
Episode 42
Cyndy est de retour
Chez moi, ça devient de plus en plus insupportable. Ma mère a pris cette manie
de se réveiller à l’aube et de tripoter la porte de la cuisine en l’ouvrant et
en la refermant toutes les 20 secondes, avec ce grincement infernal qui me
tire du sommeil et m’empêche de le retrouver. Ce qui fait que, me couchant
d’habitude vers les 2 h du matin, après un passage au café pour une série de
parties de cartes, je ne me dors pas plus de trois ou quatre heures par jour.
Résultat, quand je sors le matin pour prendre le taxi, j’ai l’impression
d’être un zombie.
Le bruit que ma mère fait avec la porte est bizarrement devenu une chose à
laquelle je me suis habitué, et fait désormais partie de mon quotidien, si
bien que lorsqu’un jour elle ne le fait pas, il me semble que quelque-chose me
manque, et je me réveille quand même à l’aube… Mais, si elle rate une séance,
elle se rattrape le lendemain et remet ça, et puis, le bruit de la porte qui
commence habituellement à un rythme rapide, s’accélère pour devenir une
véritable mélodie quasi-ininterrompue, avec un crissement aigu qui me donne
l’impression de dormir dans une usine. Sans doute n’est-ce que mon
imagination. Ou alors ma parano qui se développe au delà de la norme admise
chez les gens « normaux ».
Lorsque je n’en pouvais plus, et que je m’en suis plaint, ma mère m’a demandé
d’aller chercher Ghanem, le menuisier du quartier, pour « réparer » la porte…
Comme si moi, Larbi, je ne pouvais pas le faire moi-même. Il suffirait de
dévisser la porte, et de frotter les contours avec du Kaghit Lehrech, non ? Ou
alors, solution radicale, d’enlever tout simplement la porte et de la jeter ou
de la donner à mon oncle Lhoucine pour qu’il la vende et aille aux courses par
courses, ou s’acheter une paire de chaussures. Et on n’en parlerait plus. Puis,
je me suis rappelé un principe à ne jamais transgresser au Maroc : nous les
hommes, nous ne nous abaissons jamais à faire des travaux de maison, alors que
nous pouvons laisser ça aux « pros ».
Contrairement à ce que j’avais remarqué quand j’avais fait ce passage à New
York, où les gens faisaient eux même la peinture de leur chambre, la
menuiserie, changeaint les bougies de la voiture, ou changeaient les carreaux
de la salle de bains, ici, les hommes ne réparent rien à la maison. Pourquoi
se casser la tête avec des conneries pareilles, alors qu’on peut jouer aux
cartes, regarder un match à la télé, jouer aux Dames par terre, ou se tenir au
courant de ce qui se passe de nouveau au quartier, par exemple, qui est venu
dimanche après-midi chez Mouhemmad, et ce qu’il a emmené avec lui, et quand
est-ce qu’il est sorti, alors que Mouhemmad n’était pas chez lui, et que seule
sa femme y était…
Donc, je n’ai pas envie d’aller chercher Ghanem. Non pas parce que je veux
surveiller la femme de Mouhemmad, mais parce que je développe une profonde
aversion pour Ghanem. Un vieux pourri que je ne peux pas voir, même en image…
En fait, ma haine pour ce type remonte à plusieurs années. Depuis que j’étais
petit, à lâge de sept ou huit ans, je me rappelle que ce fils de pute essayait
toujours de se rapprocher de moi, de me parler, de me carresser, et de me
glisser dix centimes dans la main. Jusqu’au jour où j’ai volé le jebbad carré
(tire boulette) de mon frère, et que j’ai visé le crâne lisse du vieux avec un
caillou gros comme une bille, puis je me suis enfui. Je me rappelle que Ghanem
avait sauté comme s’il avait été touché par la balle d’un Magnum 357, et qu’il
est tombé par terre, devant la porte de la mosquée d’où il sortait.
Je me suis donc enfui, et suis monté sur notre terrase pour voir la foule
autour de lui, et j’étais content de bien distinguer un filet de sang qui
entachait sa djellaba blanche. Personne n’avait vu qui avait fait le coup. Et
d’une certaine manière, ça me frustrait qu’on ne sache pas que c’était moi.
Donc, pour compenser cette frustration, je continuais à me déchainer sur cet
enfoiré, d’une autre manière. Comme son atelier était collé à la mosquée, et
qu’en fait il appartenait aux habous qui le lui avait loué, son ienterrupeteur
d’électricité se trouvait à l’intérieur de la mosquée, à coté des autres
commandes qui contrôlent le micro du Moudden, les lumières à l’intérieur de la
mosquée, celles des toilettes et d’autres. Donc le soir, après la prière du
Moghreb, j’entrais à la mosquée soit-disant pour faire la prière, puis au
début, ne sachant pas quelle commande contrôlait l’atelier du menuisier, je
fermais toutes les commandes, et je me sauvais.
Ce n’est qu’après que j’ai pu déceler celle de Ghanem, et là, chaque soir ou
presque, il avait droit à la panne de courant dans son atelier. Alors il
sortait en courant avec un baton de chettaba à la main, et se déchainait
souvent sur des enfants qui ne faisaient que passer par là… Ca a duré des mois,
et Ghanem ne savait plus où donner de la tête. Mais ses attouchements, il les
faisait toujours sur d’autres enfants, et le plus drôle, c’est que personne
n’osait s’en plaindre à ses parents, ou réagir… Peut-être par fierté…
Peut-être avaient-ils peur de leurs parents. Enfin… En tout cas, depuis le
jour où je l’ai tiré avec le jebbad, je ne sais pas s’il s’est douté que
c’était moi, mais il ne s’est plus jamais approché de moi… J’ignore si les
autres vieux du quartier étaient au courant de la manie de ce vieux porc, mais
apparemment non, puisquils le traitaient tous comme si c’était un Saint.
Lamentable.
Un jour, une dizaine d’années plus tard, alors que j’en parlais avec Brahim,
un copain du quartier qui habite maintenant à Londres, il m’a dit que cette
ville était pleine de pédophyles, et que beaucoup de cas d’inceste existaient
en Europe… Selon Brahim, il avait même rencontré des filles qui avaient été
violées par leur propre père ! Pire, elles ne les avaient jamais dénoncés…
Donc, j’ai dit à ma mère que j’arrangerais moi-même la porte. Et en vérité, je
n’en ai rien fait du tout. Puis je lui ai suggéré de ne plus se réveiller si
tôt en se déchainant sur la porte, comme si elle était en proie à une crise
d’épilepsie. Elle m’a répondu par le silence, simplement en me lançant un
regard mélangé de stupeur et de dédain. Puis je lui ai dit qu’elle devrait
peut-être penser à aller à la Mecque, et je suis parti.
Mais bon, tout n’est pas si noir que ça, puisque, grande nouvelle, Cindy est
réapparue ! Bonne nouvelle, non ? Elle avait pris du retard, à cause d’un
rendez-vous raté avec son prof à l’Université. Puis en rentrant, elle m’a
appelé de Casa le soir de son retour. Elle avait l’air creuvée, mais contente,
et m’avait même ramené un cadeau. Un cadeau que j’ai trouvé un peu déplacé,
puisqu’il s’agissait d’une batte de base ball, d’un gant, d’une casquette et
d’une balle. N’ayant jamais rien compris au base ball (un jeu que je trouvais
très stupide quand mon frère le mettait à la télé à NY), j’ai tout de même
énormément apprécié le geste, et je n’allais pas commettre la bêtise de dire à
Cindy que j’avais horreur du base ball, et du foot ball américain, soit dit en
passant. Or, quand elle m’a demandé si j’aimais le base ball, je lui ai dit,
avec grand enthousiasme, que c’était en fait mon sport favori, et heureusement
qu’elle n’a pas poussé la discussion sur les détails et les règles du jeu…
Finalement, l’idée de la batte de base ball n’était pas si mauvaise, puisque
elle pourrait toujours servir. J’ai décidé de la prendre avec moi dans le
taxi. Avec la recrudescence des vols ces derniers temps à Casa, ça pourrait
faire pas mal de dégats…
Nous nous sommes vus le lendemain dans l’après-midi sur une terrasse de café (où
d’autres peut-on aller à Casa ?). J’ai hésité à demander à Cindy pourquoi elle
ne m’avait pas appelé des USA, mais je me suis abstenu au bon moment, jugeant
qu’il ne fallait pas non plus trop pousser. Si Cindy n’a pas appelé, elle
devait bien avoir des raisons valables, et bien que ça me fasse un peu chier
de ne pas les découvrir, je prétends que je m’en fous. Je décide donc de vivre
le moment présent et de profiter de ma joie qu’elle soit revenue, et surtout,
du fait qu’elle reste quelques jours à Casa, avant d’aller à Marrakech. Elle
m’a laissé entendre, assez discrètement, il faut l’avouer, qu’elle était
disposée à rester avec moi à la maison. Bien sûr, ça posait un petit problème
de faisabilité technique, vu que je ne pourrais jamais me permettre de faire
entrer une fille pour qu’elle passe la nuit avec moi à la maison. Aussi
Américaine puisse-t-elle être, mon père risquerait de nous foutre dehors tous
les deux et, pire, de reprendre les clés du taxi…
Donc il faut trouver un moyen, et pour ça, j’ai été voir un cousin d’un copain
qui m’a laissé emprunter une chambre dans son appart à Bourgogne pour trois
jours… Trois jours de rêve, qui passent, encore une fois, trop vite. Cindy
doit finalement aller à Marrakech, et me de l’y rejoindre, mais je ne peux
pas, quoique j’y ai réfléchi quelques secondes. A cause du taxi. Qui va s’en
occuper ?
Déjà que j’ai sauté une journée de travail, la veille de son départ, je ne
pouvais pas juste disparaître pendant plusieurs jours loin de Casa. Une
journée que nous avons passée sur la sable d’une plage deserte, collés l’un
contre l’autre, et réchauffés par les rayon d’un soleil de plomb, mais doux
pour la saison. D’autant plus que là, on ressentait moins la pollution du
centre-ville qui devient souvent comme Tchernobyl avec les gaz des bus et des
taxis blancs. Je lui dis qu’ici c’est moins pollué qu’en ville, et pour me
taquiner, en s’amusant, elle m’accuse aussi d’être un grand pollueur avec mon
taxi qui a deux tuyaux d’échappements, dont un, minuscule, crache une fumée
qui doit venir directement de l’enfer où doivent griller les os des pires
pêcheurs que ce putain de monde ait jamais porté. « Moi ? – Oui ! Toi ! Ah
bon… » Je change de sujet aussitôt, et lui demande plutôt de me parler de
New-York, des nouveautés, de l'ambiance, des odeurs, des gens, de la tempête
de neige, des parcs, de la musique dans les rues, de Greenwich Village, de
l’East Village, de Chinatown, de Tribeca, de West 4, de Battery Parc, de
Broadway, de SoHo, de Giuliani, de Madison Square Garden, de Columbus Circle,
de l’East Side, et des mucisiens péruviens qui jouent dans la station
Pennstation de la 34 ème rue, et là, je me laisse emporter... Elle me demande
ensuite si tout ça me manque tant que ça. Et je lui dis que je suis prêt à
repartir à New York, définitivement.