
Episode 28
L’Hajja est devenue incontournable.
Où que j’aille, elle est là. Chacun sa croix… Pour moi, cet été s’annonce sous
le signe de l’Hajja. Elle est tout simplement là. Comme mon ombre. Parfois
j’ai l’impression de l’apercevoir dans sa djellaba à la couleur indéfinissable
même quand je suis au fin fond de Bournazel ou de Douar Lahouna, quelque part
Mor Echamsh "derrière le soleil", quoi… Je suis victime d’hallucinations
répétitives, et récemment, il m’est même arrivé de bondir de mon lit à 2h 40
du matin, émergeant d’un cauchemar où ele était sur le point de me poser un
baiser de pierre de sa bouche difforme sur mes lèvres tremblantes.
Cette nuit, j’ai allumé la faible lampe, je me suis assis au bord du lit, j’ai
aggripé une bouteille d’eau qui trainait par là et juste au moment où j’avais
fini d’avaler quelques lampées d’eau tiède, je me suis rendu compte que
j’avais mal au coin gauche de la lèvre inférieure. J’ai été piqué par un
moustique. J’ai passe mon index, c’etait bien ça… Un satané moustique. Comme
je passe beaucoup de temps à en chasser à main nue souvent avant de m’endormir.
Il avait planté son dard dans le galbe gauche de ma lèvre et a sucé du sang.
Quelle misère. J’en ai eu des piqures de moustiques, sur le visage, le front,
les bras, les pieds, le nez, mais on ne m’avait jamais encore fait un tel coup
bas. Sur la lèvre inférieure gauche. Vous vous rendez compte?
Je me suis levé presqu’en chancelant, et j’ai atteint le mur en face pour
allumer la grande lampe. Il faut un maximum de visibilité pour attaquer
l’ennemi. Essayant difficilement de faire la mise au point avec mes yeux
troubles, j’ai accompli un tour complet autour de moi-même, en balayant du
regard. Rien. J’ai passé deux doigts sur ma lèvre et j’ai senti une petite
bosse anormale qui a brulé au passage. "Pas la peine de te cacher, je t’aurai!"
J’ai levé les yeux vers le plafond, j’ai fait un passage lent, toujours rien.
Un autre tour autour de moi-même, dans l’autre sens, avec cette fois-ci les
yeux levés, toujours rien. "Incroyable! Où se cache-t-il?" Peut-être dans un
recoin du relief du drap sur le lit. Pour le dénicher, j’ai pris une grosse
serviette et j’ai donné un grand coup en rase-motte sur la surface du lit.
L’enfoiré n’a pas réagi. "Bon, je laisse tomber." Au moment où j’ai decidé
d’aller dans le salon pour mettre la télé en marche, toujours avec l’image
floue du baiser de L’Hajja dans ma tête, l’orifice de mon oreille droite a été
la cible d’un vrombissement d’une vibration insupportablement aigue. Le
moustique voulait carrément entrer dans ma tête. C’en était trop ! J’ai pivoté
par réflexe, et j’avais cet insecte quasi-invisible, aux contours indéfinis me
nargant dans mon champs de vision. Je ne vais plus le lâcher! Je me suis calmé
pour ne pas le rater. L’enfoiré a compris, puis il a pris un virage sec à
gauche, en même temps qu’il a perdu au moins un mètre d’atitude. Une vraie
bataille aérienne. J’ai failli le perdre, mais il était toujours dans mon
champs. La serviette à la main, j’attendais le meilleur moment pour attaquer.
Le salaud a fait un autre virage très rapide à droite et est monté comme une
fusée, vers la grande lampe, je l’avais perdu. Que le diable l’emporte! "Bon,
je vais aller prendre une verre d’eau fraiche et voir s’il y a un truc à voir
sur la parabole. Il fait rop chad, je ne pourrai pas me rendormir…" Et en
tournant la tête pour sortir de la chambre, j’avais le moustique parké et
inerte sur la surface lisse du mur blanc. Il était là, et mon cœur s’est
emballé, presque de la même manière que lorsque je sais que je vais prendre
une femme que j’aime dans mes bras. Presque… Le moustique ne bougeait pas, et
semblait me dire : "Viens Larbi, je suis à toi". Il n’a pas eu à attendre
longtemps. En une fraction de seconde, sans m’en rendre compte moi-même, dans
un unique geste souple et rapide comme l’éclair, j’ai laissé tomber la
serviette de ma main droite, j’ai crispé un bon poing droit, j’ai glissé comme
un cobra vers le mur blanc, et la manchette droite de mon poing s’est ecrasé
contre le mur avec une precision implacable. Le coup de poing était si fort
que j’ai entendu des voix qui rouspétaient de l’autre coté du mur. Lorsque
j’ai retiré ma main droite toujours crispée, le moustique difforme était
complètement appalati dans une grosse rouge, le sang de ma lèvre. Je me suis
dit que je meritais le déplacement à la cuisine pour un grand verre d’eau
fraiche et peut-être de la chair fraîche polonaise sur la parabole.
Pour le verre d’eau pas de problème, mais pour les Polonaises, c’était ratée
Mon frère avait déja pris les devants et s’était installé dans le salon,
devant la télé. Et lorsque j’ai introduit discrètement la moitié de ma tête
dans la pénombre du salon pour voir ce qu’il regardait, c’etait les
Polonaises, volume presque mort. Une brunette aux cheveux courts, peau très
blanche maculée de reflets de rousseur au niveau des épaules, et contours
délicats, mon genre de nanas quoi… Elle faisait des mouvements ascendants et
descendants au dessus d’un espèce de porc hyper musclé aux cheveux longs, avec
tatouage sur les bras, le tout dans une cadence qui accentuait un peu mon
vertige. Ce gars là y prenait un plaisir tel que je me suis mis à le detester.
Triste et le cœur un peu frêle, je suis retourné dans la cuisine pour un autre
grand verre d’eau, je suis retourné dans ma chambre, sans pouvoir m’empêcher
de jeter un coup d’œil au moustique applati dans mon sang, c’était déja ça.
Assis surt mon lit, j’ai jeté un coup d’œil à la montre, il était 3h et demi.
J’ai mis un jogging, des espas, j’ai pris les clés du taxi, je me suis lavé
rapidement la figure, j’ai coiffé mes cheveux vers l’arrière, et je suis sorti
sans faire de bruit. A la découverte d’une ville à moitié morte le jour, et
quasiment morte la nuit. Qui sait? Peut-être que c’est là que la femme de ma
vie m’attends…
J’ai reveillé la 205 d’un coup de poing sur le capot. Pas de réponse. J’ai
inseré la clé, j’ai tourné et elle a cafouillé un peu. Elle a retoussé un
coup, puis, fidèle, elle s’est reveillée. Marche arrière pour me dégager, coup
de volant à gauche, coup d’accélerateur puis un autre coup de volant à droite
et nous voilà repartis à la recherche du fric, et qui sait, de l’Amour.
Pas grand monde dans la rue. Arrivés au feu rouge près du Café de France, nous
nous sommes arretés, alors qu’il n’y avait même pas de flic. La terrasse du
café de France fourmillait d’une population à moitié timbrée. Toujours arrêtés
alors que le feu était passé au vert, j’apercevais Sue qui traversait juste
devant moi, et j’ai tressailli. Puis elle a fondu en vapeur... J’ai secoué la
tête, j’ai mis la première et j’ai demarré 15 à l’heure. J’ai mis la radio
très doucement, on y jouait "Koullak Ala Baadak". J’ai changé rapidement de
station et je suis tombé sur "Ya bent Eannas ana Fakir ou Drahem youmi
Maadouda" et je me suis mis à fredonner avec Abdelhadi Belkhayate.
Je suis donc en train de silloner les rues de Casa à 4 heures du matin, et par
réflexe, je passe un indexe sur cette lèvre et je sens la brûlure, toujours
aussi vive.
En passant devant le cabaret Negresco, je mate une forme féminine habillée en
pantalon rouge vif et chemise noire, et je m’arrête quand cette nana me fait
un signe de son sac. Je lui ouvre la portière de devant, mais elle l’ignore et
monte derrière. Je referme et démarre. Personne ne parle. Je fais cinquante
mètres et elle me demande de m’arrêter. J’obeïs à l’ordre sans broncher, elle
descend, claque sa portière et ouvre la portière de devant puis se met à coté
de moi. Je redémarre sans poser de question. Je roule doucement devant moi, et
sans qu’aucun mot n’ait été prononcé, je prends un virage à droite, sur le
boulevard de Paris. Je m’arrête au prochain rouge, et redémarre.
• Vous allez où ?
• Je ne sais pas. Où vous voulez…
Je ne réponds pas, et reprends à gauche comme si je savais exactement où on
allait. L’avantage quand elle était derrière, c’est que je pouvais toujours la
jauger en jetant des coups d’œil furtifs au rétroviseur. Mais là, je n’avais
pas le choix. Je devais carrément tourner ma tête vers elle pour voir de quoi
elle avait l’air. Incroyable ! Cette nana était une fille pour de vrai. Merde
! Jolie, pas de maquillage, et les cheveux châtains, apparemment de vrais
cheveux.
• Vous voulez une cigarette ?
• Non merci . Je ne fume pas.
• Vous travaillez au Negresco ?
• Oui, c’est ma deuxième nuit.
• Ah bon ? Vous étiez où avant ?
• Nulle part.
• Vous n’êtes pas d’ici ?
• Je suis de Béni Mellal et c’est ma première semaine à Casa
• Je comprends pourquoi vous êtes si belle
• Merci
• Pourquoi vous êtes là ?
• J’essaye de travailler
• Vous faites quoi ?
• Je fais du Business
• Ah bon ? Vous vendez quoi ?
• Je vends de l’amour.
• Et ca se vend bien ?
• Je ne sais pas très bien. C’est nouveau pour moi…
• Et ca coûte cher ce truc là ?
• Ca dépend…
• De quoi ?
• T’as l’air gentil, toi…
• Ah oui ?
• Comment tu t’appelles ?
• Larbi, et toi ?
• Pourquoi tu veux savoir ?
• Oui, c’est vrai… Pourquoi faire ?
• Tu sais, t’as l’air un peu timbré…
• C’est la première fois que j’entends ça. Tu me trouves un peu… fou ?
• Je te trouve bizarre, c’est tout
• Ah
• Et toi pourquoi tu rodes la nuit ?
• J’ai fait un cauchemar, et je me suis fait piquer par un moustique
• Où ca ?
• Là
• Aaah, fais voir
• Aie, ça brûle !
• Laisse-moi te masser la piqûre avec une potion magique.
• Vas-y
C’est comme ça que ça a commencé. A ma grande surprise, elle a fourré son
indexe dans ma bouche. Ce à quoi je n’ai trouvé aucun inconvénient. Mes
battements de cœur ont un peu accéléré, et j’ai senti que je contrôlais moins
mes jambes. Un coup d’œil rapide à ma montre , et j’ai vu qu’il me restait
encore une heure et demi avant que les premiers réveils ne commencent chez moi.
• Je veux t’emmener chez-moi, si tu n’y vois pas d’inconvénient
• D’accord, c’est où ?
• Pas loin.
Et là j’ai fait un 180 degrés à la Schumacher, j’ai rétrogradé en deuxième,
j’ai mis la pleine puissance, enclenché la troisième et la machine a bondi.
Fidèle. En deux minutes, j’étais au parking. Mais j’avais choisi un parking
diffèrent, pour rester discret.
Pendant que nous marchions vers la maison, j’avais un peu peur de tomber sur
quelqu’un du quartier, et on entendait le récital du moudden de la mosquée d’à
côté qui chantait des paroles saintes. Ouverture de la porte très discrète,
coup d’œil de reconnaissance rapide, la voie était libre. Direct dans ma
chambre. J’ai verrouillé ma porte. Et je me suis senti effectivement bizarre,
et un peu triste.
• C’est quoi ton nom quand même ?
• Malika
• Toi aussi ?
• Quoi ?
• Non, non, rien du tout.
• Laisse tomber. Tu veux encore du massage ?
• Oui
J’ai scruté son visage, et je n’en revenais pas de l’expression d’innocence
qui en émanait. J’avais du mal à associer ça avec la fille. J’ai passé les
doigts de mes deux mains de chaque coté de sa chevelure, et je n’ai pu
m’empêcher de détourner mes yeux pour donner un coup d’œil au putain de
moustique aplati sur le mur blanc, dans une tache de sang. On ne s’attaque pas
à Larbi impunément...
• Ouaou, ce moustique t’a vraiment laissé un gros bobo. Je le sens avec ma
langue.
• Oui mais il l’a payé cher. Regarde, il est là.
• Ah ah ah ah, t’es vraiment dingue toi… ah ah ah
• Chhht… Doucement, on va nous entendre…
Là j’ai laissé tomber mes mains sur ses épaules, j’ai inséré mes doigts entre
sa chemise et sa peau lisse et tiède. Au même moment, elle s’est agrippée à
mon bassin. J’ai éloigné sa tête de la mienne pour revoir ses yeux, en me
demandant si je n’étais pas en train de rêver. Noisettes, un peu tristes, des
yeux qui donnaient l’impression de quémander quelque chose qu’ils savent ne
pas pouvoir obtenir, de la manière la plus candide. Et sous ces yeux, quelques
très discrètes tâches de rousseur. Et dire que cette fille vient du Negresco…
Lorsque sa chemise est tombée, j’ai rejeté un dernier coup d’œil à ce
moustique, et je l’ai finalement béni. Et lorsque j’ai eu le corps nu de
Malika devant moi, j’ai frémi en remerciant aussi l’Hajja pour son baiser de
pierre qu’elle voulait me donner dans ce cauchemar. Un cauchemar devenu rêve.
Puis ensuite cauchemar, lorsqu’est arrivé le moment de quitter ma chambre,
après l’heure passée en compagnie de Malika. Mon père s’est réveillé plus tôt
que prévu pour la prière, et inquiété par la lumière dans ma chambre, il est
venu frapper à ma porte. J’ai juste eu le temps de couvrir la tête de Malika
avec le drap avant que la porte ne soit ouverte, laissant la tête blanche de
mon père passer à moitié. Autre accélération du rythme cardiaque.
• Bonjour Larbi. Tu es déjà réveillé ?
• Hein ?
• Qui dort avec toi mon fils ?
• Qui ? C’est Abddelkrim, le fils de Fatna la voisine. Ils ont eu des invités
de Doukkala. Alors il est venu dormir ici. Je ne veux pas le réveiller. Il est
un peu malade en plus.
• Lla irdi alik aouldi. Dieu te garde.
• Oui père
• Tu veux que je réveille ta mère pour vous faire le petit déjeuner ?
• Ah non non ! Pas la peine… On doit sortir tout de suite pour faire des
courses pour Fatna et ses invités. Laisse mère dormir.
• Mais il va s’étouffer Abdelkrim sous le drap. Découvre sa tête et laisse le
respirer un peu. Il fait trop chaud.
• Oh noon… Il a l’habitude. Il aime l'obscurité. Tu as fait ta prière père ?
• J’y vais mon fils, alla irdi aalikoum
• A tout à l’heure…
La porte fermée, j’ai découvert le visage de Malika, et j’ai encore été
estomaqué par sa beauté. Je n’en revenais toujours pas
• Il faut qu’on arrive à sortir d’ici avant que les autres ne se réveillent.
Sinon c’est la catastrophe. Si mon père me déshérite, je perds le taxi et tout
avec.
• Comment on fait alors ?
• Merde. Il fait sa prière dans le salon, et le problème c’est que la Kabla
donne directe sur la porte de ma chambre. Quelle poisse C’est un vrai problème
àa....
• Qu’est-ce qu’on fait, alors ?
• Ecoute, tu vas mettre mes habits, et je vais te porter sur mon dos puisque
je lui ai dit que tu étais malade. Je leur dirai plus tard que tu avais la
fièvre et le vertige et que tu ne pouvais pas marcher. Tu n’as qu’à te couvrir
la tête avec une serviette. Ok ?
• C’est pas un peu risqué ?
• Eh on n’a pas le choix, il faut faire très vite !
Et me voilà traversant le salon juste en face de mon père qui récite les
paroles saintes, portant Malika sur mon dos, recouverte d’un drap et d’une
serviette . J’ai enfoui son sac et ses escarpins dans un sac en plastique, et
je lui ai fait mettre mes grosses chaussettes blanches. Au moment de passer à
la perpendiculaire de l’axe de prière de mon père, il était juste entrain de
se relever, et j’ai senti qu’il n’a pas pu se priver de jeter un coup d’œil à
la dérobée à notre passage, en murmurant " Soubhana allah al adim ". Et j’ai
cavalé les escaliers avec un grand Ouf !
La même journée, sans qu’elle ne sache pourquoi, l’Hajja a commencé à
bénéficier de plus de considération de ma part. A tel point qu’en la
rencontrant après avoir déposé Malika et pris son numéro de téléphone, je lui
ai filé un billet de dix sans qu’elle ne me demande quoi que ce soit. Elle en
a d’ailleurs profité pour me dire qu’elle voulait discuter affaires avec moi,
et qu’elle voulait me proposer une association. Ce à quoi j’ai répondu oui.
Lorsque je suis passé chez elle l’après-midi, avant d’aller au rendez-vous
fixé à 17 heures avec Malika (du Negresco), l’Hajja m’a dit que maintenant,
elle était devenue elle-même voyante, après avoir été confirmée par un
spécialiste qui siège à Moulay Brahim. Tiens... Selon elle, elle avait un
porte feuille de clientèle non négligeable. Les gens fusaient de partout, et
ils crachaient pas mal. Or l’Hajja est aussi voyante que moi je suis
trompettiste de jazz.
Sa proposition se résumait à me demander de pister ses riches clients pour
recueillir des détails de leurs vies, afin qu’elle puisse les leur restituer
après, pour marquer des points et pour qu’ils casquent. Pourquoi pas ? Après
tout, si ces pigeons sont assez stupides pou croire que l’Hajja est voyante,
et si je peux me faire un extra, pourquoi ne pas profiter de l’aubaine ?
" Pour chaque cas, si c’est un riche, t’as mille dirhams, pour les autres,
deux cent ", disait l’Hajja. " Je ne bosse qu’avec les riches ", je réponds.
J’en ai découvert des choses avec ça…