
Episode 43
Joyeux comme toujours
Les gens, en tout cas ceux que je fréquente de façon régulière au café en bas
de chez moi, ou sporadique, dans les bars, sont entrain de prendre une manie
qui me mets de plus en plus mal à l’aise, et parfois hors de moi : ils veulent
tous que je me marie ! Allez savoir pourquoi… L’autre jour, au bar des
Voyageurs, où je pensais trouver un minimum de paix, un type qui remettait ça,
me disait que c’était « vraiment l’âge » de faire le choix et de me trouver
une femme. Et je lui ai répondu, en mentant, que justement, j’en recherchais
une depuis des années, et que je n’en trouvais tout simplement pas… « C’est la
vie, j’ai conclu », espérant mettre fin à l’incursion de cet imbécile dans ma
vie. Evidemment, vainement… Puisqu’il a ajouté que c’était « bizarre », et je
lui ai alors demandé s’il n’avait par hasard une sœur à me présenter, en
soulignant le fait qu’elle ne devait pas lui ressembler physiquement, pour
qu’il me foute la paix, et il m’a dit que non. Puis je lui ai demandé de ne
pas s’en faire pour moi dans ce cas là. Et il a répondu que c’était juste pour
« le principe et la religion ».
- La religion ? Qu’est-ce que tu racontes ? Tu es là à longueur de journée à
ingurgiter de la bière et tu veux jouer aux frères musulmans ou quoi ?
- Non, c’est pas ce que je veux dire. Tu comprends pas, Larbi…
- Moi ce que je comprends, c’est que tu vas avoir des problèmes avec eux si tu
continues à jouer aux fqih dans les bars. Puis, pour calmer le jeu, j’ai
ajouté que peut-être j’allais me mettre sérieusement à rechercher une femme ou
un truc comme ça… Puis il se l’est bouclée pendant une bonne dizaine de
minutes en regardant la grande glace en face, et en tirant sur une Olympique
Bleue, alors que je regardais la fin d’un match sur l’écran au dessus du bar
ou si Brahim se tenait en alerte, avec sa dent en or. Sacré si Brahim…
Puis le type, du nom de Abdenbi, a commencé à reparler de mariage, et je me
suis dit que je devais trouver un truc radical pour lui clouer le bec une fois
pour toutes :
- Dis moi, Abdenbi, une question : tu serais pas PD par hasard… ?
- Quoi ?
- Tu m’as parfaitement compris. Est-ce que t’es une pédale ou quoi ?
- Pourquoi tu dis ça ? Pourquoi t’es agressif ?
- Parce que si tu es une putain de pédale, eh bien je comprendrais pourquoi tu
t’inquiètes de ma vie intime, ok ?
- Ecoute Larbi, je ne te comprends pas… Au fait, ça ne me regarde pas.
- T’en est sûr ? Ok. Alors ferme ta gueule.
- T’énerves pas comme ça Larbi… C’est pour ton bien que…
- La ferme ! Si tu continues, tu vas te retrouver avec ce putain de tabouret
enfoui là où le soleil ne pénètre pas !
- Oh oh… Du calme…
- Et d’abord commence par penser à me rembourser le fric que tu me dois, ok ?
Ca fait quatre mois maintenant ! Je ne suis pas la putain de Wafabank, ok ?
J’en ai rien à foutre que tes gosses aient de quoi s’acheter des bouquins ou
pas !
- Bon bon… Ca va… J’ai compris
- Eh, si Brahim ! Deux autres, s’il te plaît ! Et tu les mets sur le compte de
Abdenbi !
- Deux autres ! Bien fraîches ! Ca marche !
Si Brahim était aux anges. Puis j’ai ignoré l’autre pendant une bonne
vingtaine de minutes, et à la fin, pour le punir, je me suis barré en le
laissant payer l’ardoise. Ca lui apprendra…
Ca en fait, ce n’est qu’un exemple. Mais il y en a d’autres. A tel point que
même si ça m’agace, je me mets à me demander si au fond, tous ceux qui veulent
me précipiter dans les bras d’une femme pour la vie, n’ont pas en fait raison…
Puis j’écarte cette éventualité, et essaye de ne plus penser à ça…
Je me dis finalement que j’ai le privilège de pouvoir encore faire des choix
dans ma vie, et ceci grâce au fait que je ne me sois pas marié tôt. C’est tout
de même une aubaine de ne pas être coincé, non ? Si j’ai décidé de ne pas
avoir d’enfants, c’est parce que le jour où j’en aurai, j’aimerais qu’ils
grandissent et qu’ils évoluent dans le milieu que je pense être bon pour eux.
Et pas pondre des gosses comme ça, en faisant bêtement confiance à la fatalité,
et en me disant : « De toute façon, c’est le bon Dieu qui s’occupera d’eux ».
Je vois bien autour de moi, certains amis ou connaissances qui ont mon âge et
qui ont eu des enfants, et qui ne me donnent pas l’impression de crouler sous
le bonheur. Ils sont tous là, abattus, entamés, presque finis… Ils me donnent
l’impression d’avoir perdu une grande bataille et se réfugient dans des
conneries comme l’alcool ou le tiercé… Ce qui, évidemment ne fait que
compliquer encore plus les choses. Ils sont criblés de dettes, aux abois, et
donnent l’impression de se noyer lentement… Et parmi eux, peut-être parce
qu’ils veulent me foutre aussi dans la merde, certains me conseillent de me
marier, comme Abdenbi. Et quand je réponds que je n’en ai pas envie, pour le
moment, ils se font un devoir de me recommander de commencer à y songer
sérieusement. Sans le leur dire, je sens qu’ils tiennent vraiment à ce que je
sois coincé, aussi.
Comme vous l’avez donc remarqué, c'est un fait un peu nouveau, néanmoins
inquiétant, ma fréquentation du café de Bba Omar a donc diminué au profit de
celle de bars. Je me surprends à avoir pris l’habitude d’aller m’accouder,
tout seul, au comptoir de tel ou tel bar, après avoir acheté deux dirhams de
pépites blanches et cinq dirhams d’amandes, pour accompagner les quelques
Spéciales que je prends un certain plaisir à descendre comme un pro.
Bizarrement, je n’arrive jamais à me saouler. Au contraire, plus je bois et
plus je deviens lucide. J’ai même décidé de changer de méthode et de passer à
quelque chose de plus costaud, par exemple le JB avec de l’eau, mais pas de
différence. Ca me rend certes euphorique, mais ça augmente d'une façon
extraordinaire ma lucidité, et ma sensibilité aux choses, et ça me met en face
de ma réalité avec une acuité intense. Ma réalité d’une vie minable, perdue
pour rien avec des milliers de ses semblables. Pour rien.
Souvent, dans les bars, d’autres clients, généralement bourrés, accoudés au
même comptoir, m’adressent la parole pour parler de çi ou de ça. Puis j’ai
rapidement pris une résolution qui consiste tout simplement à ne pas leur
répondre. Se voyant ignorés, généralement, ils n’insistent pas, ou alors,
s’ils le font, je paye, et je change d’endroit.
Entre-temps, je pense souvent à Cindy qui est donc repartie dans les montagnes
qui surplombent Marrakech. Elle en a encore pour près de deux mois avant de
quitter ces belles terres pour regagner son New York natal. Et me revoilà donc,
encore fois, tout seul, abandonné à moi-même, à ma vie vide, à mon ennui, à ma
routine de taxi merdique, et tout cela me donne une vague sensation de «
déjà-vu ». Tous ces sentiments, j’ai l’impression de les retrouver, pour les
avoir déjà vécus avant, et oubliés par la simple grâce des jours qui se
répètent et de la résignation à vivre dans une ville comme Casablanca, ou
plutôt dans quelques-uns de ses recoins qui ont toujours fait mon monde.
L’Ancienne Médina, les quartiers populaires où je traîne avec les clients, les
cafés, les bidonvilles, parfois les terrains de foot, et parfois quelques bars
du coté de Mers Sultan ou du Maarif. Et le domicile familial où je commence à
ne plus aller que pour dormir, tellement je n’en supporte plus l’ambiance,
c’est à dire de une heure à sept heures du matin.
La plupart du temps, quand je suis dans un bar, ou même dans taxi, je ne fais
que penser à la proposition de Cindy qui consiste à aller avec elle à New
York, ou à la rejoindre. Et je dois avouer que l’idée ne me laisse pas
vraiment indifférent. Il m’arrive très souvent de considérer la possibilité de
quitter le Maroc. Et cette idée devient un vrai projet, pour un certain moment
du moins, lorsque je constate à quel point je ne supporte plus Casablanca et
la façon dont elle est entrain d’évoluer. La saleté de ses rues, l’injustice
qui y règne, la population qui donne l’impression de subuir les effets d’un
grand choc, d’avoir été abusée pendant longtemps, et de vouloir faire payer
les autres pour ça, ce gros nuage de fumée que j’aperçois flottant sur la
ville en rentrant d’une course vers Sidi Messaoud, ces journées où la
température passe de 8 degrés le matin à 28 l’après-midi, et toute cette
anarchie chaotique qui me donne des migraines ou des crampes d’estomac à n'en
plus finir. Et le pire, c’est que lorsque je me pose sur un tabouret de bar
pour oublier, tout ça ne fait en fait que ressurgir et avec plus d’acuité et
de précisons dans le détail. C’est sans doute pourquoi j’envoie chier tous ces
pauvres types qui essayent de me parler.
Lorsque je vois les gens brûler des feux rouges, des voitures de luxe, des
taxis ou des bus, je me dis que quoi qu’on fasse, rien ne changera jamais. Si
au pire des cas, on est coincé par un flic qui se cache derrière un arbre, on
s’en tire avec 20 dirhams. Et le pire, c’est que le pauvre diable ne peut pas
en faire autrement. Il est là à passer sa vie dans un putain de carrefour, et
il gagne un salaire qui ne lui donne autre perspective, si ce n'est de crever
la dalle, ou de racketter les autres. C’est un système qui tourne en vase clos,
et qui n’a aucune raison de changer. L’autre jour, parmi les bus de toutes les
compagnies qui traversent le Boulevard Hassan II à une vitesse moyenne de 100
à l’heure, j’en ai vu un qui a heurté de plein fouet une Renault Trafic, qui
l’a envoyé valser de l’autre coté du Boulevard de Paris, qui s’est pris un
poteau, et qui, l’ayant arraché, a terminé sa course sur les escaliers de la
grande poste. Et juste avant hier, j’en ai vu un autre, sur le même boulevard,
à la hauteur de la Préfecture, qui venait de se payer une mobylette avec deux
passagers. L’un gisait par terre inconscient, et l’autre, croyez le ou non,
était assis sur l’escalier du bus, complètement hagard devant son bras scié
par le choc. Des dizaines de curieux entouraient le pauvre type alors que des
enfants essayaient de regarder en dessus du bus. Par curiosité, je me suis
abaissé pour voir ce qu’ils regardaient, et c’était la main du type. Et
d’après vous, qu’est-ce que ces deux chauffeurs de bus risquent ? Rien du
tout, si ce n’est un avertissement ou au mieux, une mise à pied. Qu’est-ce
qu’ils mériteraient ? Je n’en sais rien, je ne suis pas juriste, mais je crois
que si j’avais mon mot à dire, ces deux chauffeurs passeraient un très mauvais
quart d’heure. De toutes les façons, n’ayant rien à dire, je m’en fous, et
c’est aux responsables de faire quelque chose pour répondre à la façon dont la
ville est entrain de devenir une jungle incontrôlable, où on n’est à l’abri de
rien. Après tout, ce n’est pas mon affaire…
Et puis, me voilà entrain de faire quelques provisions au marché de Bâb
Marrakech, et me voilà entrain d’oublier tout ça, simplement parce que tous
les marchands me connaissent, certains me donnent une orange gratuitement,
d’autres me lancent une pomme, et d’autres m’arrêtent pour me raconter une
blague, et je me dis : « Larbi, c’est ça ton monde… » J’en ressors totalement
confus, et je ne suis plus certain de rien… Et je me mets à me dire qu’au
fond, je ne sais pas très bien ce que je veux vraiment. Je passe mon temps à
prendre des décisions et à les remettre en question. A décider de foutre le
camps de ce pays, puis à me dire qu’en fait, ce ne serait peut-être pas la
meilleure chose à faire… Dans cette perspective, paradoxalement, le fait
d’être célibataire n’arrange pas les choses à 100 %. Je m’explique : je suis
certain que si j’étais marié, et que si j’avais des enfants, je serais
tellement englouti par cette vie que la question de partir ou de rester ne se
poserait même pas à moi. Je n’aurais eu d’autre choix que de me battre avec la
vie… Je n’aurais eu d’autre problème que de faire face aux problèmes d’argent
: comment payer le loyer, subvenir aux besoins de la famille, payer les
fournitures d’école, payer les habits de la femme, payer les traites pour la
TV, la Vidéo, la parabole, et la machine à coudre, penser au putain de mouton
pour l’Aid ? Mais ce n’est pas le cas. D’un coté c’est une chance, puisque je
suis libre de partir, et de l’autre non, puisque je n’aurais pas eu à
affronter le dilemme. Car nom de Dieu, qui me dit que je serais heureux
ailleurs ? A New York ou à Honolulu ? Qui me l’assure ? Rien. Si je porte tout
ça dans ma tête, qui me dit que je ne le porterais pas là où je suis, même sur
Mars ?
Hier soir, coincé à la maison à une heure inhabituelle, vers 17 h, j’étais
trop fatigué pour conduire et je suis rentré faire une sieste de quatre heures.
Au réveil, ma mère m’a attrapé au vol, et elle m’a sorti un problème monstre,
celui de l’Aid Lekbir.
- Pourquoi, c’est quand encore ?
- C’est le 6 mars. Et il paraît que cette année, il faut acheter tôt. Ca va
flamber…
- J’espère que ça va prendre feu. Que tout va brûler !
- Hein ?
- Non non rien… Qu’est-ce que tu disais alors ? Tu veux aller à Sidi Moumen ?
- Non, à Jemaat Essheim… Ton oncle L’Houcine a un ami là bas qui…
- Oh non… encore lui ? Mais mon père t’a déjà dit que L’Houcine ne connaissait
rien !
- N’insulte pas mon frère !
- Bon qu’est-ce que tu veux ? Où est L’Houcine ?
- Tu veux qu’on y aille avec lui ? Quand ça ?
- Dimanche. C’est le seul jour où il est libre…
- Le seul jour ? L’oncle L’Houcine est totalement libre chaque jour que Dieu
fait et chaque minute de chaque jour ; il n’a rien d’autre à faire que de
parier au Courses par courses à la Cave. Mais pourquoi acheter ce satané
mouton si tôt ?
- Parce que nous aurons le temps de bien le nourrir pour qu’il engraisse bien,
et puis pour les enfants. Ils pourront jouer avec lui… Tu comprends ?
- Bien le nourrir ? Tu as l’intention de lui donner des sandwich de Saada ou
quoi ?
- Quoi ?
- Bon bon… On y va quand tu veux.
- Oui mais il faut que tu trouves ton oncle ce soir et que tu le ramènes ici.
- Bon je vais passer à la Cave, et s’il n’y est pas, je passerai au
commissariat !
- Hein ?
- Allez salut !
Je me demande ce que fait Cindy sur les hauteurs qui surplombent la belle
ville de Marrakech. Je dois absolument lui envoyer une lettre. Quelque chose
de plutôt romantique, je présume…