au niveau du genou.
Sûrement un artiste, ou un truc de ce style.
Après avoir raconté aux nanas que j’etais pilote (je n’ai pas menti, car je
n’ai pas précisé de quoi), et que j’étais de passage, la discussion s’est vite
vidée d’intérêt, et j’ai rejoint le groupe d’Amy, et j’ai fait semblant de
comprendre ce qu’ils racontaient.
Et c’est la qu’un autre marocain est arrivé à la soirée. Ca sautait aux yeux
que lui aussi faisait partie de la High, de la fine fleur de Casa ou Rabat. Ce
qui s’est bien confirmé, car cet étudiant plein aux as de Floride, etait
habillé comme Paco Rabanne, se comportait comme une star, et frimait un peu
tout le monde. D’ailleurs il devait être cousin avec les deux superbes nanas,
parce qu’ils ont fini par passer toute la soirée à discuter entre eux, et en
se tapant sur les mains.
Lorsque vers la fin de la soirée cet étudiant qui parlait beaucoup d’affaires
et de finances m’a demandé ce que je faisais dans la vie, je lui ai répondu
que je travaillais " pour le gouvernement ". C’est tout. Pas plus de précision.
Quel gouvernement ? Only God knows…
L’aube donnait déjà ses couleurs pourpres au ciel, lorsque nous sommes sortis
dans l’air glacé, pour prendre le métro du retour.
• Alors, Larbi, tu as aimé la soirée ?
• Oui, oui, j’ai bien aimé…
Elle est quand même sympathique, Amy. Je me demande ce que devient mon taxi à
Casa…