Episode 45

...mais je dois me sentir bien moi !

Le monde est entrain de s’emballer dans une espèce de d’hérésie frénétique dont l’issue m’échappe totalement, et je n’ai pas l’impression d’être le seul dans mon cas. Dans sa folie, le monde fait aussi que les femmes autour de moi sont de plus en plus agressives, qu’il y en a de plus en plus qui veulent me chasser au pare-choc quand je marche dans la rue, et, autour de moi, chaque jour, je n’entends que des histoires qui se terminent très très mal.

Dans la même semaine, j’ai entendu parler dans le giron de ma famille, de l’assassinat d’un type par plusieurs coups de couteau, d’une tentative de suicide d’une jeune femme, qui a réussi après une tentative de sauvetage, d’un bébé agressé et ligoté par des voleurs alors que la bonne l’avait laissé tout seul à la maison, le temps d’aller passer un coup de fil à partir d’une téléboutique, d’un café qui a littéralement explosé suite à la mauvaise manipulation de l’Boutagaz, de la Lydec qui ruine mon père en faisant appel à une formule mathématique (une sorte de suite arithmético-géométrique) que seuls les clients ayant fait de la recherche en mathématiques pures peuvent comprendre, et lorsque j’ai entendu parler de l’avion US espion qui a été coincé par les Chinois, je me suis dit qu’il y avait tout de même un brin d’espoir, que tout cela pourrait bien prendre fin par le début de la troisième guerre mondiale qui pourrait bien être entrain de pointer du nez.

Et je me suis mis à me demander, en cas de troisième guerre mondiale, de quel coté serait le Maroc, et si ce détail changerait quoi que ce soit à l’issue. Dans mon spleen, je me suis vu, tour à tour, habillé en soldat frappé avec mes frères Chinois de l’étoile rouge, marchant triomphalement sur Washington, et traversant Pennsylvania Avenue, envoyant des salves de Kalachnikov sur le mur du Musée de l’Air, ou alors habillé en soldat avec mes frères Américains frappé du drapeau aux 50 étoiles rayé bleu et rouge, marchant triomphalement sur le place Tien Anmen (c’est comme ça que ça s’écrit ?), et envoyant des salves de M16 sur les vendeurs de riz cantonnais. Bon, tout ça c’est de l’intemporel. Revenons à notre histoire.

Le ciel est lourd, le temps est hésitant, des nuages noirs passent très lentement, laissant la place à d’autres nuages noirs, mais aucun ne se décide à crever et à laisser s’échapper ces gouttes auxquelles les espoirs de millions de pauvres paumés s’accrochent. Il y a deux jours pile, il était dix heurs du matin, et je suis assis dans ce train qui me ramène de l’aéroport Mohamed V, méditant sur tout ça, la mort dans l’âme. Au moins, s’il avait plu, je sais qu’en arrivant dans cette foutue gare de Casa Port, j’ingurgiterai un peu moins de particules de plomb et de souffre dont notre quotidien est fait, par la bonne grâce des bus.

Mais respirer de l’air sale ou pas, ça n’a pas tellement d’importance, puisque Cindy est rentrée définitivement aux Etats-Unis il y a deux jours pile. Après avoir passé deux jours à Casa, deux jours durant lesquels nous ne nous sommes littéralement pas séparés, je l’ai raccompagnée à l’aéroport, avec une vague promesse de la rejoindre à New York d’ici quelques mois. Est-ce que je vais le faire ? Je ne sais pas. A vrai dire, ça m’étonnerait fort. Donc, non seulement je me sens mal à cause de ce départ, mais aussi parce que j’ai fait une promesse que je ne pense pas pouvoir tenir. Une double misère.

Il y a exactement trois jours, alors que nous étions assis sur la terrasse du Café de France, après une nuit pratiquement sans sommeil dans cette chambre prêtée par un cousin pour héberger Cindy, la conversation avait naturellement pris un ton passionnel.

- Tu imagines que demain à la même heure, je serai dans l’avion, Larbi ?

- Oui. C’est bizarre la vie…

- Oui, c’est bizarre, comme tu dis. Je te connais si peu, et pourtant, je crois que ça va être difficile…

- Ca va l’être pour moi aussi, Cindy.

- Je n’imaginais pas que je m’attacherai tellement à toi…

- C’est si grave que ça ?

- Je crois, oui… Bien sûr que c’est difficile de me dire que je vais quitter définitivement ce monde nouveau auquel je me suis habituée durant deux ans. Et pourtant, je devrais être contente de rentrer à New York, de retrouver ma vie et mon monde, mais… je ne sais pas… Quelque chose me rend triste…

- Qu’est-ce que tu veux dire, Cindy ? Tu ne veux pas quitter le Maroc, ou quoi ?

- Je ne sais pas… Non… Je ne crois pas que ce soit ça.

- C’est quoi alors ? Le chagrin du départ ? C’est souvent lourd à porter…

- Oui oui je sais, mais je crois que c’est autre chose. Et là, en prononçant ces mots, alors que le garçon qui nous servait un jus d’orange et un thé à la menthe n’en revenait pas, Cindy a posé ses mains sur la mienne et l’a serrée très fort. Quoi que plus ou moins gêné, j’ai posé ma main libre sur ses mains menues et dures, et Cindy a posé sa tête sur mon épaule, en ajoutant : « Larbi ? Tu m’écoutes ? » Complètement secoué et surpris par ma propre émotion, j’ai répondu :

- Oui Cindy, je t’écoute…

- Je crois que la raison de ma tristesse, c’est toi. J’ai bien réfléchi, et je ne veux pas partir sans te le dire.

- Cindy… Tu n’es pas…

- Non, laisse moi terminer, Larbi. Voilà. Malgré le fait que nous n’ayons passé que peu de temps ensemble, je crois que j’ai de très forts sentiments pour toi. Et il n’y a pas de raison pour le cacher. Et puis, le temps n’est pas important. C’est comme ça… Un lourd moment de silence au cours duquel je me sens transporté dans un espace indéfini, une espèce d’état second qui fait que ce que je ressens est incertain, et se situe entre une espèce d’euphorie puérile, et de soulagement malséant. Confusion.

- Tu as l’air confus…

- Non non… Pas du tout. C’est juste le manque de sommeil.

- As-tu compris ce que je viens de te dire, Larbi ?

- Hein ?

- Larbi, écoute, réponds-moi à une question. Est-ce que tu voudrais venir habiter à New York, et faire ta vie là bas ?

- A vrai dire, c’est une éventualité que j’ai envisagée plus d’une fois.

- Oui, mais viendrais-tu là bas, pour moi ?

- Oui. Je crois que oui. Je suis sûr que oui. J’ai dit ça sans réfléchir, d’un seul trait. Ce qui m’a valu un baiser de Cindy sur le coin bas de la joue, et a eu pour effet de déclencher une vague de frisson qui a pris naissance au niveau de mon front, pour se propager vers la bas de mon corps.

- Je ne sais pas si je devrais parler de ça, mais j’aurais l’impression de te mettre la pression.

- De quoi, Cindy ?

- Je veux dire que si tu décidais de venir à New York, je m’arrangerai pour t’aider, pour que tout se passe bien pour toi. Installation, boulot… Je sais que tu as un frère là-bas, mais si u viens, saches que tu sera le bienvenu chez moi.

- Ouaou ! Ca me donne envie d’y aller tout de suite ça !

- Est-ce que Monsieur serait entrain de se foutre de ma gueule ? C’est ça hein ?

- Non non non… Je suis sérieux. Vraiment.

- Alors ça veut dire que tu viendras ?

- Je serais ravi de pouvoir le faire. En fait, c’est un vieux rêve pour moi. Mais tu sais à quel point ça ne dépend pas que de moi… La charge de la famille, et tout ça. Tu vois ce que je veux dire ?

- Ca veut dire que tu ne viens pas ?

- Non. Ca ne veut pas dire ça !

- Ca veut dire que tu viens, alors ?

- J’ai pas dit ça non plus.

- Ca veut dire quoi alors ? Tu peux être un peu plus précis ?

- Ca veut dire que je vais faire le maximum pour venir. Voilà.

- Bon ben, pour moi, ça ressemble à une promesse.

- Tu sais bien à quel point j’adore New York. Et j’aime bien être avec toi aussi. Alors c’est sûr que ça serait bien.

Puis sur ces paroles, qui ressemblent effectivement à des promesses, nous nous sommes levés, et puis j’ai commencé à faire découvrir à Cindy mon Casablanca, à savoir un passage par Bab Marrakech, Derb Loubila, les bas fonds de l’Ancienne Médina, puis elle a voulu aller voir la Grande Mosquée, et on y a fait un passage éclair, et là, j’ai constaté qu’on avait installé aux alentours, jusque vers le Phare, des panneaux indiquant qu’il était désormais interdit de se baigner ou de pêcher à M’Riziga, la plage de mon enfance, et j’ai senti que justement, là, avec ces putains de panneaux, qu’une partie de mon enfance était morte, ce qui m’a fait sérieusement considérer l’éventualité de foutre le camp d’ici, et d’aller plutôt respirer l’air sous le Verrazzano Bridge. Mais je n’en ai rien dit à Cindy. J’ai continué à arborer cette attitude de blasé un peu à côté de la plaque, pendant une heure, pour ensuite brusquement virer d’attitude, et arborer un sourire béat qui devrait, en principe, me donner l’air d’un imbécile. Un imbécile insoucieux, mais heureux.

Est-ce que je suis conscient que je suis vraiment heureux ? Je l’ignore, tellement j’ai cette impression bizarre d’être anesthésié. En tout cas, je devrais être heureux, puisque Cindy vient de me dire, même si ce fut à travers quelques chemins tortueux, qu’elle était amoureuse de moi, qu’elle voudrait que moi, j’aille vivre avec elle à New York. En méditant sur tout ça, je faisais découvrir le reste de cette ville que je ne supporte que difficilement, Casablanca, certainement classée deuxième capitale mondiale de la mendicité, après Bombay ou un truc comme ça.

Inutile d’ajouter que le reste du temps que nous avons passé ensemble a été des plus délectables, des plus savoureux, des plus complices et des plus sensuels. La dernière nuit, nous n’avons carrément pas dormi. Je ne veux pas entrer dans les détails, et j’ignore d’ailleurs si c’est par simple pudeur, ou alors parce qu’au fond, j’aimerais tout de même garder un minimum d’intimité, hors d’atteinte. Tant et si bien qu’en quittant la maison, en nous dirigeant vers la gare de Sidi Belyout pour prendre le train de 6 heures du matin pour l’aéroport, j’ai l’impression de marcher sur un trottoir en caoutchouc. Dans le train, j’ai débité un maximum de choses, pour la plupart des blagues que j’avais pris le soin de bien noter pour ne pas les oublier (j’ai cette fâcheuse habitude de les oublier rapidement aussi), dans le but de préserver une ambiance soutenable, pas trop pathétique. Quelques une ont faire rire Cindy, mais pas toutes, et pendant tout le voyage, elle s’est tenue agrippée à mon bras gauche, la tête sur mon épaule. J’ai prié le ciel pour qu’elle ne se mette pas à pleurer, et elle ne l’a pas fait. Je vous passe les détails des derniers moments, que je considère également comme trop « intimes », et hop, on fait un bond de trois jours, et on se retrouve tous ensemble dans ce putain de taxi.

Je roule tout seul, du côté du Cinéma Verdun, et j’essaye en vain de trouver quelque chose que je puisse écouter sans nécessairement penser à arrêter net le taxi, au milieu de la chaussée, et à fuir le plus loin possible. Pas évident, puisque sur la radio de Rabat Français, ils passent un type qui parle en Espagnol et qui ne veut pas arrêter ça ; sur Rabat en Arabe, ils passent une des chansons les plus stupides que je n’ai jamais entendues de ma vie, avec un Irakien connu qui radote des conneries du style « Coupe moi les ongles » (!). Quand je pense que quelqu’un a pris le temps pour s’asseoir et véritablement écrire ces paroles, que quelqu’un d’autre s’est véritablement assis pour composer ça, et que tout un orchestre s’est déplacé pour mettre ça en forme, ça me donne un haut le cœur que je réprime difficilement ; sur Médi 1, encore un cours de médecine, où l’intervenant nous tanne avec des détails sur le diabète ; sur la Radio de la Foire, un autre chanteur du Golf me donne l’impression de sautiller comme un singe en chantant un truc complètement incompréhensible et indigeste. J’ai décidé d’éteindre la radio. Et je me suis arrêté pour prendre deux clients. Ils montent tous les deux derrière, et se mettent tout de suite à parler, apparemment à continuer une discussion entammée, comme si c’était la fin du monde, après m’avoir aboyé qu’ils voulaient aller au Mâarif.

- Incroyable ! Je n’arrive pas à y croire !

- Puisque je t’ai dit que j’ai vu le bulletin de mes propres yeux ! C’est mon frère qui en a fait une photo-copie.

- Impensable… Au Maroc, ça ?

- Ecoute, je suis con… J’ai la copie. J’aurais du la prendre avec moi. Mais ça peut attendre demain, non ?

- Oui, j’aimerais voir ça de mes propres yeux, un directeur de société qui appartient à l’Etat et qui touche 58 millions de centimes de salaire net, par mois. Autant je me foutais un peu du boucan que ces deux types habillés en costard prêt à porter et cravates faisaient derrière, autant là, en entendant ce chiffre, sans faire exprès, je me suis intéressé à leur sujet de discussion. Et j’ai tendu l’oreille.

- Ben au retour cet après midi, je te montre ça. J’ai la photo-copie du bulletin de paie.

- Incroyable ! Et dans ce cas, combien gagne un ministre alors ? Deux cent millions par mois ?

- Tu seras surpris, mais pas du tout. D’après mon frère qui travaille aux finances, ils se font entre sept et huit millions par mois.

- C’est pas mal… Mais c’est tout ? Enfin, je veux dire c’est rien par rapport à ton fameux directeur !

- Eh attends ! Il paraît qu’il y en a d’autres qui touchent plus que ça. J’écoutais en faisant un effort impressionnant pour ne pas montrer que j’étais abasourdi. Il y a un type, directeur d’un Office qui vient d’ailleurs d’être viré, qui s’était adjugé un salaire de 72 millions net par mois. Sans bien sûr compter les primes et le « business ». C’est juste un salaire çq.

- Même en France, même aux Etats-Unis il n’y a pas de salaires versés par l’Etat qui soient aussi faramineux ! Pour un pays comme le Maroc, un petit pays qui est dans la merde, dont l’avenir dépend de la pluie, c’est une véritable honte. Mais enfin, ce sont des gens qui travaillent pour l’Etat, non ? Comment l’Etat, le Gouvernement peut-il permettre des choses pareilles dans un pays comme le Maroc ?

- Je ne sais pas. Ils doivent soit s’en foutre, soit être impuissants lorsque ces types s’adjugent des salaires pareils. Ou alors, il y a encore une magouille quelque part.

C’est sur ces considérations que nous avons atteint la destination. Ils sont partis en me laissant un pourboire d’un dirham. Pas mal. J’ai redémarré et je me suis aperçu qu’un gosse était accroché à l’arrière de ma voiture, et qu’il portait des patins à roulettes. Je me suis assuré qu’il s’agrippait bien au taxi, et qu’il prenait confiance, puis c’est là que j’ai donné un coup d’accélérateur cadencé mais bien appuyé, m’assurant qu’il ne lâche pas, et que je l’entraîne à atteindre une vitesse dangereuse pour lui, et ça a marché, il n’a pas lâché. Lorsque j’étais à 80 à l’heure, en jetant un coup d’œil au rétroviseur, je me suis rendu compte que le type était vert de peur, et je me suis demandé si j’allais donner un coup de frein sec, puis, finalement, j’ai décidé de décélérer en douceur, le ramenant à 25 à l’heure et le type s’est laissé larguer, apparemment conscient de son coup de bol. J’ai rallumé la radio, et là, il y avait finalement quelque chose d’intéressant. Une des stations passait un vieux tube de Bouchaïeb El Bidaoui. Ce qui m’a donné l’idée de m’arrêter devant chez Madame Guérin.

 

Episode 46

 

Mustapha Gazi -- Gazi's World

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