Episode 36

Bon Ramadan à tous. Mon frère est là !

Depuis une dizaine de jours que mon frère est là, il a déjà eu plusierurs fois l’occasion de gouter aux amertumes qu’il nous arrive d’endurer quotidiennement, sans que nous n’y fassions plus attention, tellement nous sommes habitués maintenant à avaler la couleuvre. En quelques années aux Etats-Unis, il a presque oublié comment ça se passe ici au niveau de la Moukataâ, de la Commune et des administrations en général.

Et comme il avait besoin d’un papier, en fait un acte de naissance et un certificat de résidence, et que j’ai du l’accompagner pour ça, ça a été la vraie galère. En fait, il y a quelques années, comme un con, il avait quelques dollars en plus dans son compte, et au lieu de les investir chez une société de gestion de patrimoine à New York, il a prêté de l’argent, 15.000 dollars, à un Marocain là bas, qui n’a pas pu les lui rendre, et lui a proposé de lui donner un terrain à la place au Maroc, dans la région d’Agadir.

Mon frère a accepté, et il a signé un contrat de vente avec ce type, sans savoir qu’il le lui a mis jusqu’à l’os. Parce qu’en fait ce terrain, qui selon son propriétaire, valait trente millions au moins, ne valait rien du tout, puisque c’est un morceau de montagne rocailleuse, sur une pente de presque 90 degrés. Disons, 60 et quelques degrés… C’était bien fait pour la gueule de Noureddine, parce qu’avec 10.000 dollars, un Marocain que je connais a ouvert un compte chez Meryll Lynch, et en moins d’un an, il a gagné plus de cent mille dollars !

Donc, là, Noureddine a trouvé un pigeon qui veut lui racheter le terrain pour la moitié de ce qu’il a payé, c’est déjà ça… Et pour ça, il fallait aller prendre ces papiers administratifs. Ca a commencé avec Jennifer qui commençait à nous casser les oreilles en répétant qu’elle ne comprenait pas pourquoi on avait besoin d’un acte de naissance, pour prouver qu’on est né… « Puisque tu es là, eh bien c’est la preuve que tu es né, non ? Tu n’es pas tombé de Mars, non ? Goddam it ! »

- Ecoute, Jennifer, c’est la loi, et il ne faut pas compliquer les choses plus qu’elles ne le sont, ok ? expliquait Noureddine

- Oui mais pourquoi ? quand on veut vendre quelque chose aux Etats-Unis, on ne vous demande pas de prouver que vous êtes né !

- Non non Jennifer, c’est bien que l’administration sache ce qu’elle fait.

- Ah oui, au cas où quelqu’un qui n’est pas encore né voudrait racheter le Shearaton, hein… je vois…

- Ecoute, arrête…


On a donc été à la Moukataâ, vendredi, vers neuf heures du matin.

- Mais vous êtes fous ou quoi ? Le Mkeddem vient vers 10 h, et il doit voir avec le Cheikh, qui arrive aussi vers 10h 30 parce qu’il doit aller rendre visite aux vendeurs sur les étalages chaque matin pour faire la collecte, et le Caïd, qui doit signer, eh bien, il a des réunions très très importantes chaque matin à la prefecture, et on ne sait pas quand est-ce qu’elles se terminent.

- Ca veut dire qu’il faut attendre ?

- Si vous voulez, nous a expliqué un gardien de la paix. C’est votre problème…

- Bon, on va attendre. Jennifer, tu devrais rentrer à la maison, ou aller faire un tour au marché.

- Pourquoi ?

- Ca va prendre un peu de temps…

- Non, à chaque fois que je fais deux pas toute seule, il y a tout Casa qui me suit dans la rue.

- Rentre à la maison alors…

- Non, je m’emmerde à la maison…

- Bon alors reste, et calme toi…

Moi, je me suis éloigné d’eux un peu, et je me suis adossé à un mur de la Moukatâa, en pensant à la lettre que je venais de recevoir de Naïma, la jeune beurette qui était là en été… Je venais de recevoir une lettre de sa part la veille. La lettre disait :

« Paris le 28 novembre 2000,

Salut Larbi,

Comment ça va ? Tu sais, je t’ai déjà écrit et je ne sais pas si tu as reçu ma lettre, puisque je n’ai eu aucune réponse de ta part… Moi ça va bien. L’école et le travail et tout ça, comme d’habitude. Je sors un peu, mais moins qu’avant. Je me rappelle les moments qu’on a passés ensemble à Casa l’été dernier, et ça me fait rêver, ça m’aide à supporter le temps gris de Paris. J’ai éssayé de t’appeler au téléphone une fois, mais je suis tombé sur une vieille, sans doute ta mère, et elle n’a rien compris de ce que je disais. Bref. Pourquoi tu n’écris pas ? Est-ce que tu veux te faire oublier ou quoi ? Tu sais, on peut aussi garder le contact et rester des amis… Non ? Une nouvelle, j’ai rencontré un type très bien, un Marocain qui travaille ici, et qui veut m’épouser. C’est un ingénieur, et il est très gentil, très bien éduqué, et pas mal du tout physiquement. Franchement, je ne te cache pas que j’ai considéré la question. Mais finalement, je crois que je ne vais pas accepter. J’ai besoin de m’amuser, de profiter encore de ma jeunesse, de m’éclater, de vivre ma vie quoi... Qu’est-ce que tu en penses ? Et puis, j’aimerais savoir si tu as jamais considéré ma proposition de venir vivre à Paris. Bon Ramadan. Tu le fais ? A bientôt j’espère. Naïma. Grosse bise… »

Il est dix heures et demi, et ni le Mkaddem ni le Cheikh ne sont arrivés. Ce n’est que lorsque Noureddine commence à devenir fou de rage, et que Jennifer est au bout de la crise d’épilepsie que les deux se pointent. Evidemment, ils trouvent toutes les raisons du monde pour ne pas vouloir faire ces putains de certificats. « Celui-là, on ne l’a jamais vu ici !

– Ecoutez, c’est mon frère ! Voici le livret de famille !

– Oui mais c’est le Caïd qui doit décider, et il est à une réunion très très importante, à la prefecture…

– Ecoutez, moi, vous me connaissez bien, non ? Je suis Larbi, on se croise au moins dix huit fois par semaine dans le quartier ! Et Noureddine, c’est mon frère…

– De toute façon, même si le Caïd vient, il est tellement débordé, et c’est la prière du vendredi. Vous ne savez pas que c’est la prière du vendredi, non ? Donc on quitte tous à 11h et demi pour nous y préparer, que Dieu accepte nos repentirs…

– La prière ? Et après la prière, alors ?

– Vous plaisantez ou quoi ? Avec la prière, la semaine est finie. On doit penser à aller faire le marché. Vous savez que c’est le ramadan, non ? On doit aller faire des courses, sinon, les enfants n’auront rien à se mettre sous la dent…

– Ecoutez, j’ai besoin de ces papiers aujourd’hui, parce que lundi matin je dois être à Agadir. Vous êtes sûr qu’il n’y à rien à faire ?

– De toute façon, même si on vous fait les papiers ici, il vous faudra le certificat de résidence du commissariat de Police, que vous ne pouvez avoir qu’avec celui qu’on vous donne ici. Et au Commissariat, ils vont à la prière, hein… Vous savez, le ramadan, on ne rigole pas avec… Et puis qui nous dit que ce type habite ici.

– Mais si vous, vous donnez un certificat de résidence, pourquoi on doit en avoir un de la police aussi ? Vous représentez la même administration, non ? Noureddine a commencé à débiter n’importe quoi…

J’ai pris le Cheikh par son bras, et je lui ai dit : « C’est une question d’une importance vitale. C’est vital. Il doit repartir à New York mardi. Il habite à New York, pas ici. Ecoutez, je vous connais bien. Je sais que vous êtes très efficace, même au commissariat. Tenez, nous pouvons très bien nous entendre, et débrouillez-vous pour nous avoir tous les papiers cet après-midi ».

- Bon. Je m’occupe de tout. C’est vraiment parce que c’est toi Larbi. Attends moi chez-toi avant le F’Tour, et laisse moi le livret de famille et les photos.

- On compte sur vous ?

- Je ne suis pas là entrain de m’amuser. Allez à tout à l’heure…

- Merci, hein, c’est vraiment genti…

- Dis moi, au fait, qu’est-ce qu’il fait à NY ton frère ?

- Lui ? Il est croque-mort. Il lave les morts…Et sa femme lui fait le marketing… Hè oui…

Puis il est reparti en leur jetant un regard très suspect. Et un quart d’heure avant le F’Tour, puisque cette pauvre cloche habite dans le quartier, il a sonné pour nous donner les papiers… J’ai récupéré les 200 chez Noureddine, et je lui ai dit que la prochaine fois qu’il achète une putain de montagne dans le désert, qu’il ne vienne pas me faire chier… Message bien reçu. Il a voulu me faire la bise, mais je l’ai repoussé, et Jennifer lui a demandé de me foutre la paix.

Pour ce qui est de la lettre à Naïma, je lui ai répondu, et voici la réponse :

« Chère Naïma,

Je suis content de recevoir ta lettre, et de savoir que tout va bien pour toi… Quant à la première lettre, mens-je, je ne l’ai jamais reçue. Tu sais comment les voisins volent les lettres ici. Je suis sûr que c’est ce salaud de Fouissa qui travaille comme garçon chez Bba Omar qui vole mon courrier pour le donner à son patron.

Je lui dois un peu de fric, pas grand-chose, et il tient à savoir si j’ai un compte en banque et combien j’ai dessus. Donc il fait voler toutes mes lettres. Ca me rappelle, d’ailleurs, il faudra vraiment que j’aille m’expliquer avec cet imbécile de Fouissa et lui botter le cul…

Enfin… Tu vois comment la vie est ici. A part ça et le taxi, rien de spécial. Sauf que mon frère est rentré de NY avec sa femme, et qu’ils passent des moments très intéressants ici. Tu connais l’ambiance du ramadan … Il va louer une superbe voiture, et ils vont faire le Sud du Maroc

Je ne sais pas quoi dire pour la proposition de mariage du gars dont tu parles… Tu sais, ici c’est une décision très importante. Le mariage, c’est vraiment très sérieux… Tu devrais peut-être lui donner sa chance… Enfin, je ne sais pas moi… tu viens de partir il y a à peine 3 mois. Demande-toi si tu le connais bien. A toi de voir quoi. Demande à tes parents !

Pour ce qui est de ton invitation de venir vivre en France, ça a l’air très tentant. En plus, je ne te l’ai peut-être jamais dit, mais vraiment, je me sens bien avec toi… Voilà. Mais de là à aller vivre en France, je ne sais pas. Franchement, je ne sais pas pourquoi, mais ce n’est pas un pays qui me branche. Remarque, on ne sait jamais ce qui peut se passer. Je pourrais, effectivement, un jour, bel et bien me retrouver à vivre à… Paris ! Ca serait vraiment drôle, non ? En fait, le scénario idéal pour moi, pour le moment, c’est d’aller en Islande.

Je ne sais pas pourquoi, mais je suis très branché sur l’Islande ces derniers temps. Depuis que j’ai vu cette émission à la télé, où ils ont montré les gens qui y habitent et qu’ils ont dit que dans toute la capitale, il y avait quinze policiers qui travaillent. Pas plus.

En tout cas, en attendant, je suis bel et bien coincé à Casa. Et je n’ai pas d’autre choix que de respirer l’air produit par les bus de Zahraoui, les Rahabus, les Sotrum bus, et tous les bus les plus propres de la planète…

A très bientôt, et écris dès que tu peux. Larbi. »

 

Episode 37

 

Mustapha Gazi -- Gazi's World

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