Episode 34

Bon Ramadan à tous. Mon frère est là !

Avant d’en parler, je voudrais vous parler d’un petit truc. Une tracasserie plus qu’autre chose. Si Mohammed Laaroubi, un gars du quartier que je connais depuis qu’on est gosses, est venu me demander à la maison une demi-heure avant le F’tour. Mais qu’est-ce qu’il veut encore celui-là ? Il sait bien que je ne supporte pas beaucoup de l’avoir autour de moi. Trop turbulent, et tu ne peux pas lui faire confiance. Au Smat et dans les environs, il a la réputation d’être un pick-pocket. Un voleur de porte-feuilles.

- Ah salut Larbi ! Comment ça va avec Ramdane ?

- Moi ça va et toi ?

- Ca va… Ca va. A part un connard qui m’a regardé d'un air arrogant tout à l’heure dans la rue, et je lui ai cassé la gueule.

- Ah bon ? Il t’a regardé d'un air arrogant ? Incroyable, ces gens là !

- Enfin laisse tomber Larbi. Où est ton frère ? J’ai envie de le voir…

- Ah ! Il dort là. Il est fatigué ?

- Tu peux me rendre un service ?

- Bien sûr ! Quoi ?

- J’ai envie d’aller aux Etats-Unis. Y a plus rien à faire ici.

- Et alors… ?

- Ben je voudrais qu’il me donne un certificat d’hebergement, et un soutien financier ?

- Ah bon ? C’est tout ?

- Pourquoi ?

- Ah non… C’est rien ça… Je suis sûr qu’il le fera.

- Moi aussi, Larbi. Je me rappelle quand on avait 15 ans et qu’on alait au port, et qu’un jour sa tête s’est coincée dans le trou d’un bateau, et que je lui ai retiré la tête du trou…

- Ah bon ? Ah oui, c’est vrai… Je me souviens. Ben écoute je vais lui dire !

- Je compte sur toi, Larbi. Hein ?

- Ah ben c’est sûr.

Puis il est parti... Nom de Dieu. Comment je vais régler ça ? Bon on verra après…

Pendant le F’tour, Noureddine a mangé comme un goinfre. Certainement une stratégie pour que la famille pense qu’il a vraiment jeûné. Ensuite, il s’est affalé pendant une demi heure, pour bien jouer le jeu. Ensuite, avec sa femme, nous sommes sortis faire un tour, et prendre un café sur une terrasse.

On a décidé de prendre le taxi, et d’aller marcher dans les environs de Derb Soltane, vers la Kissariat El Heffari, du coté du Boulevard El Fida, et à côté du marché Ejjemâa. Il a préféré laisser sa femme se mettre à l’avant. Et elle n’a pas arrêté de sauter et de jaser pendant tout le trajet. Ca a commencé dès que nous nous sommes engagés sur l’Avenue Hassan II. En voyant une voiture rouler au milieu de la bande jaune entrecoupée, elle a demandé si le conducteur croyait qu’il pilotait un avion.

Il faut savoir deux choses. Un, aux Etats-Unis, on ne conduit jamais sur les bandes jaunes. Chacun a sa file, et y reste, à moins de vouloir doubler, et d’aller sur l’autre file. Deux, il paraît, selon Jennifer, qu’au décollage et à l’atterrissage, les pilotes gardent leur avion au milieu de la piste en gardant la bande jaune au centre. Alors je lui ai dit que ce type là ne savait pas conduire. Mais lorsqu’elle a vu qu’un bus franchissait carrément la ligne continue pour doubler des voitures, elle a sauté de torpeur en criant : « Il va tuer quelqu’un ! Il va tuer quelqu’un ! » Cette fois-ci, c’était mon frère qui lui a demandé de se calmer, et que les chauffeurs de bus savaient très bien ce qu’ils faisaient.

Elle a tout de même eu le temps de se concentrer sur autre chose et de dire que c’était « beau », et qu’elle trouvait la façon dont certaines femmes étaient habillées, en jellaba, « fantastique ! » C’est déjà ça, je me suis dit. Et c’est lorsqu’un bus orange a brulé le feu rouge sur Abdelmoumen, en passant comme une flèche, au nez et à la barbe même du flic, qu’elle a sauté au plafond, et a failli cogner sa tête contre la paroi. « Oh mon Dieu ! Comment est-ce possible ? Mais c’est un criminel ! Il faut l’arrêter ! » Calme-toi, répondit encore mon frère.

« Mais dis-moi Larbi, toi, tu penses que c’est un criminel, non ? » Et j’ai répondu, malgré moi, avec pas mal d’hypocrisie : « Oui, bien sûr, c’est un assassin. Mais t’en fais pas, « ils » l’auront ! » Je me suis dit qu’il fallait éviter ce genre de crises, et j’ai eu l’idée de n’utiliser que les petites rues, et d’éviter les boulevards.

Une fois à Derb Soltane, j’ai voulu garer le taxi dans un parking, et le gardien, avec son tablier, est venu en courant pour me guider. Et Jennifer m’a demandé qui c’était. Je lui ai dit que je le connaissais, et qu’il est juste venu me dire bonjour… Trop compliqué d’expliquer pourquoi il y a des gardiens de voitures au Maroc. Donc, pour appuyer mon mensonge, en descendant du taxi, j’ai serré la main du gardien. Mais lui, me prenant de court, m’a attiré pour me faire la bise. Mais qu’est-ce qui lui a pris de vouloir me faire la putain de bise ? Il a du me confondre avec quelqu’un.

Il faut aussi préciser qu’aux USA, les hommes ne se font jamais, jamais, la bise entre eux, à moins qu’il ne s’agisse de tantouzes. Biensûr, elle a trouvé ça drôlement bizarre, et, directe, elle m’a demandé pourquoi il m’a embrassé. Je lui ai dit que je ne l’avais pas vu depuis des années, et qu’il venait en fait de sortir d’une longue maladie… Ce n’était pas convaicant, puisque plus tard, elle a demandé, secrètement à mon frère, si j’étais une tante. Merde alors…

Bref, elle a beaucoup apprécié la ballade à Derb Soltane, et le café aussi. Mon frère me parlait en arabe pour qu’elle ne comprenne pas, et s’est mis à critiquer. Il trouve que la ville est beaucoup plus sale qu’avant, et que les gens sont beaucoup plus nombreux et chaotiques, qu’il y a trop de mendiants par rapport à avant et d’enfants dépravés. Et je lui ai répondu : « Eh, tu ne vas pas t’y mettre toi aussi, hein ! Qu’est-ce que tu crois ? Que tu es né en Suisse ? »

Nous sommes rentrés à la maison, et Jennifer est (heureusement) tombée comme un sac de sable, tellement elle était fatiguée. Heureusement, puisqu’en rentrant, ma cousine Karima était là. Pourquoi ? Parce Karima a toujours été amoureuse de Noureddine, et qu’elle est accourue, lorsqu’on lui a dit qu’il était arrivé. Même aux Etats-Unis, elle n’arrêtait pas de lui envoyer des lettres d’amour… Et apparemment, elle ne sait pas qu’il s’est marié. Ca aussi, ça risque de barder… Enfin, on verra bien… Lui n’avait pas de s’en faire, sur le coup… Il s’est comporté comme si de rien n’était. Très naturel.

Puis Noureddine m’a dit qu’il voulait qu’on aille régler des trucs administratifs le lendemain, dans la journée. A l’arrondissement ou la commune. J’étais assez réticent, mais je ne peux pas l’abandonner. Il n’est pas revenu depuis des années ici. Mais j’ai mis une condition : « Laisse ta femme ici. Sinon, elle va nous faire un cirque là-bas ! » A demain…

 

Episode 35

 

Mustapha Gazi -- Gazi's World

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