
Episode 44
Un gri-gri pour Achoura ?
Je pense que la veille de Achoura est, n’est-ce pas, une occasion comme une
autre, peut-être un peu plus opportune d’ailleurs, pour vous adresser cette
missive, et, reprendre le contact. Pourquoi Achoura ? Pourquoi pas ? Ne dit-on
pas que c’est la nuit où tout bascule, où toutes les sorcières et les fqihs de
tous quartiers populaires s’acharnent pour préparer votre avenir. Si vous avez
donc une migraine le lendemain, si vous sentez que vous avez un accès bizarre
qui vous pousse à vous pendre d’urgence, ce n’est pas grave, ce ne sont là que
quelques effets secondaires passagers (au pire, ils durent 10 ans…) des
formules mathématiques mélangées avec quelques ingrédients venant généralement
du Marché Ejjemaa à Derb Soltane, dont par exemple de la poudre de cervelle de
sanglier séchée au soleil, et les fameux Zaouak et Ezzernik. Tout cela n’est
rien, puisqu’il s’agit, en réalité, de redonner un coup de fouet à votre vie
amoureuse. Un conseil ? Faites un tour du coté de Bab Marrakech, et achetez 20
dirhams d’un cocktail anti-gri-gri, et demandez au type qu’il ne lésine pas
sur la peau du serpent (les jnouns ont peur de cette merde et prendront leurs
jambes à leur cou illico). Si vous avez dix dirhams de plus à dépenser,
achetez donc une pierre connue sous le nom de Hajrat El Fekk, et faites là
exploser en dessous de votre… derrière quoi.
Au cas où vous seriez marié, attendez-vous donc à retomber amoureux de votre
femme (si un jour il vous est vraiment arrivé de l’être), même si vous la
supportez depuis dix huit ans et que vous la considérez maintenant plus comme
une sœur un peu chiante qu’autre chose. Et si vous êtes en relation avec une
femme depuis, disons, pas plus de deux ans, période durant laquelle elle vous
fait languir, eh bien attendez-vous à en baver un peu plus. Car votre flemme
sera un peu plus ardente, et, évidemment, elle se comportera comme si vous
n’existiez même pas, ou à peine. Là, le conseil c’est de faire le sous-marin,
de disparaître de la surface de la terre, de ne pas l’appeler, et de tenir le
plus longtemps possible. Généralement, le plus longtemps possible, ça se situe
entre 12 et 24 heures. Je vous suggère d’attendre tout de même un peu plus, et
si vous pouvez pousser jusqu’à deux ans, ce sera bien. Très bien.
Si vous êtes seul et qu’en plus, vous n’avez aucune perspective ni attente
pour changer c et état des choses, autrement dit, si vous n’avez personne dans
votre vie et comptez en rester là, et si malgré tout, vous avez les mêmes
symptômes décrits précédemment, doublés par un sentiment d’euphorie injustifié,
dites-vous bien que si vous, vous ne visiez personne, quelqu’un vous vise. La
aussi, faites les mêmes provisions à Bab Marrakech, et comportez vous avec
toutes les femmes que vous rencontrez, sans exception, même les vieilles,
comme le pire des énergumènes. Si vous pouviez éviter d’adresser la parole à
toute femme croisée, ce serait un plus.
Il y a des fqihs, mais pour moi ce sont des charlatans, qui prétendent que si
vous portez dans votre poche et en permanence une cartouche de fusil de
chasse, sans préciser le calibre, cela vous protégera contre les affres de
Achoura. Je ne suis pas certain de cela. Et puis quoi encore ? Si on entre
dans cette logique, avec tous les risques et les chances d’être happé par un
gri-gri, il faudrait carrément transporter une Kalachnikov 32, ou alors, tant
que vous y êtes, un lance missile AK 719. Et pourquoi pas le USS Nimitz, tant
que vous y êtes ? Non. L’histoire des munitions, je n’y crois pas beaucoup.
Bon assez de ça. Dernière recommandation, avant de passer à autre chose, un
bon tube de Doliprane effervescent devrait être à portée de main, là où vous
êtes.
J’ignore si Cindy m’a fait un gri-gri là bas dans les recoins de Ait Bougez,
là où elle est entrain d’aider des Berbères à « avoir une meilleur qualité de
vie » en leur apprenant des choses qui ne me paraissent pas très
convainquantes, puisqu’à mon avis, la seule et unique manière d’arriver à son
but serait de leur obtenir une putain de carte verte, et un boulot de
nettoyeurs de gratte-ciel à New York. Et comme je crois que les Indiens ne
veulent pas de concurrence sur ce créneau, surtout que les Berbères ignorent
le vertige encore plus qu’eux-mêmes, eh bien la qualité de vie de ces pauvres
diables ne changera pas. Cindy aura beau sortir ses meilleurs astuces de ses
cahiers de cours de sociologie anthropologique, rien n’y fera. Mais si ça
amuse Cindy et donne un sens à sa vie, pourquoi pas ?
Donc, si je reste persuadé que ce n’est pas le genre de Cindy de me faire des
gri-gri pour que je tombe amoureux d’elle, il n’en reste pas moins que j’ai
des migraines permanentes, j’ai des insomnies qui font que je ne dors que par
périodes de 20 minutes entrecoupés, et puis, ne allons jusqu’au bout de la
sincérité, j’ai des accès urgents qui me poussent à envisager de me pendre. Et
dès que je me mets à penser à Cindy, et à la vie que nous pourrions tous les
deux avoir à New York, et que je fait passer ces douces perspectives avec un
double Doliprane sec ou un triple Claradol arrosé à l’eau sans glace, eh bien
je me sens d’attaque pour une nouvelle reprise, et je m’envole vers mon taxi.
En parlant de taxi, mais j’y reviendrai dans un autre épisode, je me suis fait
braquer dernièrement vers une heure de l’après midi, du coté des Sbata.
Donc, je me vois avec Cindy, vivant dans un studio à New York, pourquoi pas à
Chelsea, ou mieux, dans le West Village, elle écrivant sa thèse sur les Ait
Bougez, et faisant des entretiens intermittents pour un boulot d’enseignante
au Brooklyn College, et moi, faisant du Yellow Cab, et révisant mes cours
d’anglais pour reprendre mes études à l’université, pour me spécialiser, cette
fois-ci, dans les migrations et les errements des tribus Cherokee et Séminoles,
entre le Nord de la cote Ouest, et le sud de la cote Est, en fonction de
l’évolution annuelle du climat, juste avant l’arrivée de leur sauveur,
Christophe Colomb. Je nous vois donc le soir, nous retrouvant après avoir loué
trois ou quatre cassettes vidéo chez Block Busters ou Kings Video, entrain de
manger du riz cantonnais et du canard au soja (nom de Dieu) ou du Dumpling de
bœuf, le tout arrosé avec un bon Chardonnay bien sec. Et puis au lieu de
regarder l'un des films loués, nous décidons plutôt de regarder cette émission
sur The History Channel, qui montre comment la CIA a aidé le Shah d’Iran à
mettre en place la Savak, la police secrète qui lui a permis de faire
disparaître des milliers d’Iraniens, ou comment la CIA a liquidé Allende pour
mettre Pinochet aux commandes du Chili, pour permettre à ITT d’acheter du
cuivre tranquillement, grâce aux assassinats massifs des progressistes
chiliens. Le paradis. Le vrai paradis. Suite à quoi Cindy et moi nous enlaçons
pour une nuit tendre, protégés sous la neige sur Manhattan. Mais tout ça ne se
trouve que dans mon imagination. La réalité est plus rude à supporter. Ce soir,
je suis obligé d’aller dîner chez ma tante, à Derb Soltane. Qu’est-ce qu’on y
peut ?
Après avoir dit tout ça, je voudrai ajouter autre chose. Vous le savez sans
doute déjà, je suis perdu, pour ne pas dire complètement perdu, et la plupart
du temps. Je ne sais pas quoi faire. Ma vie s’écoule et passe à coté de moi,
comme s’il s’agissait de la vie sans grand intérêt, de quelqu’un d’autre.
Parfois, j’ai envie de tirer la sonnette d’alarme, de crier, de demander de
l’aide, mais à qui ? Qui peut m’aider ? Qui peut conseiller ? Vous ? Les
lecteurs ? Un ami ? Un vrai ? Ca existe ? Pas si j’en crois ma grand-mère, qui
ne cesse de répéter « Larbi, fais attention, c’est tous des Oulad Lehram ! »
Elle exagère sans doute.
A ce propos, Hamid, que je considère comme l’un de mes meilleurs amis, et qui
n’est autre que mon beau-frère, vient de tabasser ma sœur, il y a trois jours.
En apprenant ça, en rentrant le soir, je me suis rué sur le taxi, et j’ai été
chez eux. En arrivant, je me suis rendu compte qu’il était tellement saoul
qu’il m’a été très facile de lui botter le cul, après l’avoir enfermé dans la
chambre à coucher, loin de sa femme qui me suppliait et de ses bambins. Est-ce
vraiment ça l’amitié ?
Et en sortant de chez Hamid, j’ai repris le taxi, et je me suis posé la
question de savoir que si en fait, la solution à tout ça, ne tiendrait pas
dans le fait qu’au Maroc, nous devrions avoir plus de respect pour les femmes…
Ou alors pas du tout. Je suis perplexe à ce sujet.