Episode 22

On commence à se les geler drôlement ici à NY. A vrai dire, j’ai ete un peu surpris par ce soudain changement de temperature. Nous sommes rapidement passés de la canicule du mois d’août, à un refroidissement qui s’est récemment accentué. Alors qu’au Maroc, j’ai l’habitude de voir la chaleur nous accompagner pratiquement jusque vers la fin de l’annee. D’ailleurs, à ce propos, je viens de recevoir une lettre de la famille. Ils s’en font un peu pour moi, et chose normale, ils me demandent quand est-ce que je compte rentrer, et bien sur, si tout va bien. Et dans leur lettre, ils racontent qu’une fois encore, la pluie boude le Maroc. Encore ? Une année de sécheresse ? Ca serait quand meme assez catastrophique… Pas bon pour le moral des gens, ca… L’un des trucs qui m’embetent d’ailleurs au Maroc, c’est justement ces saisons qui se ressemblent toutes et qui n’ont plus aucun sens. Et pourtant, dans le temps, lorsque j’etais gamin, des qu’on commencait l’ecole en octobre, les averses commencaient. On avait même des jeux qu’on faisait et des chansons qu’on chantait sous la pluie. Du temps ou l’automne, l’hiver, l’ete et le printemps avaient encore un sens. Avant que les saisons ne se mélangent et que ce foutu " effet de serre " ou je ne sais quelle autre sournoiserie ne vienne se meler de notre bon vieux climat, pour nous obliger à supporter des années plates et ennuyeuses, avec un été plus ou moins éternel. A ce propos, je ne peux m’empêcher de penser à certains clients que je prenais dans mon taxi, et qui attribuent ce phénomène à une malédiction infligée par le bon Dieu à une agrégation de magouilleurs… Et bien sur, quand on pense à ces magouilleurs, on désigne tout le monde, sauf soi… Je ne suis pas sur que ce soit la seule explication au fait que ce sacré Anticyclone des Acores ait décidé de nous narguer juste en face, à partir de l’Atlantique.
Bon, on ne va pas faire un cours de meteo ici. Retournons donc à nos préoccupations de NY. C’est- à - dire, à Sue ! Eh oui… Elle s’appelle Sue, et faute d’être Chinoise, Sue est une Coreenne. Comment je le sais ? Eh bien elle me l’a avoué elle-même. Quand ca ? Ou, et comment ? Puis pourquoi ? Je ne sais pas si je dois tout vous devloiler sur ma vie privee… Allez, va. Vous etes tous tres sympas. Je recois vos emails d’un peu partout, et j’aimerais d’ailleurs en profiter pour vous remercier pour vos gentils messages qui viennent de France, de Belgique, de Montreal, de l’Oklahoma, du Texas, de New York, d’Indonésie, de Singapour, de Washington DC (ou Larbi compte des fans à la banque mondiale !…) et bien sur, du Maroc… A la veille de mon anniversaire ( c’est le 22 novembre), je vous embrasse tous !
Bon. Alors un soir, comme prevu, je me suis rendu à la station ou j’etais tombé sur mon Asiatique, alors que j’etais avec Amy. J’ai donc été pour faire le guet et voir si elle allait arriver par le meme train, vers la même heure que la dernière fois. Je faisais quelques pas sur le quai, en écoutant un Noir qui jouait du saxophone, et à balayer régulièrement des yeux ceux qui attendaient le metro. Le train est arrivé deux ou trois minutes après. Lorsque les portes se sont ouvertes, je me suis dit : " Qu’est ce que tu peux être bête parfois, Larbi. Avec des dizaine de portes qui s’ouvrent simultanément, comment pourrais-tu surveiller la totalite des dizaines de passagers qui debarquent tous en meme temps, en heure de pointe ? T’as pas un radar dans la tete, non ? Alors rentre chez toi, et essaye de faire des plans moins nuls, Larbi ? "
Puis, j’ai tourné les talons pour aller vers la sortie, pour faire un tour et oublier cette histoire d’amour sans issue, a sens unique, et qui ne se jouait que dans mon imagination. J’etais un peu trop déçu, découragé, et je n’avais aucune envie de rentrer à Brooklyn. Les mains dans les poches et la tête baissée, je me suis mis à marcher, et c’est la que le travail de Dieu s’est manifesté. Elle etait la. Assise sur l’un des bancs en bois, à attendre que le prochain train. Contrairement à ce que je prévoyais, mon Asiatique n’arrivait pas par le train, mais l’attendait pour partir. Comment j’ai fait pour ne pas avoir l’air de quelqu’un qui venait de recevoir un choc de 2000 volts, je ne sais pas. La nature est parfois bizarre aussi… Et le plus naturellement du monde, j’ai ete m’asseoir aupres d’elle, presque sans m ‘en rendre compte moi-même. Eh oui, comme ca… Aupres d’elle… Assis, avec les doigts des mains croisés, à regarder les rails devant moi. Elle.
Parfois Larbi, t’es un sacré veinard. Qu’est-ce que t’es en train de faire la, assis à cote de la femme qui te fait rever et fantasmer depuis deja trop longtemps, sur le quai d’un métro de New York, alors qu’ à cette heure-ci, tu devrais plutôt être en train d’avaler ta dose quotidienne de gaz carbonique et d’oxyde de souffre qu’un bus crasseux de Zahraoui t’envoie au Rond Point Roudani ? Mais c’est ca la vie… Et cette fois, c’est toi qu’elle a choisi. Chacun son tour… Et voila que le travail de Dieu a continué dans sa lancée en ma faveur. Les haut-parleurs de la station nous annoncent que le N est en panne, qu’il y a un blocage et qu’il n’arrivera pas avant une heure. Alors que la copine avait lancé un " Shhhit ! " sec, moi je murmurais des prières de gratitude. J’entrevois l’issue.
• Ah, c’est incroyable, ces trains de NY. C’est toujours comme ca…
• Ah, ouais, elle a repondu, c’est vraiment ma veine. J’ai raté mon film. Apres, il ne passe qu’a 11 heures du soir, et ca sera un peu tard…
• Ah oui ? Vous alliez au cinema aussi ? Pour aller voir quoi ?
• J’avais envie de revoir " As Good As It Gets ", mais apparemment c’est foutu…
• Alors la , c’est pas vrai, ca ! C’est exactement ce que j’allais faire aussi. C’est incroyable quand meme. Mais moi, c’est la premiere fois que je vais le voir. Il est bien comme film, j’imagine…
• Ah oui… Excellent. Dites-moi, vous etes d’où, vous ? Vous n’etes pas de New York, non ?
• Ah non, je suis juste de passage. Je viens d’assez loin. Vous connaissez " Play It Again Sam " ?
• La chanson du film ?
• Oui. Et le nom du film ?
• Casablanca ?
• Et c’est de là que je viens…
• Noooooon ! C’est pas possible ! Y a des gens qui habitent vraiment à Casablanca ? Vous voulez dire que c’est une vraie ville ?
• Eh ben oui… Toute la tribu de mes cousins, leurs amis, leurs ennemis, ceux qu’ils ne connaissent pas, leurs parents, ma tante et tous ceux qui sont autour, quelques millions d’ames, quoi… Et vous savez dans quel pays c’est, Casablanca ?
• Ah non, ca… Ca m’échappe…
• Morocco
• Monaco ? La princesse Grace ?
• La princesse qui ? Non non non... Pas de princesse Grace à Casablanca. En tout cas, je ne la connais pas. C’est sans doute un autre coin. Tenez, vous voyez l’Espagne ? Hé bien c’est juste au sud…
• Y a la mer au sud de l’Espagne…
• Et après, l’Afrique, avec le Maroc au nord ouest. Charmant pays, très exotique, avec beaucoup de folklore… La preuve, Casablanca s’y trouve bel et bien…
• C’est drole, j’ai toujours pensé que Casablanca etait une ville imaginaire, ou qui n’existe plus…
• Ah nooon… La preuve, moi je suis bien là. Et Casablanca, c’est ma source. Je viens de quelque part… Comme toutes les denrées humaines sur cette planète. (Elle a souris : Un bon point…) Et vous, vous êtes de NY ?
• Je suis d’origine Coreenne. Mes parents sont venus ici quand j’avais six ans. Ils habitent l’Ohio, et moi je travaille ici.
• Je m’appelle Larbi
• Moi, c’est Sue
• Très enchanté… Vous savez Sue, je voudrais vous faire un aveu qui va surement vous sembler choquant
• Ah oui ? C’est quoi ?
• Je vous avoue que j’ai vraiment envie d’aller prendre un café, et j’aimerais vous y inviter, en attendant le train
• Oui, pourquoi pas ?
Pendant que je lui laissais le passage, je faisais tout pour qu’elle ne remarque pas que je me confirmais la beauté de ses jambes. C’est bien elle, la fille qui danse… Et nous voila dans un petit café Starbuck. Sue a pris un chocolat, et je l’ai imitée. Pendant que je continuais à me demander si tout cela etait réel, si je n’allais pas me réveiller et me retrouver dans un lit de Brooklyn, ou pire, de l’Ancienne Medina, Sue me racontait sa vie à NY, ou elle vit depuis 3 ans. Je n’avais pas tout à fait tord, elle travaille dans la finance, dans une banque à Manhattan, dans l’Uptown. Elle a étudié la finance à l’Université de l’Etat de l’Ohio, et a obtenu un bon poste ici. Puis elle m’a posé un tas de questions sur moi. Bien sur, pas question pour moi de raconter autre chose que la vérité. Et du coup, Sue a eu droit à toute la vérité, rien que la vérité, je le jure. Les histoires de " pilote " ou de " mission pour le gouvernement ", ca c’est quand je veux me payer la tête de quelqu’un qui a mon sens le mérite bien.
Autre surprise de la journée, Sue a trouvé ma vie chouette. Bizarrement, je me suis mis à caresser cette idée aussi… La fac d’anglais, Casa, ma tante qui fait ch…, ma mère qui fait des pointes de parano et des crises de silence, mon père qui insiste pour que j’écoute ses histoires sur le bon vieux temps, les deux filles disparues, mon taxi a qui je dois manquer, Bba Omar qui fait la gueule, le Maître qui divague, Abderrahim qui est sûrement en taule, Chama qui me plaque pour un inconnu, les deux bourgeoises qui me la jouent " stars ", Paco Rabanne qui vient de la Floride pour me frimer, la vie de New York qui me choque chaque jour, El Mokhtar qui la brûle par les deux bouts, mon frère qui vit sa vie … et moi qui nage sans savoir pourquoi dans ce monde…
• Et tu comptes rester ici longtemps ?
• A vrai dire, je ne sais pas encore. J’imagine tant que mon frère ne m’aura pas viré… Et pour le moment, il n’a pas l’air de s’y préparer.
• C’est chouette de pouvoir décider, de pouvoir prendre son temps…
• Oui, je trouve ca bien. On va voir ce film ensemble, alors ?
• Oui oui, pourquoi pas…
Et voila, le debut de l’aventure avec Sue. Aussi savoureuse que je l’avais imaginée. Apres le film, elle voulait une tranche de pizza, puis je l’ai raccompagnée, devant chez elle. On a échangé les numeros de telephone. Pas de surprise, je l’ai rappellée des le lendemain au travail. On a été encore une fois au cine, et le lendemain, elle voulait aller au Bowling. En la raccompagnant, elle m’a invité à prendre un café chez elle. Et puis quelques jours après, je l’ai invitée à dîner dans un restaurant marocain. Encore un truc en ma faveur. Elle a énormément apprécié la cuisine. Et pour me remercier, elle m’invitait à un repas chinois, mais pas dans un resto. Elle tenait à préparer le repas. Problème en perspective. Utiliser les trucs chinois, les bâtonnets là, j’y connais rien.

 

Episode 23

 

Mustapha Gazi -- Gazi's World

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