
Episode 24
Décidément, il y en a beaucoup autour
de moi qui tiennent absolument à me voir foutre le camp pour le Maroc. Tout
dernièrement, il y a Chama qui s’y est mise aussi. Je reviendrai sur son ca un
peu plus loin.
Du coté de la famille, on a même fait l’effort ultime de me passer un coup de
fil de chez ma tante (encore elle, celle qui veut contrôler ma vie sexuelle à
tout prix) pour m’appeler à la rescousse, et faire face au Ramadan. Le Ramadan
qui commence, raison d’Etat pour que je réintègre le pays. Le Ramadan... Mais
ca me parait un peu bizarre, ce premier jour de Ramadan à New York. Je n’ai
rien senti à son approche. Le matin ou il a commencé, j’ai ete pris par la
surprise. Pour la première fois de ma vie, un Ramadan m’a atterri sur le crane
sans prévenir. Je veux dire que normalement, au Maroc, comme tout le monde,
j’y suis préparé psychologiquement une semaine à l’avance, grâce aux bonnes
odeurs dans la rue qui se dégagent un peu partout, et qui annoncent les
préparatifs. Il n’y a pas une seule rue de mon quartier ou, à l’approche du
Ramadan, les passants ne sentent pas un arôme fort de gâteaux au miel, de
farine grillée mélangée aux noix et amandes, de mélange délicat mais puissant
d’épices. Ce qui, pour ceux qui pourraient l’oublier, et il n’y en a pas
beaucoup, est un prélude logique au mois de jeun. Un prélude doux et agréable
pour l’odorat, mais, tellement attendu que généralement on n’y fait pas plus
attention que ca. On a parfois tendance à négliger les bonnes choses de la
vie, simplement parce qu’on les prend pour de l’argent comptant, parce qu’on
croit que la vie nous les doit. Et ici, je commence un peu à peser
l’importance d’une telle chose. Serait-ce parce que Casablanca et la Médina me
manquent ?
Qui sait ? Voila donc, cette année, le Ramadan est là, sans prévenir, sans les
bonnes odeurs et sans l’ambiance. Je me sens un peu trahi. Mais par qui ?
D’un autre coté, à la même période, j’ai observé les gens ici se préparer pour
Noël et les fêtes de fin d’années. Ce qui, je l’imagine, est un truc au moins
aussi grand que la préparation du Ramadan. Je vois les gens s’affairer à faire
leurs achats, je vois tous les sapins qu’on met dans les coffres de voitures,
je vois partout, à toutes le fenêtres et les portes de maisons, les lumières,
les couleurs et les statues. Puis à la télévision, on n’arrête pas d’en parler.
Christmas et Santa Claus sont partout. C’est vrai qu’il n’y a pas d’odeurs
dans les rues, mais bon. Les gens doivent sûrement préparer d’autres types de
gâteaux.
Pour en revenir à Chama, elle m’a passé un coup de fil, en me demandant si on
pouvait se voir dans la journée à Manhattan. Je me suis tout de suite dit : "
Eh ben, Larbi, c’est la loi des séries ". Mais en allant la voir, je me suis
vite rendu compte que cette fois-ci, je me suis gouré.
Elle m’a donc donné rendez-vous au pied de l’arbre de Noël du Rockefeller
Center. On s’y est retrouvé, et elle a suggéré qu’on aille prendre un pot dans
un petit café pas loin de là.
Je n’ai rien pris, parce que c’etait le premier jour du Ramadan. C’est vrai
qu’il m’a eu par la surprise, mais il ne m’aura pas entièrement.
J’ai du faire un gros effort pour ne pas montrer que j’etais surpris que Chama
avait commandé un chocolat chaud. Mais j’ai décidé de lui accorder le bénéfice
du doute. C’est une femme, et peut-être que… qu’elle a un empêchement naturel.
Je me suis quand même dit qu’au Maroc, même les femmes qui ont ce genre
d’empêchement, font semblant de jeûner. Puis je me suis dit qu’au Maroc, il y
a quand même beaucoup de situations ou on fait tous semblant. On est souvent
dans des cas ou on pense qu’il est capital de penser à " ce que les autres en
vont penser ". Ca devient même la chose qui compte le plus, la seule chose qui
compte en fait, " ce que les autres vont en penser ". On ne va pas rentrer
dans cette polémique de savoir si on doit vivre sa vie pour soi, ou pour les
autres. On ne s’en sortira plus, et on risque de faire dix sept épisodes sans
apporter le début d’une réponse. Faisons donc semblant que nous ne sommes pas
concernées...
Pendant que je ruminais tout ca dans ma tête de chauffeur de taxi à Casa en
vacances éternelles à New York auquel les parfums du Ramadan Manquent, et que
Chama appréciait son chocolat chaud, je me suis rendu compte qu’elle me
parlait. Chama est loin de m’être étrangère, je suis persuadé de l’avoir un
jour chérie. Mais que se passe-t-il bon sang ?
Elle m’a posé la série de questions habituelle que tout le monde pose
lorsqu’on se rencontre. Et sans surprise, je lui ai servi la série entrecoupée
de réponses qu’on sert, lorsque quelqu’un vous pose une série de questions de
ce style. " Alors, comment ca va ? Ca va très bien, et toi ? " Elle aussi, ca
allait très bien, etc… etc… etc…
Est-ce simplement pour cela qu’elle voulait qu’on se voit ? Je me disais que
c’etait sûrement un simple prélude, et qu’elle finirait par m’annoncer un truc
intéressant. Un scoop du type " Tu sais, j’ai bien réfléchi, et je crois que
je t’aime " ( !), ou bien " Tu ne devineras pas, je vais me marier avec un
Cubain " ( ?), ou alors " Tu te rappelles de Si Ahmed ? Eh bien il est en
taule au Maroc, et on a retrouvé les deux filles disparues dans une villa du
quartier Californie ". Mais non. Ce n’etait pas à ca que j’ai eu droit.
• Dis-moi, Larbi, qu’est-ce que tu fais à New York en ce moment ?
• Eh bien, je découvre encore, je rencontre des gens, je regarde la tele, je
fais énormément de marche…
• Mais je veux dire, est-ce que tu travailles ?
• Ah non… pas pour le moment, pourquoi ?
• Je veux dire, je ne comprends pas très bien pourquoi tu restes ici, si tu ne
travailles pas, si tu ne t’occupes pas…
• Ca m’arrive d’y penser, et d’ailleurs El Mokhtar, un copin, m’a proposé un
truc récemment. A temps partiel, pour me faire un peu d’argent. Je vais voir…
• Et sur les autres plans, ca se passe bien ?
• Ca va. Je ne me plains pas.
• Ecoute, je peux te parler franchement, Larbi ?
• Toujours
• Je ne sais pas comment tu vas le prendre, mais je veux avoir la conscience
tranquille
• Vas-y, je t’écoute
• Eh bien… je sais que tu es aussi venu ici pour moi, n’est-ce pas ?
Tiens, c’est bien ce que je me disais…
• Ce n’est pas tout à fait faux, continue
• Ohh arrete, Larbi. J’essaye seulement d’être franche avec toi, alors sois
franc aussi
• D’accord
• Bon alors, je dois te dire que tu ne dois pas rester ici pour attendre que
les choses changent de mon coté, et à espérer des choses. Il faut que tu
bouges, que tu penses à toi quoi… Tu m’écoutes ?
Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’elle va imaginer maintenant ?
• Bien sur, continue
• Eh bien je veux dire que ca ne sert à rien de rester ici à poireauter, à
t’isoler du monde pour rien. Tu ne connais personne ici, tu passes ton temps à
t’emmerder. Tu ne cherches rien à faire. Et tout ca en vue d’un mirage. Je
m’excuse, de te dire ca, mais tu vois ce que je veux dire ?
• Oui, je vois très bien
• Non mais franchement Larbi, tu devrais penser à toi, à ta vie, penser à
rentrer au Maroc
• J’y pense
• Non mais c’est vrai quoi… Je n’ai pas raison dans tout ca, Larbi ?
Mais qu’est-ce qu’elle veut ?
• Si, si, tu as raison. Je me disais la même chose aussi
• Alors tu vas penser à partir ?
Décidément…
• Oui, oui, je vais le faire
C’est à peu près sur ca que notre dernière discussion s’est terminée. Je ne
lui ai rien demandé sur sa vie, car je ne me sentais plus concerné.
Bien sur, je ne lui ai rien dit non plus sur ma vie à New York. J’ai tout
gardé pour moi. Je n’allais pas lui dire que je voyais Sue régulièrement. Et
encore moins lui raconter comment par sincérité et pudeur, j’avais ( très
difficilement, il faut l’avouer) décidé de ne pas exploiter Amy lorsqu’elle
m’en avait donné l’occasion.
Je me disais que Chama ne croirait sans doute pas que j’ai préféré mesurer mes
actes, et m’assurer de préserver l’amitié de Amy. Surtout si je lui disais que
Amy me plaisait.
J’ai donc repris le train vers Brooklyn. Et dans le train, pas une seule
minute l’idée de rentrer à Casa ne m’a quitté. Tristement, je me demandais en
marchant vers la maison et en regardant les petites lampes rouges, vertes et
jaunes qui s’allumaient et s’etegnaient aux fenêtres de toutes les maisons de
Brooklyn : " Est-ce la fin de New York pour moi ? "
Une fois à la maison, j’ai trouvé mon frère et un ami marocain à lui, en train
de dresser la table pour la première rupture du jeun. Et là, j’ai quand même
retrouvé un peu des saveurs du Ramadan. Avec la soupe, les gâteaux, les crêpes
au miel, le café et le reste. Mais quelque chose manquait.