Episode 27

Chers lecteurs,


J’ai du m’absenter pour des raisons personnelles pour un certain temps. Je vous retrouve avec plaisir, en espérant que c’est réciproque.
Je vous explique tout de même un peu ce qui a monopolisé mes pensées ces derniers mois, et m’a empêché de me concentrer sur autre chose.
En rentrant des Etats-Unis, les choses ne se sont pas très bien passées pour moi. Rien n’a vraiment changé dans ma vie par rapport à avant, mais ce voyage a eu un effet capital sur moi. En arpentant les rues et boulevards de Casa dans le taxi, je n’arrêtais pas de penser à New York et à ce que j’y avais vécu. Je devenais de plus en plus nostalgique de cette ville, et des personnes que j’y avais rencontrées. Ma vie sociale à Casa n’étant pas extraordinaire, que de fois j’ai dû freiner en catastrophe derrière une voiture arrêtée à un feu rouge, noyé que j’étais dans le doux sourire de Amy dont je regrette amèrement la dégaine dans une chemise pour hommes et les jambes parfaites débordant d’un short kaki. Que de fois je me suis retrouvé interpellé par un client qui se plaignait que je prenais le mauvais chemin pour l’emmener là où il voulait aller, simplement parce que je pensais à la moue que faisait Sue lorsque sa tête était sur l’oreiller à coté de moi, et son pied paraissait subtilement de l’autre coté du drap pourpre.
Et à Casablanca, subitement rien du tout. Le vide émotionnel total. Sauf ces quelques discussions furtives avec Malika sur lesquelles je reviendrai plus tard. J’ai donc pas mal déprimé, au point de considérer de repartir à New York, cette fois-ci pour de bon. Tant qu’à faire, taxi pour taxi, pourquoi ne pas faire du Yellow Cab à Manhattan ? J’en suis même arrivé à commencer à préparer mon retour. Et juste au moment où j’étais sur le point de repartir il y a un mois à peu près, j’ai eu une proposition qui a tout fait basculer. Un magazine local d’un genre très nouveau m’a proposé de prendre en charge des chroniques basées sur ma vie. L’idée m’a beaucoup plu. Vous en saurez plus sur ce magazine qui pourra d’ailleurs vous intéresser… Nous avons donc avancé sur le projet, et l’idée de faire quelque chose de ce style m’a donné un coup de fouet et m’a ouvert des perspectives stimulantes. Pour ne rien vous cacher, j’ai toujours rêvé d’écrire, et là, l’occasion se présente réellement.
Les choses ont donc pris un tournant plutôt positif, et le moral a commencé à suivre. C’était trop beau pour continuer, et l’Hajja est apparue. Je vous laisse la découvrir…
Qui c’est celle-là encore? Et qu’est-ce qu’elle veut?

Larbi doit faire face à un nouveau problème de taille, l’Hajja. Cette femme qui habite le même quartier que lui et qu’il désigne comme étant une "peste". A chaque coin de rue, il la rencontre. Là où il passe, il trébuche sur elle. Que ce soit lorsqu’il sort du café de Bba Omar, ou lorsqu’il va chercher le pain chez le ferrane (boulanger). A chaque fois, avec son capuchon carré de jellaba bleu ciel qui hésite entre le gris et le vert, et son voile noir, elle surgit d’on ne sait où, avec un panier de courses à la main, ou bien un demi litre de lait, ou alors un bouquet de menthe ou un sac de charbon. Parfois, il la rencontre très tard dans la nuit, vers minuit, juste après avoir déposé son taxi…
Comment fait-elle pour sortir acheter du lait en pleine nuit, alors que tout le reste de la population est plongé corps et âme dans une série ou un film égyptien? Bon, ce n’est peut-être pas si tragique que ça d’avoir cette l’Hajja tout le temps dans mes pattes. Le problème, c’est qu’elle me parle, elle me demande des choses, elle me demande constamment des services, elle est curieuse et mauvaise langue, elle veut tout savoir sur tout le monde et aussi sur moi, elle colporte les ragots dans toute l’ancienne Médina, elle veut marier sa fille ( et devinez avec qui…), et elle connaît toutes les voyantes et les Fquih dans un rayon de 250 kilomètres. Bref, elle me fait chier… Il arrive que l’Hajja disparaisse pendant deux ou trois semaines, et tout le monde raconte qu’elle a été soit à Sidi Messaoud Ben Hsain, qu’elle pretend être excellent pour supprimer le s’hour et les mauvais sorts, ou bien à Sidi Hmed Ben Ichhou, dont elle vante les mérites pour les cas de possédés par le diable, ou à Bouya Omar, qu’elle pense être irremplaçable pour guérir les débiles mentaux et autres ensorcelés. Même lorsqu’elle n’est pas chargée d’une mission dans l’un de ces Sayyed, pour se reposer, elle va à Sidi Mohamed Mers Soltane en plein centre de Casa, ou elle m’a demande de l’emmener a plusieurs reprises. Selon les gens du quartier, et je n’ai aucun mal à le croire, l’Hajja part dans ces endroits pour des missions assez peu innocentes. Elle s’arrange même pour créer des besoins chez les voisins, en disant par exemple à Fatna que Ddaouia lui a jeté un sort pour qu’aucune de ses filles ne se marie, et lui dit ensuite qu’elle peut lui régler ce problème en allant voir la voyante de Sidi Messaoud, et faire un déplacement au Moussem de Moulay Abdellah pour y égorger un bouc noir avec des tâches jaunes pour congédier le mauvais sort. Elle raconte ensuite à Ddaouia qu’elle a intérêt à faire attention à cette Fatna qui ne se prend pas pour une merde et qui a des visées sur le beau et jeune mari de Ddaouia qui a 79 ans et qui marche comme un robot. En fait, l’Hajja est très maligne, et se comporte un peu comme les grandres puissances mondiales qui créent des guerres entre les nations dans le but de leur vendre des armes. Oui, oui… Larbi a son opinion sur la politique internationale, mais on en reparlera peut-être un jour quand on aura résolu le problème de l’Hajja…
L’Hajja est tout de même un caractère complexe. Elle n’est pas facilement cernable. En même temps qu’elle sème la zizanie, qu’elle est la partenaire des plus méchantes et dangereuses sorcières de Derb Soltane, qu’elle alimente les fausses rumeurs et qu’elle fout en l’air ma vie sexuelle, elle est d’une gentillesse peu commune avec les enfants. Allez y comprendre quelque chose… Lorsqu’elle voyage, elle revient toujours avec des tonnes de cadeaux pour les enfants du quartier. Des poupées, des bonbons, des jebbads (tires boulettes), des toupies, des pistolets et des montres en plastic, des pois chiches, des pépites, des gâteaux au glucose, toutes sortes de choses dont raffolent les enfants du quartier. Et lorsque je la voie de loin, assise sur la marche en dessous du porche de sa maison en train de distribuer tout ça, eh bien j’ai le cœur qui palpite… C’est comme ça, je n’y peux rien. Pour un moment, je me sens perplexe et je lui pardonne tout. Même la façon dont elle s’est arrangée pour que Malika me vire de sa vie.
Tout dernièrement, l’Hajja m’avait intercepté comme un Patriot intercepte un Squd alors que je sortais du bain et que j’étais crevé et n’avait qu’une seule envie, dormir… J’ai fait semblant de ne pas l’avoir vue en me retournant pour dire bonjour à un copain imaginaire, mais l’Hajja n’est pas tombée dans mon piège. En me retournant pour continuer mon chemin, j’ai failli la bousculer car je l’avais juste dans l’axe qui devait me conduire chez moi, à vingt centimètres de mon visage. "O mon Dieu…"
• Comment ça va mon fils Larbi?
• Ca va bien à l’Hajja, et vous?
• Aa oulidi, je suis vieille maintenant. Je n’en ai plus pour longtemps, la santé commence à me faire défaut mon fils. Je n’arrive même plus à marcher. D’ailleurs je ne sors presque plus…
Exactement au même moment, j’ai remarqué qu’autour de l’axe transversal de ses grosses fesses, elle avait subitement plié son dos qui a alors décrit un angle parfait de 45 degrés par rapport à la position qu’avait son corps vigoureux juste deux secondes au paravent, en position normale. "C’est quoi ces bêtises encore, me disais-je? Elle doit vraiment me prendre pour un débile, celle-là. C’est comme si je ne l’avais pas vue toute droite il y a juste un instant…"
Tout ça pour me demander de lui prêter 20 dirhams. Bon, ce n’est pas la première fois que je lui prête une telle somme d’argent. Et puis elle ne me rend jamais quoi que ce soit. Pas grave. Je lui ai donc aligné les 20 dirhams, en espérant tout de même qu’elle allait me lâcher et m’oublier définitivement, ou au moins pour cinq ans. J’étais même prêt à mettre une croix définitive sur tout ce qu’elle me devait, pourvu qu’elle aille au diable avec. A vrai dire, si j’étais sûr qu’elle dégagerait de mon chemin pour toujours, je lui paierais un enterrement de première classe.
• Dis moi Larbi
• Oui l’Hajja
• Je me suis laissée dire que ta tante est mourante et qu’on l’a emmenée à Moulay Yaakoub
• Je ne suis pas au courant de ça
• Dis à ta mère que je vais passer la voir. Je connais un bon Fquih qui a eu la baraka d’un très bon Salih, Lla inefeena bbaraktou aoulidi
"Oh non, quelle tuile encore…" me suis-je dit.
• Je passerai demain vendredi, après la prière Incha allah. Les enfants ne sont pas là et je ne vais pas faire de couscous
• Je lui dirai. A demain alors à l’Hajja
• A demain. Mais attends mon fils. Dis-moi. Au fait, tu as quel âge Larbi
• Je vais bientôt faire 63 ans et demi, après la fête du Trône. Au revoir à l’Hajja
• Eh oui mon fils. Tu es encore très jeune, Tu as tout l’avenir devant toi. Tu as la santé et tu es grand et beau, comme ton grand père
Pour la petite histoire, l’Hajja n’a jamais vu mon grand-père, pour la simple raison qu’il est mort avant que mes parents n’habitent ce quartier d’enfer.
• Tu dois penser à l’avenir mon fils. A faire une terrika, des enfants qui te soutiennent durant les jours difficiles. Regarde-moi mon fils. Je suis seule. A part cette fille qui me reste, tous les autres sont partis. Hamid en Italie, Jamal en France, Si Mohammed et Abedelilah en prison, Btissam en Arabie Saoudite ou elle est enseignante (de quoi?)… Tu dois penser à te marier bientôt… Le temps passe et tu vas vite vieillir mon fils.
Entre temps, j’avais compris qu’elle ne me lâcherait pas de si tôt, et j’ai alors déposé mon sceau et mon sac pour écouter ses conneries sous un soleil de plomb. Je prenais mon mal en patience.
• Au moins toi mon fils, tu es sérieux et tu as un travail. Tu vas bientôt être appelé à remplacer ton père. Eh oui mon fils. Tu ne peux pas savoir à quel point je t’aime, plus que mes propres enfants. Et ma fille Jamila te considère aussi comme son frère. Elle me le dit tout le temps. Elle est belle et on n’arrête pas de recevoir des gens qui la demandent en mariage. Mais elle refuse tout le monde.
Je n’ai sincèrement aucun mal à croire que l’on puisse demander la fille de l’Hajja en mariage. Elle est effectivement physiquement potable. Bon un peu trop grasse et ronde pour moi, mais il y en a beaucoup qui aiment ça… Et puis le truc c’est que je ne sais pas pourquoi, mais j’ai toujours eu une peur secrète de la fille de l’Hajja. Je ne sais pas, quelque chose d’étrange dans son regard, dans sa façon de se comporter comme si elle connaissait un secret terrible que personne d’autre ne suspectait. Elle a un aspect qui me dérange et me met complètement mal à l’aise. Et puis entre nous, elle a une haleine un peu forte, et à chaque fois que je la croise, je fais demi-tour par réflexe et prend discrètement la tangente. Et l’Hajja trouve que je dois absolument épouser sa fille. Elle en a même parlé à ma mère. Ma mère lui a répondu que j’étais trop jeune pour le mariage, et encore un peu fou… Pire, et c’est ce qui m’horripile le plus, l’Hajja fait courir le bruit dans le quartier selon lequel j’ai officiellement demandé la main de sa fille et que le mariage doit avoir lieu en été. Vous vous rendez compte? Evidemment, tout le monde croit ça… Et ça me créé des problèmes avec les filles du voisinage. A chaque fois que j’en pince pour une nana du quartier, elle se sauve en me sortant que je suis deja fiance (avec Jamila). Elle m’a fait rater plein d’occases comme ça. Cette l’Hajja est une vraie peste. On m’a même dit q’une fois, elle a menacé Malika, une fille mignonne qui avait des visées sur moi et à laquelle j’étais loin d’être indifférent. Nous aurions fait un couple sympathique si l’Hajja, à qui quelqu’un avait raconté notre petite histoire, n’avait pas été l’attendre devant l’arrêt du bus numéro 7 pour lui faire un scandale devant tous les clients des bus numéro 7 et 35, en l’accusant d’être une voleuse de "maris".
Après ce coup bas, j’ai beau eu suivre dans la rue la jolie Malika aux cheveux chatains, et aux robes blanches dans le vent pour lui donner une explication, elle ne voulait même pas me regarder. Je lui avait même envoyé une lettre, et je n’en ai eu aucune réponse. D’après une autre copine de ma sœur, Malika aurait dechiré la lettre après l’avoir lue. Enfin… Lorsque j’ai fait une dernière tentative en l’attendant un matin devant l'arrêt du 7, elle m’a menacé d’appeler ses frères pour me casser la gueule. Ils sont sept, dont un est vice champion du club d’Ai Kido du port de Casa et l’autre est footballeur.
• Ecoute Malika, je voudrais juste t’inviter à prendre un petit café, là dans le coin. On pourra discuter 5 minutes. Et je t’expliquerai le malentendu
• Je n’ai pas le temps maintenant Larbi. Je dois prendre le bus pour rentrer à 2 heures et demi.
• Ne t’en fais pas pour ça, Malika… J’ai le taxi qui est garé juste là, je te raccompagne où tu veux après.
• Non non, je ne peux pas. Une autre fois. Maintenant je ne peux pas…
• Mais pourquoi tu te bloques d’un seul coup alors que ça se passait bien avant ?
• Je ne me bloque pas… Et de toute façon, qu’est-ce qu’il y a eu entre nous avant ?
• Mais on était amis, non ? Et tu deviens indifférente à cause d’un malentendu… maintenant que j’ai besoin d’un ami. Je veux juste t’expliquer.
• Pas maintenant je te dis. Ah voilà le bus qui arrive ! Salut, je dois y aller ;
• Est-ce que je peux t’appeler ?
• Oui, si tu veux… Allez, ciao !
• Salut…
J’ai essayé de l’avoir au bout du fil, mais ça ne changeait rien. A chaque fois, elle me disait qu’elle avait trop de choses à faire, et qu’elle ne pouvait pas aller prendre un café. Peut être après. Après ? Quand ça ? Dans dix ans ? Dernièrement, je l’entendais dire à la standardiste de me dire qu’elle n’était pas là.
En bon sportif, j’ai donc fini par laisser tomber.
L’Hajja a gagné une bataille, mais pas la guerre.
• Si tu es chez toi demain après la prière, je demanderai à Jamila de venir avec moi pour voir sa tante, mon fils!
Sa tante? Quelle tante encore? Elle parlait de ma mère.
• Non, non a l’Hajja. En fait, demain matin, je vais aller pour un très très long voyage, qui va durer cinq ans, peut être plus… Je ne sais même pas si je vais revenir.
• Berra Aalik aouldi. Ou tu vas?
• Je vais aller au Kosovo, et après en Inde.
• L’Hende? Qu’est ce que tu vas faire là bas?
• Je vais aller voir un ami qui a une maladie très dangereuse et contagieuse.
• Eh oui mon fils Larbi, j’ai toujours su que tu avais un bon cœur. Et je sais que tu reviendras très bientôt. Tu ne resteras pas plus de trois jours, tu verras mon fils … Tu n’es pas fait pour vivre avec ces Koffars.
• Bon allez. Je dois filer. Bslama.
Mon Dieu quel cauchemar!
C’est décidément ma journée. Lorsque je sors le taxi rouge reluisant deux heures plus tard après l’avoir bien astiqué, devinez le premier client que je prends. Jamila, la fille de l’Hajja! Bon, pas de raison pour que je ne l’accompagne pas… Après tout, c’est une cliente, elle est un peu timide, voire lugubre et elle ne parle pratiquement pas. Elle veut aller à Derb Soltane, et pour que les choses soient bien claires, j’encaisse la course à l’arrivée. Ni vu ni connu.
Le plus beau, c’est qu’en rentrant le soir chez moi, j’ai trouvé un scandale. Les cris de femmes me parvenaient jusqu’en bas des escaliers. Une fois à l’intérieur de la maison, j’ai trouvé l’Hajja, ma tante et ma mère dans une prise de becs d'hystériques. "Qu’est ce qui se passe encore?"
• l’Hajja dit qu’elle t’a pris en flagrant délit avec sa fille, a dit ma mère, en pointant un doigt accusateur
• Quoi???
• Oui, je vous ai vus ensemble dans ton taxi
• Oui mais je l’ai prise comme une simple cliente a l’Hajja. Llaihdiq…
• Ah, tu vois. Tu étais bien avec Jamila
• Tu vas pas t’y mettre toi aussi, j’ai repondu à ma mere. Ecoute a l’Hajja, ça commence à bien faire cette histoire. Je ne veux pas me marier, et surtout pas avec ta fille. Et je t’ai dit que je partais demain. Je vais aller à la guerre, en Iraq pour combattre les Americains. Et en plus, je suis déja marié. En Amerique, avec une Americaine. J’ai déja quatre enfants là bas.
• Ouili ouili ouili….
• Du calme mon fils. Il faut pas rac
• Arrête, toi s’il te plait! Tu vas pas t’y mettre toi aussi, j’ai lançé à ma tante. Je me tire d’ici. Adieu.
• Ouili ouili ouili….
• Aji a Larbi aji….
• Qu’est ce qu’il y a l’Hajja?
• Peut être que ce n’était pas toi tout à l’heure… Avec mes yeux qui se fatiguent, qui sait…?
• Oui c’est ça. Je crois que c’est ça… A un de ces jours…
Je suis sorti, j’ai remis la machine en marche, j’ai fait un démarrage à la Senna, j’ai failli renverser un gars en mobylette qui arrivait du port avec un chargement de poisson, j’ai brûlé un premier feu rouge, un deuxième feu rouge, je me suis arrêté au Stop pour ne pas me faire emmerder par un gendarme poste au coin sous un casque trop grand qui donnait l’impression de le déstabiliser, j’ai redémarré tranquillement puis j’ai accéléré comme une fusée, j’ai pris à droite avec un crissement des pneus qui m’a empêché d’entendre l’insulte d’un client pour lequel je ne me suis pas arrêté, j’ai allumé une cigarette, j’ai mis la radio à fond, on y jouait "Fine Ghadi Biya Khouya Fine Ghadi Biya", j’ai mis le cap vers la côte, j’ai aperçu une Uno blanche avec une antenne de radar sur le bas coté, j’ai décéléré très rapidement à 40 à l’heure, j’ai passé le barrage où un tas d’imbéciles payaient des amandes, j’ai reacceléré à 120 en remettant la musique à fond, et cette fois c'était "I can’t get no satisfaction", j’ai pris un rond-point à 90 à l’heure, j’ai fait un 360 degrés sur tout le rond point pour me retrouver sur le même chemin en me demandant si je ne devais pas plutôt retourner au quartier, j’ai renoncé à cette idée, j’ai aperçu des nanas de bonne famille dont une au volant d’une Honda bleue et chère, elles avaient l’air de s’ennuyer, j’ai pensé leur demander pourquoi elles s’ennuyaient avec autant de fric, j’ai laissé tomber cette idée, puis comme lorsqu’on a une grande révélation cosmique, j’ai eu la mer bleue nuit avec de faibles reflets argentés à l’horizon. Là je me suis un peu calmé, je suis revenu à 60 à l’heure je me suis ensuite dirigé du coté de Sidi Abderrahmane. Je me suis arrêté au parking et j’ai fixé les vagues pendant dix minutes comme si je ne les avais jamais vues avant, en me demandant ce que je faisais là, et en me demandant ce que Sue et Amy pouvaient bien être en train de faire en ce moment même à New York. J’ai éteint la radio, et j’ai entendu le bruit du moteur arrêté qui respirait comme un chien dans une journée de chaleur. Ce bruit a été couvert par celui des vagues et du vent. Je me suis dit qu’avec un peu de bonne volonté de ma part, la vie ne serait finalement pas si terrible. Il suffisait que je fasse un petit effort pour que je parvienne à ne pas disjoncter complètement. Je me suis mis à sourir tout seul à cette idée, en me répétant qu’au bout du compte, j’avais encore mes chances. Il suffisait de ne pas devenir dingue sans m’en rendre compte. Qui sait ce que l’avenir reserve… N’est ce pas? Puis je suis descendu de la 205, j’ai carressé son capot tiède, j’ai été tenté par lui donner une bise, et je l’ai fait... J’ai claqué la portière et j’ai été faire quelques pas sur le sable de Sidi Abderrahmane…

 

Episode 28

 

Mustapha Gazi -- Gazi's World

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