
Episode 12
J’ai donc décidé de répondre à Chama,
en même temps que j’ai décidé d’écrire à mon frère qui se trouve à New York.
A Chama, j’ai raconté ce qui se passait un peu ici, en lui disant que j’étais
désolé pour ce qui lui est arrivé avec ce gars avec qui elle est partie la
bas. J’ai conclu en lui disant que je profiterai peut-être de l’invitation de
mon frère à New York…
Puis a mon frère, j’ai expliqué que tout allait bien ici, la famille et le
reste. Je lui ai posé quelques questions sur New York, en insinuant un peu
qu’une visite éventuelle m’intéresserait. J’ai fait cela en glissant une
question, lui demandant s’il comptait être la bas dans les semaines à venir.
On verra ce qu’il va répondre.
Après avoir posté ces deux lettres, l’idée d’aller à New York m’a de plus en
plus tourmenté l’esprit. J’ai commencé à y songer sérieusement.
Je me suis rappelé que j’avais un passeport qui roupillait tranquillement dans
une valise ou je mets mes documents et mes affaires un peu personnelles. Un
passeport que j’avais eu un mal de chien à obtenir, près de deux ans au
paravent. Je me rappelle, et cela ne surprendra personne, tous les tracas par
lesquels j’ai du passer pour l’avoir. En commencent par Si Ali, le Mkaddem,
qui me voit passer près de chez lui dix fois par jour, depuis des années, qui
me dit même parfois et a ma grande surprise " Assalamou aalikoum ". Le jour ou
j’ai été le voir au 1er arrondissement, a ma grande surprise aussi, il m’a
demandé si j’habitais le quartier. " Tu es sur ? Je ne t’ai jamais vu. Il faut
que je fasse le baht. "
Puis il a fait son enquête, comme s’il n’avait vu ma gueule avant. Enfin…
Moyennant une bonne Kahwa, j’ai eu les papiers qu’il fallait, pour monter ce
dossier de passeport qui devait me servir pour aller en Italie, chercher du
travail, une voiture et une vie comme tout le monde… " Qui sait ? J’arriverai
peut-être même a trouver une femme… ".
Le dossier prêt, il fallait l’envoyer je ne sais pas ou, à la préfecture ou
chez la police pour une enquête… Une fois qu’on a vu qu’on ne prenait aucun
risque en me donnant un passeport, j’ai été appelé pour emmener un timbre et
signer le petit document vert, qui ne me servirait plus a rien de toute façon.
En attendant, mon rêve et mon aspiration au " bonheur commun et collectif "
sont tombés a l’eau juste après, le jour ou mon père a eu sa première crise. A
partir de la, mon destin a pris un virage : j’ai la responsabilité de ma
famille a ma charge, et je ne peux plus bouger…
Après tant d’efforts et de promesses, le passeport doit se contenter d’aller
rejoindre tous ces papiers, ces photos parfois jaunies, et un vieux magasine
fétiche que je garde depuis que j’ai dix huit ans. Tout ce monde-la fait une
sieste éternelle dans cette valise, en dessous de mon lit.
Reste maintenant le visa. Cette éternelle angoisse pour tous les Marocains.
Enfin presque tous les Marocains…
Je décide d’y aller, mais après le tournoi de foot qui a eu lieu a Casa, entre
le Maroc, la France, l’Angleterre, et la Belgique. On a décidé avec deux
copains du quartier d’aller voir les matchs au stade. Avant de parler du foot,
ca a déjà mal commencé dans la rue. On a évité une bagarre de justesse, du
coté du Maarif, en se dirigeant du coté du stade en taxi. Au moment ou je
voulais traverser une foule d’une dizaine de gars qui marchaient, l’un d’eux a
donné un coup de pied violent dans la portière avant-droite du taxi. Mon taxi
que j’aime et qui fait toute ma vie !
Je n’ai pas su ce qui est arrivé, avant de me retrouver face à ce gars dont la
tête ne me revenait pas de toute façon. C’était si rapide que ses copains,
lui-même, et mes propres copains n’ont pas eu le temps de comprendre. Je le
tenais déjà plaqué contre le capot de mon taxi qu’il ne fallait surtout pas
toucher. Je ne suis pas un bagarreur. Je n’aime pas les conflits, mais j’ai
parfois quand on me pousse, rarement (heureusement), un black-out total. Je ne
vois qu’un voile blanc devant moi, et quand je reprends pleinement conscience,
je me rends compte que j’ai fait une grosse connerie. Parfois c’est une table
qui est renversée ou fracassée, parfois c’est un œil au beurre noir, parfois
les deux. Dans le temps j’avais fait pas mal de sport, un peu de poids et des
arts martiaux. Et les reflex que j’en ai gardés m’ont attiré pas mal d’ennui,
lorsque j’avais entre dix huit et vingt quatre ans. Plusieurs fois, ma pauvre
mère a du supplier mon père pour qu’il aille supplier des voisins avec elle
pour qu’ils ne portent pas plainte, pour coups et blessures sur un de leurs
enfants. Le tout se soldant généralement par quelques Kwaleb de sucre. Une
fois, mon père a du donner mille dirhams au propriétaire d’un café du coté du
cinéma Midina, pour qu’il ne porte pas plainte contre moi, suite a une
mauvaise bagarre. Je n’avais pas supporté qu’un gars me traite de Ould El ....
Le voile blanc est tombée, puis seulement après, j’ai réalisé que deux tables
étaient renversées, une dizaine de verres fracassés, la vitre frontale d’un
flipper brisée, et le gars par terre, ses deux mains devant la bouche, cachant
des dents et des lèvres rouges. Ce qui m’avait valu une semaine de "
traitement du silence " de la part de ma mère (elle ne me parlait plus). Quant
a mon père, c’était un mois de silence que j’ai eu de sa part, jusqu’a la
veille d’un Ramadan. Et franchement, ca m’avait fait mal. Je ne supporte pas
d’avoir des problèmes avec mes parents.
Heureusement, avec ce gars près du stade de foot, il n’y a pas eu de sang, et
mes copains ont eu le temps d’arrêter la bagarre. Par miracle, ses copains ont
fait la même chose, en attirant le gars loin du taxi qu’il ne fallait pas
toucher. Mon taxi que j’aime…
Le premier match n’a pas arrangé les choses. Un jeu assez catastrophique
contre l’Angleterre qui n’a fait aucun effort. Et si les Anglais avaient "
appuyé " un peu ?
Heureusement, le moral est remonté avec le dernier match. Le Maroc a retrouvé
de beaux élans face à la France qui doit vraiment être angoissée juste avant
la Coupe du monde qu’elle organise. C’était pas fameux, pour la France, cette
coupe arraché de justesse…
Deux jours après, je vais faire un tour du coté du consulat américain, au
boulevard Moulay Youssef. Je gare le taxi assez loin, et je me dirige vers
l’entrée. Je lis le tableau accroché au mur avec les conditions pour avoir le
visa. Théoriquement, ca devrait aller, parce que je peux avoir toutes les
pièces demandées pour un visa de tourisme. Même le compte en banque. " Et avec
toutes les conditions remplies, ce n’est pas sur qu’on ait le visa, m’a dit le
petit gars noir à la porte. Nta ouzahrek al akh. "
En rentrant chez-moi, ma mère m’a dit que mon frère avait appelé ce matin de
New York, et qu’il voulait me parler d’un truc important. Elle m’a dit qu’il
allait rappeler le lendemain a midi, et que je devais l’attendre.