Episode 26

Je suis donc rentré au Maroc un peu avant l’Aid, en pensant que je retrouverai l’ambiance habituelle du mois de Ramadan. Ce qui n’etait pas totalement faux. Mais malgré tout, il y avait une différence entre ce à quoi je m’attendais et ce que j’ai retrouvé à Casa. A commencer par la maison. Je ne sais pas si c’etait vraiment une bonne idée de rentrer des Etats-Unis sans prévenir. Je suis arrivé chez moi le matin vers 10 heures, et au lieu de trouver ma mère entrain de flâner entre les chambres et la cuisine en parlant de repas du soir, je l’ai trouvée assise dans la chambre de mon père avec le reste de la famille qui selon moi, aurait du être soit à l’école, soit en train de roupiller pour supporter la journee de jeun. J’avais ma clé sur moi, et donc j’ai pris tout le monde par surprise. S’en suivirent une série interminable d’accolades et d’embrassades avec les « Larbiii ! ! ! » qui fusaient de partout.
Et je me suis rendu compte que quelque chose avait changé à la maison. Sans poser de questions autres que « Eh, et toi comment ca va ? Et toi, alors ? », j’ai compris que quelque chose de grave etait arrivé et que mon père en etait le sujet. Une question avait frappé mon esprit qui essayait de faire le point sans sembler s’intéresser à autre chose qu’aux retrouvailles : « mon père est-il mort, ou quoi ? »
Question avec une réponse rapide : non, il est toujours là , mais étendu sur son lit avec une mauvaise mine. J’ai alors appris qu’il venait de sortir d’un séjour d’une semaine à l’hôpital. Ca commence, les mauvaises nouvelles. En même temps, sans pouvoir me l’expliquer, j’ai eu un sentiment de culpabilité immense, sans doute du au fait que pendant qu’il agonisait et que la famille souffrait avec lui, moi je me tapais du bon temps en courant les Asiatiques dans les métros de New York et à admirer la beauté des grattes ciel et des églises de la Cinquieme Avenue, l’étendue de Central Park, la majesté de la Statue de la Liberté, et à m’imaginer en train de conduire un taxi jaune de marque Lincoln glissant sur le Brooklyn Bridge comme un grand jouet sur un banc d’air pour atterrir sur Manhattan.
On m’a dit que ce n’etait pas très grave, et que mon père avait simplement ete victime d’une crise de reins. C’etait d’ailleurs lui qui avait insisté pour qu’on ne nous ameute pas à New York. Ce qui n’a fait qu’accentuer mon sentiment de culpabilité, que bien sur, j’essayais de cacher. Mon frère m’a ensuite posé un tas de questions sur les Etats-Unis, auxquelles j’ai répondu difficilement tellement je commençais à sentir le sommeil peser sur moi. Je n’avais qu’une seule envie, dormir. Retrouver le relief de mon lit avait aussi suscité en moi un sentiment bizarre, ce qui ne m’empêcha pas de tomber comme un sac de pierres. Lorsque je me réveille, l’odeur de harira et de cuisine etait tellement forte que je me demandais si j’avais vraiment passé plusieurs mois à New York. Cette odeur m’avait fait reprendre contact avec le Maroc de manière si brutale qu’elle menaçait d’effacer tous mes souvenirs de voyage. Etais-je vraiment là-bas ? Ai-je réellement connu une Asiatique du nom de Sue ? Amy existe-elle ailleurs que dans mon imagination ? Ai-je vraiment ete un jour à une soirée de Juifs américains huppés de Manhattan ? Lorsque j’ai regardé ma montre, il etait 3 heures de l’après midi. Le temps de remettre de l’ordre dans mes idées en me prélassant dans mon lit, non sans avoir jeté un coup d’œil à mon sac encore fermé qui répondait à toutes mes questions, passé une gandoura pour aller au bain maure à coté. Et c’etait l’heure de passer à table. Encore des dizaines de questions longues et de réponses plutôt brèves, et on m’apprend que ce soir justement, on organisait une soirée de Tolba à la maison, en prévision du retour de mon père à un meilleur état de santé. Ce qui veut dire que mes plans d’aller aux cafés après la rupture du jeun tombaient à l’eau. Les lecteurs de Coran seront d’ailleurs bientôt là, et ce serait un affront que de sortir et de laisser tout ce monde en plan. Bon, il faut dire que cette soirée n’etait pas totalement dénuée d’intérêt. Tout d’abord, pendant qu’ils lisaient et chantaient à haute voix, mes questions et mes doutes de l’après-sieste me revenaient de manière plus pressante, et j’avais un peu le vertige. Un vertige pas tellement désagréable, avec un état de flottement. Je me suis souvent pris à somnoler, alors que les autres avaient l’air très concentrés et concernés. J’ai tout de même du quitter le salon plusieurs fois, prétextant un passage aux toilettes pour griller rapidement une cigarette à la porte.
Mais le clou de la soirée, c’etait vers la fin, après le dîner, quand les Tolbas devaient conclure pour partir. Apres le dernier thé, un jeune etait arrivé dans le salon avec la traditionnelle « Mrachcha » (petit arrosoir) et passait devant eux pour les asperger d’eau de rose à laquelle ils tendaient tous des mains pleins de reconnaissance. Trente secondes après, tous ceux qui avaient ete aspergés d’eau de rose se mettaient à se gratter énergiquement, partout. Leurs bras, leurs visages, leurs aisselles, leurs dos, leurs jambes, partout. A se gratter en essayant de le faire discrètement. Ce qui etait devenu impossible. L’un des Tolbas a demandé : « Soubhana Allah… Mais qu’est-ce qu’il y a dans ce Zhar ? ». Et tous les autres ont pris le relais. Enquête rapide de mon frère, et on s’est rendu compte que lorsque ma mère a demandé au fils des voisins du pallier d’ajouter un peu d’eau de rose dans la Mrachcha, il a pris une bouteille d’esprit de sel qui traînait par-là, sans s’en rendre compte. Bien sur, on n’en a rien dit aux concernés directs, qui ont tous fini par se ruer vers la salle de bain à l’assaut du robinet d’eau.
Voila donc la première journee à Casa.
Sinon, le reste du Ramadan s’est passé à peu près comme prévu. En sortant dans la rue, j’ai ete surtout frappé par la saleté des rues de Casa. La ville est-elle devenue un peu plus sale en quelques mois seulement ? Peut-etre… Ou alors, est-ce par ce que j’ai encore, incrustée dans ma mémoire visuelle, la netteté des rues et des boulevards de New York. Etrangement, la saleté de Casa ne m’a pas indisposé, au contraire. Je renouais peu à peu et de façon plutôt amicale avec ma vie de toujours. Les odeurs désagréables, les amas des ordures domestiques sur les trottoirs, les sacs de plastic noirs qui virevoltent un peu partout, les bouts de papier qui tourbillonnent avec les nuages de poussière dans le sillage du vent et des bus, les mégots par millions écrasés un peu partout… Ai-je besoin de ca pour vivre ? Sans doute…
Je m’attendais à reprendre le taxi avant la fin du Ramadan, et ce ne fut pas le cas, à cause d’un accident. Ce qui m’a valu un repos forcé, durant lequel je me suis mis à redécouvrir la ville et mes endroits favoris. En fait, j’ai repris le volant, mais cela n’a duré que deux ou trois heures. Le troisième matin après mon arrivée, j’ai décidé de me remettre au travail. Mon premier client a ete une jeune femme que j’ai prise au Maarif, pour l’accompagner à la gare de Sidi Belyout. Et la, j’ai fait une rencontre plutôt inopinée. Apres être descendu du taxi pour aider la jeune femme à débarquer une grosse valise, j’ai encaissé et j’ai repris ma place, avec la surprise de trouver un client déjà installé sur le siège à coté du mien. Deuxième surprise, je connaissais ce client, pour avoir ete son camarade de classe l’année du baccalauréat. Lui-aussi m’a tout de suite reconnu, et s’est même souvenu de mon nom. J’avais oublié le sien, Jalal, et il a du me le rappeler. La discussion s’est naturellement engagée, après qu’il m’ait dit qu’il allait à l’Oasis.
- C’est bien Larbi, n’est-ce pas ?
- Hee oui vieux, ca fait un bail, hein !
- Tu fais le taxi ! Quelle surprise !
- Hee oui, j’ai fait la fac d’anglais aussi, et toi ? Tu fais quoi ?
- Moi je suis visagiste
- Visagiste ?
C’est quoi ce truc… Pendant que je me posais la question, des souvenirs de l’année du bac commençaient à remonter en surface. Jalal etait un cas assez délicat, un cas spécial. Il vivait sa vie tout seul, et tout le monde parlait de lui. On racontait un tas de choses sur lui, et malgré que ce que l’on disait me paraissait plutôt faux ou exagéré, sa façon excentrique de s’habiller sortait de l’ordinaire et soulignait sa féminité. Des chemises roses ou pourpres, avec des cols énormes et pointus qui débordaient sur des revers de vestes non moins voyantes, des foulards jaunes, des grosses pochettes qui débordaient de partout, et parfois, même les espadrilles etaient roses ou violettes. A l’époque, plutôt que de polémiquer toute une annee avec la plupart des élèves de la classe sur le sujet, j’avais décidé que ca ne me regardait pas, et je ne voulais même pas en entendre parler. Des que la discussion tournait autour de Jalal, ce qui arrivait souvent, des qu’on se mettait à raconter avec quel autre élève ou surveillant il avait eu une aventure, je me tirais. Je continuais de douter des racontars, et je n’étais pas assez intéressé par m’assurer de ce qu’on racontait. Pour moi, c’etait sans intérêt. Et me voila des années après, assis à coté de Jalal, à discuter de nos vies respectives.

- Oui, tu sais, je m’occupe de « relooker » les visages fatigués
- Ah oui ? Ca a l’air très intéressant, ca…
- Oui, c’est passionnant. Ca permet de connaître beaucoup de profils
- Vraiment ?
- C’est très select, puis c’est une bonne manière de s’introduire dans la
Jet Set
- Ouaou, c’est vraiment cool, Jalal…

Bla bla bla, bla bla bla, bla bla bla… A vrai dire, j’etais un peu mal à l’aise. La course n’en finissait pas, et je me sentais de plus en plus nerveux.
- Tu sais Larbi, je me rappelle bien qu’au lycée, tu etais le plus cool de la classe…
- Ah, merci… Avec tous ces abrutis qu’il y avait avec nous, c’etait pas difficile, aha aha aha…
- Je me souviens bien que tu etais le plus discret et réservé à mon sujet.
Tu n’entrais pas dans leur jeu…
Mince. Qu’est-ce qu’il veut dire ?
- Bof… Je me suis toujours dit qu’il fallait se méfier de ce que les gens racontent, puis j’essaye de ne pas trop me mêler de la vie des autres, c’est tout
- Oui, mais c’est rare ca, ici. Il suffit qu’on soit un peu différent pour être montré du doigt par tout le monde. Remarque, moi je m’en suis toujours foutu, je sais ce que je veux.
- Euuh oui, bien sur. L’essentiel c’est de savoir ce qu’on veut, hein…
- Alors j’ai toujours apprécié cela en toi, même si on ne se parlait pas.
- Et qu’est-ce qu’il est devenu Said ? Tu te rappelles de lui ? Celui qui avait apporté un jour panier plein de taarejs et de tamtams en classe d’histoire ? Tu te rappelles ? Lui, à l’époque il disait qu’il voulait devenir conducteur de trains. C’etait son rêve… Un sacré numéro, celui-la. Pas bête en plus. Il aurait pu avoir le bac s’il ne s’etait pas fait virer.
On est encore loin de l’Oasis.

- Je ne me rappelle plus, ou alors j’ai un vague souvenir de ce Said. Inintéressant. Parle-moi plutôt de toi,
- Moi ? ? ? Y a rien à en dire… Je travaille pour la famille, je vais à la fac de temps en temps… Voila quoi…
- Pas marié ?
- Non, mais ca ne va pas tarder.
- Ah oui ?
- Oui ! Je suis fiancé avec ma cousine. On va se marier le mois prochain.
- Ah oui ?
- Eh oui… Faut bien se caser, hein… Et toi ?
- Tu rigoles ou quoi ? Avec une nana ? Jamais !
Juste à ce moment, j’ai raté de peu un imbécile qui passait au vert sans remarquer que je me payais le feu rouge. Il m’a fait un bras d’honneur et je n’ai pas pu m’empêcher de le traiter de pédale, avant de me rendre compte que je venais de commettre une gaffe envers Jalal.

- Dis, moi Larbi
- Oui ?
- Tu as quelque chose contre les homosexuels ?
- Euuu non… Je ne juge personne. Chacun est libre de faire ce qu’il veut.
Silence de quelques secondes. Pesant. Mince, ou est donc l’Oasis ? On ne va pas a Marrakech, quand-même !

- Tu permets que je pose une question, Larbi ?
- Ouais, ouais, vas-y…
- As-tu déjà eu une expérience homosexuelle ?
- Quoi ? ? ?
- As-tu déjà eu une expérience homosexuelle ?
Oh, mon Dieu !

- Aah non !
- Sur ?
- Oui ! Très sur.
- Et ca t’intéresserait d’en avoir une ?

Merde alors.

- Aah non ! Définitivement.
- Je te pensais un plus ouvert…

Mais ou est ce putain d’Oasis ? Je brûle un autre feu rouge.

- Oui, je le suis, mais pas à ce point-la… aha aha aha… (avec beaucoup de gène que je n’arrive pas à masquer)
- Je peux te demander un service ?
- Ca dépend…
- Non, non… ce n’est pas ce que tu crois…
- Je t’écoute
- Tu me promets d’oublier cette discussion ?
- Promis ! Tu as ma parole…

Lourd silence. On entend les pistons du moteur se frotter aux parois des cylindres, et le bruit de la bruine sur le pare-brise.

- Voila, c’est la, on est arrivé… Ca me fait combien ?
- Quinze dirhams
- On pourrait se prendre un café un jour, si tu veux… Et si tu change d’avis, voila mon numéro.
- Pas de problème pour le café.

J’ai redémarré et je n’ai pu m’empêcher de jeter un coup d’œil curieux à la carte visite qu’il m’a donnée avant de descendre. Une carte visite verte, avec une image de fleurs dessus. Pas moche, mais pas mon style. J’ai jeté un coup d’œil au rétroviseur, et je l’ai balancée dehors en fermant la vitre. Ce même jour, ce n’etait décidément pas ma veine. Une demi-heure après, je devais emmener le taxi au garage, après avoir remarqué que les clignotants gauches ne marchaient pas. On m’a demandé de laisser la voiture et de revenir après une ou deux heures. Lorsque je suis revenu, un autre drame s’etait passé. Le taxi etait cabossé à l’avant. On avait réparé la panne, et un apprenti de dix sept ans avait pris le taxi pour tester la réparation. A-t-on vraiment besoin de rouler pour voir si un clignotant marche ? Mais bon, toujours est-il que ce con s’est glissé discrètement à ma place, a mis le contact, et a sorti ma 205 pour faire le tour du pâté de maisons à vive allure. Bien sur, sur le chemin, il s’est pris un piéton et deux voitures en stationnement. Le piéton est assez grièvement blessé. C’est vraiment ma veine. Vacances forcées et problèmes avec la police en perspective.

Y a-t-il quelqu’un qui puisse me donner un peu d’amitié ? Sinon, peut-on simplement me laisser tranquille ?

 

Episode 27

 

Mustapha Gazi -- Gazi's World

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