
Episode 40
Une semaine pas comme les autres
Voilà. J’ignore ce qui se passe encore en moi, mais je ne me sens pas vraiment
moi-même… Je ne sais pas ce que j’ai, je sens mon énergie habituelle me
quitter, je me sens “cassé”, je sens que ma vie n’a aucun sens, et qu’elle
n’en a jamais eu, et je passe de longues nuits à me tordre dans mon lit, en
essayant de trouver le sommeil. Mais ce que je trouve, ce ne sont que des
pensées qui viennent justement pour m’empêcher de le trouver… J’ai chaque nuit
l’impression d’être un pêcheur qui attend patiemment que le sommeil morde à la
ligne, et je sens le sommeil arriver vers l’hameçon, s’en approcher, le
contourner, le considérer puis repartir. Parmi les pensées qui chassent le
sommeil, celle de Cindy. Depuis qu’elle est partie, en fait, eh bien je
n’arrête pas de penser à cette fille que je connais pourtant si peu.
Mais le peu de temps que nous avons passé ensemble, les trois jours,
constituent un amas de souvenirs qui se sont établis en quelques petites
séquences de vie, souvent très simples, qui ne cessent de remonter à la
surface comme des petits films vidéo, et qui, étrangement, me rendent à la
fois heureux et me plongent dans une tristesse infinie et, nom de Dieu,
m’empêchent de penser à autre chose qu’à Cindy. Serais-je encore de faire la
connerie de tomber amoureux d’une nana ? Est-ce que je vais encore me laisser
aller à ce jeu péril qui consiste à choisir une personne X, et à lui donner
délibérément le pouvoir de décider de mon bonheur ou de mon malheur ? Est-ce
que je ne suis pas encore vacciné contre ça ? Est-ce que je pense qu’une
personne, quelle qu’elle soit, mérite qu’on lui concède un tel pouvoir ?
Apparemment oui, puisque je suis entraîné malgré moi et je ne cesse de penser
à cette fille, et à sa façon d’être si vivace et dynamique, à son charme
naturel et sans maquillage, de mener la discussion, ou tout simplement d’avoir
de la discussion et de l’initiative, contrairement à toutes ces filles que
j’ai connues à Casa, et qui se contentent de se poser comme des statues quand
elles acceptent de venir prendre un café avec moi.
Avec Cindy, je n’avais pas à trop parler, ni même à décider de quoi que ce
soit, elle avait assez d’initiative pour deux personnes. Et dans ces
situations où je ne faisais pas grand-chose, je ressentais tout de même une
grande complicité, de telle sorte que je trouvais toujours mon bonheur dans ce
qu’elle décidait de faire. Et voilà que tout d’un coup, la semaine miraculeuse
est passée comme un éclair, tout comme tous les moments que j’ai partagés avec
Cindy. Voilà que le fait d’être avec une femme qui décide pour moi et qui me
mène vers des moments de petits bonheurs simples me manque.
Voilà qu’à la suite de ces jours où je me croyais au paradis, je me retrouve à
nouveau seul, et pire, livré à moi-même dans Casablanca, cette ville pourrie
dont les défauts remontent maintenant de plus en plus manifestement vers ma
conscience. La saleté, la méchanceté, la pollution, l’incivisme, les coups bas
des petits êtres aux vies aussi insignifiantes que la mienne, les flics, les
garçons de café qui détestent servir, la poussière, les nouvelles à la télé et
dans les journaux qui me donnent envie de vomir, les mendiants à ne plus en
finir, les riches qui déballent leur opulence à perte de vue, l’injustice, les
quartiers populaires où on écrase dix personnes dans des boites de sardines,
Anfa et Californie où des couples vivent tout seuls, dans des villas avec
piscine, sauna et jaccuzi. J’ai même l’impression qu’il ne s’agit pas de
personnes de la même origine ethnique. Alors que ceux de Sidi Othmane se
battent et utilisent tous les moyens, même les plus bas, juste pour survivre,
les autres, les riches, me donnent l’impression d’être des … Français ou des
Américains de passage ici, et qui se comportent comme des êtres qui ne savent
même pas que les autres existent…
Comment ne pas devenir parano dans ces conditions ? Comment ne pas douter de
la bonne foi du mécanicien quand je lui laisse le taxi pour qu’il change,
disons, l’accumulateur ? Qui me dit qu’il ne m’a pas pris le mien, qui
fonctionne bien, et qu'il l’a remplacé par un vieux truc qui traînait dans son
tiroir crasseux ? Et du coté des riches, qui me dit que ce que paye en impôts
ne va pas alimenter une caisse de bourses spéciales, destinées à leurs enfants,
pour qu’ils puissent aller se payer la belle vie dans une Université en
Californie ? Tout ça est de plus en plus manifeste et inacceptable, et me
donne la nausée quand j’y pense. Résultat, ça fait que j’ai souvent la nausée…
A la maison, je deviens insupportable, et je tire une gueule impossible. A tel
point que ma mère ne cesse de me harceler avec ses questions stupides, en me
demandant si je suis malade, si j’ai des problèmes avec la police, si j’ai des
dettes, allant jusqu’à avouer à mon jeune frère, qui me l’a dit en cachette,
qu’elle se demandait si je ne m’étais pas mis dans un pétrin en mettant une
fille enceinte, ce qui m’a, évidemment, fait sourire.
Subitement, tout cela devient insupportable, alors que j’y ai toujours vécu.
Et pour moi, Cindy symbolise le contraire. Je m’attache donc, peut-être
inconsciemment, à son idée, pour ne pas sombrer dans les idées les plus noires
et tenir le coup en attendant. Mais en attendant quoi au juste ? Je ne sais
pas… Car si Cindy a semblé passer un bon moment avec moi, rien ne me dit
qu’elle aurait envie de passer sa vie avec moi, non ? Ce qui, précisément, me
rend encore plus triste…
Certes, à Casa, de plus en plus de café luxueux ouvrent leur portes, et les
commerces de luxe poussent comme des champignons. Ce qui est peut-être un bon
signe, mais je ne m’en sens absolument pas affecté. Je veux dire que même les
cafés luxueux, ne coûtent en fait que quelques dirhams de plus que les autres,
mais rien ne m’y attire. Cela ne me semble absolument pas être une option qui
pourra peser sur le ressors de ma vie. L’espoir que ces nouvelles choses
pourrait donner à d’autres, ne m’affecte tout simplement pas. J’y suis tout à
fait étranger. Ca doit être du au fait que soit ce n’est pas ma catégorie
sociale, soit c’est une couche trop artificielle pour me convaincre.
Peut-être est-ce aussi par refus de me mélanger à cet agrégat de clientèle qui
est en réalité faite de gosses de riches, très souvent des ratés ou des
imbéciles incompétents et suffisants, qui n’ont trouvé du travail que grâce au
piston de leurs parents, et qui vont se pavaner devant des nanas stupides et
ébahies devant autant de succès facile et synthétique.
Tout n’est tout de même pas si noir, puisque 2001 est une année qui a commencé
avec beaucoup de pluie, qui commence à relever du miracle au Maroc. Il est
vrai que quelques villages ont été balayés par la pluie, il est vrai que les
égouts de Casa qui se bouchent ne sont pas pour nous rappeler la probité des
gestionnaires des Communes, mais qu’à cela ne tienne… C’est toujours ça. Au
moins avec ça, l’effet des centaines de tonnes de poussière lâchées sur nous
par les bus est amoindri. En conduisant, j’ai l’impression que j’ai moins de
particules de plomb et d’oxyde de souffre dans la bouche que d’habitude. C’est
déjà ça de gagné.
Assis à la terrasse du Café de France, parmi quelques fous, dont un, la
trentaine, très bien habillé, du genre cadre d’une banque, tient un long
discours tout seul sur le fait qu’il était meilleur que tous, et qu’il leur
montrerait ce qu’il valait, je méditais les paroles de Cindy et de Jenny,
selon lesquelles l’air de Casa est irrespirable. Moi, je me demande si ce
n’est pas ça qui empêche les investisseurs étrangers de venir ici. Car face à
moi, le Hyatt Regency donne en plein sur la place où les moteurs des bus les
plus pourris du monde se rencontrent pour cracher les rejets du carburant le
plus sale du monde… Peut-être. Qui sait…
En voyant deux types passer, se tenant par la main, je me suis aussi rappelé
les questions des deux Américaines, qui avaient trouvé que c’était bizarre, et
que deux hommes ne se prennent la main et ne se font la bise que s’ils sont
homo. J’ai souri, la mort dans l’âme, en me rappelant qu’elles trouvaient
bizarre le fait que lorsqu’un type rencontre un couple, il fait la bise au mec,
et serre la main à la fille. Je me suis rappelé que j’avais répondu que ça
n’avait rien de bizarre, et que ça ne l’était pas plus que le baiser sur la
bouche entre tous les hommes en Russie. Ce qui m’a rendu un peu plus anxieux,
puisque là, je me demandais si cette réaction n’était pas suffisante pour que
Cindy mette une croix définitive sur moi. Misère.