Episode 32

Tout d’abord, avant de passer à la suite de l’histoire, je voudrais parler de deux ou trois petites choses. Je ne sais pas si vous connaissez le Chat de Menara, mais il m’arrive de temps en temps d’y aller pour discuter un peu avec les participants, et pour avoir leurs impressions. J’y entre sous le nom de Larbi. Ce qui est bizarre, c’est que souvent, les Internautes ne me croient pas lorsque je leur dis que je suis vraiment Larbi. Ils pensent qu’il s’agit de quelqu’un qui veut se faire passer pour Larbi, pour s’amuser un coup. Et j’ai beau leur dire que je suis réellement Larbi, ils ne le croient pas. Et cette situation m’amuse souvent. Donc, pour clarifier les choses, c’est vraiment de Larbi qu’il s’agit, et il m’arrive de donner des RDV précis pour retrouver les Chatteurs. Donc, peut-être à bientôt en direct sur le Chat de Menara.

D’autre part, je reçois souvent des mails de lecteurs qui me demandent de mettre ma photo sur le site. Ma réponse est toujours la même : il n’y a pas, en tout cas tel que je le perçois, un quelconque intérêt à faire cela, si ce n’est assouvir une simple curiosité. Donc, je préfère que chacun garde son image qu’il se fait de Larbi tel qu’il le voit. Ca ne fait qu’ajouter un peu de mystère, ce qui n’est pas pour déranger, au contraire…

Autre type de message, certains lecteurs me suggèrent de retourner à New York, affirmant que c’est plus « mon monde ». Un exemple, lisez ce message d’une lectrice de Casablanca, dont les initiales sont L N : « Salut Larbi, Je suis une nouvelle fan de ton histoire, j'ai lu tous les épisodes (31) d'une traite et j'en raffole. Vivement le 32,33,34... Eh bien bon courage, et puis pour ton histoire, j'aimerais bien que tu retournes à New York! C'est tellement ton style....! Et continues à nous faire rêver! ».

Et il y en a d’autres de ce style… Que pensez-vous donc de ça ? Je ne dis pas que je considère la possibilité, vu que mon destin a l’air d’être lié au Maroc, pire, à Casablanca, pour une raison qui m’échappe et qui semble au dessus de moi et au-dessus de tout. Je me sens somme investi d’une mission qui me pèse, et qui est d’une importance capitale. Le plus bizarre, c’est que je ne connais rien de cette mission. Je me sens simplement guidé par un truc dont la définition, la portée, l’origine et même la sensation m’échappe totalement. Peut-être dois-je aller voir une Chouafa pour m’éclairer…

Peut-être vais-je être appelé à devenir le président du syndicat des taxis, et être appelé à jouer un rôle politique très important. Un rôle où je serais appelé à prendre des décisions importantes, du style « il faut que tous les chauffeurs de taxi de Casa puissent bénéficier de l’immunité parlementaire, pour qu’ils ne risquent plus de se faire chopper par des agents de la circulation, lorsqu’ils brûlent un feu rouge, ou lorsqu’ils essayent d’arnaquer un touriste en lui comptant 100 dirhams pour l’emmener du boulevard Mohamed V à l’avenue des FAR.

Mieux, je serais même amené un jour à épouser ma cousine Taja, la fille de ma tante maternelle qui est amoureuse de moi (la fille par la tante, quoique…), à fonder une famille et à faire pleins de petits monstres qui vont participer à la pollution sonore de l’Ancienne Médina, et dont l’un reprendra un jour le flambeau familial, pour conduire le taxi et garer la tête de la famille très haute… Ceci est mon avenir.

Bon, ceci dit, retournons aux choses sérieuses. L’épisode 32. Vous vous souvenez ? On sortait avec la fille des Galeries Benomar. On s’est retrouvés dans mon taxi. Et l’idée qui me trottait sérieusement dans la tête, c’était d’accompagner la fille où elle voulait, de lui rendre les habits qu’elle m’a achetés et de lui demander de m’oublier. Est-ce que j’ai besoin de ça, moi ? Non, si vous en doutez.

Sauf que je n’avais pas compté avec ça : Soumaya en arrivant là où elle voulait aller, c’est-à-dire dans une ruelle du Maarif, m’a dit que ses parents étaient en voyage, à Moulay Yacoub, qu’elle était restée seule à la maison, et qu’elle voulait m’inviter à l’intérieur.
- Bon, tu viens Majid ?
- Majid ? Ah oui… Enfin je veux dire non. C’est pas possible, j’ai réussi à lâcher en sentant une difficulté de respiration et une crampe qui me prenait au niveau du bas ventre.
- Pourquoi ça ? Alleeez bouge un peu… Tu t’es ramolli. Regarde moi le ventre que tu te tapes. Fais un peu de sport et sois plus dynamique. Allez, descends Majid !
- Tu veux dire Larbi ? Je m’appelle L…
- Laisse tomber tes conneries. Pour moi tu es Majid ! Non mais regardez-moi celui-là. Il tombe sur une fille sympa qui veut le dorloter, et il joue au fils à maman… Bon allez, tu te décides, y en a marre. Ou bien tu viens, ou bien tu te casses ! Et tant pis pour toi…
- Ecoute, te fâche pas comme ça. C’est que je n’avais pas prévu ça… J’ai des courses à faire. Je dois aller emmener des chaussures au cordonnier.
- Ca peut attendre tes chaussures, non ?
- Et tes parents ? S’ils se pointent et nous trouvent là ?
- Je te dis qu’ils sont en voyage avec mon autre sœur, espèce de gros bêta. J’ai des trucs dans le frigidaire qu’on peut réchauffer. Un tajine de poisson. On peut déjeuner et regarder un film vidéo. C’est mieux que de passer ton après-midi à courir les sales rues de Casa comme un dingue pour des clopinettes, non ? Tu peux faire la sieste si tu veux…
Mon Dieu. Mais qu’est-ce qu’elle veut cette fille surgie de nulle part ? Est-ce qu’elle n’essayerait pas de me tendre une embuscade ? Un piège ? Est-ce qu’elle va m’endormir et appeler ses amis pour me dévaliser ? Ca m’étonnerait. Avec tout l’argent qu’elle vient de dépenser pour moi, ce ne sont ni mes deux cents quarante dirhams, ni ma montre Dogma à la dorure fanée, ni mes Ray Ban imitation qui doivent l’impressionner. Toutes ses pensées se bousculaient dans ma tête que je sentais se serrer comme dans un étau invisible sous la chaleur et le stress. Et si elle avait raison ? Et si elle disait vrai ? Et si, en fait, elle était sincère. Il y a peut-être 5 % de chance pour qu’elle le soit, et si elle l’est, c’est suffisant de tenter le coup. Qu’est-ce que je risque ?

Nous voilà donc dans l’ascenseur, avec les sacs contenant les habits neufs, coincés entre deux grosses dames en djellaba, dont l’une, croyez-le ou non, de couleur rose et bleu rayé. L’autre portait une simple djellaba noire. Les deux étaient grosses, des deux faces, se ressemblaient, et semblaient bien connaître Soumya, puisqu’elle leur a fait la bise en les appelant Khalti, et en échangeant quelques banalités du style comment va L’Hajja… Pas un mot sur moi. Pas de Majid, ni même de Larbi. C’est comme si je n’étais pas là. Et ça tombait à point. Ca m’arrangeait d’être ignoré par ces deux baleines qui, en souriant, ont découvert quelques dents en or…

Les quatre étages que l’ascenseur a parcouru, dans cette atmosphère dense et chaude, moi, le ventre serré contre le derrière d’une des grosses, alors que la poitrine de Soumya poussait mon flanc droit vers la poitrine de l’autre dame en noir, me donnaient l’impression de mesurer plusieurs dizaines de kilomètres, pendant lesquels mon esprit et mon corps sont passés par plusieurs sensations, paradoxalement mélangées d’angoisse et de plaisir.

Les deux femmes étant descendues au quatrième, celle en noir m’a finalement jeté un regard, mi indifférents mi haineux, Soumya a appuyé sur le bouton portant le numéro 6 en refermant la porte. Et sans m’en prévenir, elle m’a posé une bise très légère sur la bouche. Presque effleuré la bouche. J’ai failli lâcher le sac avec le pantalon et la chemise noirs, et je n’ai pas pu, allez savoir pourquoi, avoir une pensée confuse pour la pédale qui nous a fourgué ces habits à la Galerie Ben Omar, et à ma mère…

Au sixième, je prends l’initiative de pousser la porte de l’ascenseur, nous prenons à gauche sur le couloir sombre où la lumière ne semble pas fonctionner, la troisième porte à gauche, et la fille glisse une clé dans la serrure. Mon cœur ne bat pas plus que la normale, du moins c’est ce que je crois, et j’ai une sensation de fraîcheur en pénétrant dans le hall de l’appartement.

Que va-t-il se passer ensuite ?
 

Episode 33

 

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