
Episode 29
Larbi pète les plombs !
Je sors de l’arrondissement, je fais un tour sur la Corniche, je prends une
pute qui vient de sortir de l’Hotel Tarik, où elle vient de passer une nuit
avec un Pingoin (ou un Hawli en marocain), et elle me file une Marlboro
Ultra-Light que j’allume sans faire attention à son visage angélique, que je
ne découvrirai que par hasard, au moment où je regarde à droite pour voir si
ce bus crasseux de Zahraoui va s’arrêter au Stop où il ne s’arrête pas
d’ailleurs.
Je suis obligé de donner un coup de volant sec à gauche, et un coup de frein
sec, pour éviter que le bus ne grimpe au dessus du taxi, et qu’il n’abîme la
nana. Une nana, qui, je le remarque maintenant, n’a pas plus de dix sept ans,
et possède un visage angélique. Avec ce brusque mouvement, elle m’a presque
sauté dessus, elle a écrasé le levier de vitesse avec ses fesses, balancé son
sac à main dont les lacets se sont enroulés autour de la pédale d’embrayage et
du frein, et elle avait, je n’arrive pas à le croire, ses bras autour de mon
siège.
Je suis resté raide sur mon siège qui me donnait l’impression d’être à la
température d’ébullition de l’eau, et j’avais l’impression que la base de mon
jean glissait sur un sac visqueux. J’ai ouvert la vitre et j’ai soufflé. La
fille a sorti une grosse insulte que je n’oserai pas relever dans ces lignes…
Je l’ai regardé, plus abasourdi par on jeune âge, sa beauté et son expression
que par le fait qu’on allait se faire monter dessus par un bus de 10 tonnes.
C’est là, qu’elle m’a dit qu’elle voulait rentrer chez elle à Ben J’dia, mais
qu’elle n’avait rien contre le fait d’aller prendre un café sur la Corniche,
puisque nous y étions déjà… Nous sommes donc assis là, sur une terrasse,
faisant face à la mer, au soleil, avec une vue imprenable sur Sidi
Abderrahmane et des bateaux blancs qui étaient en rade au large de Casablanca.
Nous étions loin de nous en douter, mais l’un des ces foutus bateaux doit
sûrement transporter des voitures Toyota. Du moins, c’est l’idée que
m’inspirait tout ça…
- Tu viens souvent ici ? Elle m’a posé la question en allumant une Ultra Light
- Très souvent, et toi ?
- Tous les soirs.
- Ah bon ? Tu fais quoi tous les soirs ici ?
- Je travaille…
J’imaginais bien qu’elle ne venait pas faire de la comptabilité chaque soir
sur la Corniche, mais je n’ai quand-même pas pu m’empêcher de poser la
question fatidique :
- Tu travailles où ?
- Dans les hôtels !
- Tu fais quoi, je veux dire… Tu danses ? Ou le ménage… ou quoi… ?
- Non je fais des affaires.
- Des affaires ? Ah oui ? Tu vends quoi ?
- L’amour à des Hwalas.
- Ca paye bien ça, comme métier ?
- Oui. Comment tu t’appelles ? J’ai l’impression d’avoir déjà vu ta tronche
quelque part… Tu n’habites pas au Mâarif par hasard ? Tu connais un certain
Hassan ?
- Hassan ? Non, non… J’habite loin du Mâarif… Mais quel Hassan ?
- Laisse tomber… je crois que je te confonds avec quelqu’un d’autre.
- Peut-être, mais peut-être que nous nous sommes déjà vus quelque part.
Maintenant que j’y pense, j’ai bien l’impression que nous nous sommes déjà
croisés. Mais diable, où ? Et ce Hassan, qui c’est ?
- C’est un flic. Enfin un civil. Très serviable, mais…
- Un civil ? Mmmm…
- Bon. Tu vas où après ça ? Moi, j’ai changé d’avis. je vais aller à la
Galerie Ben Omar. Je dois passer prendre des habits sur lesquels j’ai versé
une avance. Et ton nom, tu ne m’as pas dit. Moi je m’appelle Soumaya.
- Moi c’est heuu…. L… Larbi quoi…
- C’est vieuuuux comme nom ça ! Tu devrais le changer ? Ca te va pas. Tu
devrais t’appeler Samir, ou Jamil, Ou Karim… Laisse moi te choisir un nom, et
tu viens avec moi à la galerie, ok ?
- Je viens avec toi, oui, mais pour le nom, Larbi c’est suffisant pour moi, je
crois…
- Noooon ! Je vais t’appeler Majid, tiens. C’est joli Majid comme nom. Et je
suis sûre que si tu t’habillais autrement, tu aurais l’air d’autre chose que
d’un Beznasse. Je t’achète des habits aussi, allez, viens !
- Non, non, pour les habits, pas question, tu sais. J’aime bien être comme ça.
Incognito. Je passe inaperçu. Dans ce bled, il vaut mieux passer inaperçu.
T’es pas d’accord avec moi, non ?
- Mais il est fou celui-là ! Regardez-moi ça ! Allez on bouge d’ici !
- Bon ben, attend, je paye les cafés…
Et nous voilà dans le taxi. Je stresse un maximum, et je me demande encore ce
que c’est que cette nana de 17 ans qui veut m’acheter des habits et me faire
changer de nom… Le trafic n’arrange pas les choses. En passant un grand rond-point,
le flic quoi fait la circulation me fait un salut du bras, parce que je l’ai
raccompagné plusieurs fois, et j’en tire une certaine fierté devant la nana
qui ne fait même pas attention et donne l’impression d’être plongée dans une
réflexion profonde. Ce qui a eu pour effet sur moi de me rendre nerveux,
irrité et m’a aussi plongé dans un état de torpeur sans nom.
Soudain, sans prévenir le moindre du monde, la jeune fille s’est rapprochée de
moi, a posé sa tête sur mon épaule droite et sa main droit sur ma cuisse
droite, en laissant sa main gauche sur sa jambe droite, son sac bordeaux sur
ses genoux. A son contact, j’ai senti les muscles de mon corps se raidir, se
tendre comme si on m’avait injecté du ciment dans le sang, et j’ai senti une
onde de chaleur monter des pieds vers la poitrine, et avant d’atteindre ma
tête, l’onde a déclenché une vague de sueurs froides qui faisait que mon
dossier devenait comme un bloc de glace.
Nous étions en plein milieu du trafic de la sortie des bureaux, des dizaines
de voitures étaient à ma droite, à ma gauche, devant derrière, trois flics
essayaient de faire la circulation, en sifflant à fond et en tourbillonnant
des bras, des bus de toutes les couleurs tournaient aussi autour de ce rond-point
et crachaient de la fumée qui, soudain me paraissait bienfaitrice, des
mobylettes et des bicyclettes et des scooters passaient comme des Ovnis dans
un jeu vidéo, les dizaines de voitures et de bus et de taxis blancs sont
devenus des milliers et se sont mis à tourbillonner dans ma tête, les trois
flics étaient devenus une armée qui chargeait des piétons affolés, les klaxons
remplissaient l’air et je n’entendais même plu cette foutue Médi 1, ça
tournait dans tous les sens, et j’étais pris dans une crise d’hallucinations,
qui s’accentuait lorsque je pensais à Cheikh Saleh de la Moukataâa, au Caïd, à
mon père qui faisait semblant de mourir, aux vagues de Sidid Abderrahmane, et
ce n’est que lorsque la fille m’a secoué en me demandant pourquoi j’ai fait le
rond point trois fois que j’ai commencé à revenir un peu à la raison. Les
voitures ont lentement repris leur palce, les bus aussi, et les motos
n’étaient plus que ce qu’elles étaient, les trois policiers étaient là, et je
me rendais même compte que l’un d’eux me faisait signe de m’arrêter sur le bas
côté. Je me suis arrêté, et lorsqu’il m’a demandé les papiers de la voiture
après m’avoir salué et dit : Yak Labas ? Ouach T’settiti ? Je lui ai donné les
papiers dans un portefeuille sans même le regarder, la fille de 17 ans
semblait inquiète, et c’est là que j’ai tout compris.