Episode 18

J’ai donc quitté Chama à la bouche du métro, et contrairement à ce à quoi je m’attendais, son annonce ne m’a pas mis dans un état de déprime, ni même de déception. Tout au plus, je me suis senti un peu triste, sans plus. Bizarrement, j’avais une impression de flottement dans un état d’euphorie, comme si je me réveillais d’une petite anesthésie. Pas de sentiment de jalousie. Je n’ai même pas souffert en l’imaginant dans une étreinte amoureuse avec Raj. C’était peut être parce que c’était encore trop frais. Peut-être même pas, puisque malgré que plusieurs jours soient passés, je n’ai rien ressenti de tout ça… Larbi au cœur de pierre ? Peut-être bien que oui… Mais je ne me reconnais pas ; je veux dire que j’ai passé un paquet de nuits blanches à me tordre dans mon drap jusqu’au matin, à l’idée de savoir qu’une fille dont j’étais amoureux dormait au même moment dans le lit d’un autre. Larbi définitivement vacciné contre l’amour ? Ca me surprend un peu quand même… Surtout de le découvrir comme ça, à New York et avec Chama… Peut-être n’ai-je tout simplement jamais été amoureux d’elle.
D’ailleurs, en reprenant le train pour Brooklyn, il m’est arrivé un truc qui me prouve que ça palpite encore en moi. Il était près de 7 heures du soir, et le métro était au trois quart plein de personnes qui rentrent du travail. Ils bossent à Manhattan, et redescendent vers le sud, dans la direction de Brooklyn ou du Queens, une région adjacente, qui s’étend jusqu’à l’aéroport de JFK. Je prends donc place sur le premier banc libre, et le train démarre en trombe, comme il a l’habitude de le faire tout le temps. Si vite que par réflexe, tous les passagers non assis se tiennent aux barres ou aux poignées pour ne pas tomber. Au prochain stop, deux jeunes noirs aux airs d’étudiants bien en forme et habillés à la New-Yorkaise, pantalons très larges et tombants, tee shirts et casquettes, se sont installés l’un juste à coté de moi, et l’autre sur la banquette en face. Sans le moindre complexe, celui d’en face s’est mis à chanter à très haute voix " Lately " de Stevie Wonder, comme s’il était en train de répéter, comme si les autres passagers du compartiment n’existaient même pas. Sans doute mis à part moi-même, personne n’était choqué. Ceux qui lisaient le New York Post continuaient de le faire, ceux qui lisaient un bouquin aussi, les rabbins Juifs coiffés du grand chapeau noir d’où tombaient les boucles continuaient à étudier la Tora, ceux qui fixaient un point imaginaire situé dans les tunnels de New York continuaient de le faire. Moi aussi, je continuais à jouer au New-Yorkais que plus rien ne choque, en regardant les panneaux de pub pour un bureau d’avocats qui portaient l’inscription : " Vous voulez divorcer à moindres frais ? Contactez-nous ! "
Assis à coté de moi, l’autre noir répondait à son copain avec autant de ferveur.: " Cause this time could mean goodbye… " Je me disais : " Aandhoum Eddenia Hania ".
Et c’est à la prochaine station qu’elle est montée. Malgré la place disponible pour s’asseoir, elle est restée debout, devant la porte en face de moi. C’était une asiatique. Au début, elle ne me fit pas spécialement d’effet. Une simple asiatique comme on en voit des milliers à New York. Le train a encore démarré à une vitesse qui dépasse même celle des bus de Casa, et il a pris un virage tellement brusque, que même assis, j’ai du m’agripper à une barre pour ne pas m’écraser contre le gars qui chantait encore du Stevie Wonder. Pourquoi cette asiatique aux cheveux courts a-t-elle alors attiré mon attention ? Tout simplement parce qu’elle portait un sac sur son épaule, puis un grand sac de magasin avec la marque Banana Republic au bout du bras droit, la main gauche tenant un journal plié en quatre, qu’elle lisait. Avec quoi tenait-elle alors la poignée ? Avec rien. Le train avait beau accélérer, prendre des virages secs, vibrer sur la voie ou s’arrêter brusquement, cette asiatique aux traits fins, au visage très pale et aux mains parfaites, se tenait en parfait équilibre, malgré ses escarpins. Avec son numéro de parfait équilibriste, j’étais vraiment impressionné. Cette danse lui permettait de défier les lois de la mécanique. Ce subtil jeu de jambes qui lui donnait un équilibre infaillible m’a amené à les fixer, et je découvrais aussi leur parfaite beauté. C’est là que je me suis mis à me poser mille questions sur cette femme, et à essayer de m’imaginer des choses sur sa vie. Dans mon imagination, je me suis mis à lui inventer une vie et la lui remplir. J’ai décidé qu’elle était d’origine chinoise, naturalisée américaine, voire née à New York, et je l’ai appelée Sherry. Elle habite dans l’un des immeubles à briques rouges du Queens, elle travaille bien sûr à Manhattan, a un bon job dans un grand cabinet de finance ou d’avocat, un boulot d’intellectuel. Elle fait cette ligne deux fois par jour. Elle habite seule dans un deux-pièces. Son salon est peint à la couleur pêche, et le soir, elle y allume des bougies bleues et rouges. Dans un petit coin, elle a du matériel de sport et un vélo tout terrain. Sherry est très indépendante et ne se casse pas la tête à traîner un seul homme dans sa vie. Elle fait des voyages à Hawaii. Le week-end, elle fait ses courses à Chinatown dans la journée, et le soir, elle rencontre ses amis dans un des bars branchés du Upper West Side. Elle mange très équilibré, elle ne boit que le vendredi soir, et elle est très forte de caractère, sûre d’elle et hyper-équilibrée. Tout à fait le contraire de ce que je suis…
Un jour, si elle a des enfants, ce sera elle qui mènera la barque et réglera tout dans la famille. Avec ça, Sherry (je lui donne un nom pour qu’elle ne m’échappe pas) ne manque ni de grâce ni de charme physique. Ajoutés à tout ce cocktail, ses grands yeux noirs, ses pommettes racées et la finesse de son profil lui procurent une séduction trop subtile pour les amateurs de beauté plastique. Personne ne fait attention à elle, elle ne fait attention à personne. Mais moi, je suis pris dans ses pas de danse, et la grâce avec laquelle elle ignore les mouvements du train et continue de lire son journal.
Lorsque le train s’est arrêté à la station 77 th Street, j’ai du descendre, sans pour autant pouvoir échapper à mes pensées sur cette jeune asiatique. Plutôt que de l’abandonner à son sort heureux, et de reprendre le mien, je continuais de baigner dans son atmosphère… Je marchais le long du quai, et j’ai jeté un dernier coup d’œil au wagon qui démarrait. Sherry s’y tenait debout, les mains toujours libres, mais le regard cette fois-ci dirigé vers l’extérieur du train qui la menait vers le sud de New York. Elle avait plié son journal et l’avait mis dans la poche de son veston d’été gris clair qui collait bien à sa jupe bleu-nuit.
" Je reprendrai le même train, à la même heure ".
Le lendemain on était un vendredi, et mon frère auquel je n’ai rien raconté de cette rencontre m’a proposé de le rejoindre dans sa boite de nuit, pour boire un verre et m’amuser un peu.
• Tiens voilà l’adresse et les indications pour y arriver. Je dois y aller maintenant, je suis en retard. Sois devant la porte à 10 heures précises, pour que je te fasse entrer sans payer, ok ?
• Ok, ça marche.
• 10 heures précises, hein ? Je ne pourrai pas t’attendre si tu tardes !
• Allez T’halla…
Je n’ai pas pris le bon train, et lorsque je suis arrivé devant l’entrée du Faces, il était 10h 35. Bien sûr, mon frère n’était plus là, et j’ai du faire la queue. J’étais juste derrière un jeune gars qui avait l’air de venir d’un pays du golf. C’est allé assez rapidement, et lorsque ce fut au tour de ce gars d’entrer, le portier lui a demandé sa carte d’identité pour vérifier qu’il était en âge d’entrer dans un night club. Le jeune gars lui a donné un passeport. En le lisant, le portier a froncé les sourcils et lui a demandé :
• Quel âge avez-vous, s’il vous plaît ?
• 22 ans
• Y a un problème avec cette date de naissance sur votre passeport, monsieur.
• Quel problème ?
• Je vois ici 13xx… Hmmm… Attendez une minute s’il vous plaît, je reviens…
Et puis on l’a entendu gueuler à quelqu’un à l’intérieur :
• Hé, Jack, y a un gars à la porte qui prétend qu’il a six siècles. Viens voir s’il te plaît !
• Ok, c’est quoi cette connerie de six siècles ? T’es fou ou quoi ?
• Mais non , regarde toi-même la date sur son passeport !
• Fais voir ça… Ah ben ouais, c’est quoi ce truc ?
• Alors, ça lui fait quel âge au Monsieur ? Six siècles, non ?
• Laisse tomber mec, y a un problème là. On va appeler le manager assistant.
Et c’est là que mon frère est arrivé dans son costard noir avec cravate. Après leur avoir expliqué que la date sur ce passeport était basée sur le calendrier arabe, ils ont fait entrer ce gars, et moi avec.

 

Episode 19

 

Mustapha Gazi -- Gazi's World

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