Episode 11

J’ai essayé d’en savoir d’avantage sur cette arrestation de Abderrahim, mais je n’ai pas pu obtenir grand-chose. Bien sur, je voulais savoir pourquoi il a été arrêté, et voir si cela avait quelque chose avec mon enquête et la disparition des deux filles. Mais a qui puis-je vraiment demander ?
Le problème, c’est que je ne connais personne de sa famille. Même ce fameux Maître, je ne sais pas ou il habite, et je n’ai pas ses coordonnées. D’ailleurs, a savoir s’il en a vraiment, des coordonnées celui-la.
Tout ce qu’il me reste donc, ce sont les gars du café, et encore. Ils ne me connaissent pas au point de me faire confiance. Ils doivent peut-être même me prendre pour un flic…
Ce que j’ai pu avoir de la part du vieux garçon qui nous a servis quelques fois ensemble ne me permettait de tirer aucune conclusion.
" Ils sont venus le chercher a l’aube chez-lui, a-t-il dit. Il parait qu’il est impliqué dans une affaire de mœurs ou de drogue… "
C’est tout. Pas grand-chose quoi…
J’ai pensé aller me renseigner a la prison, mais sur conseil d’un ami, j’ai évité de le faire. On ne sait jamais. Si c’est pour cette disparition, ca pourrait éveiller des soupçons, et je risque de m’attirer des ennuis… Alors, je décide d’attendre…
Cette journée a été vraiment dure et éprouvante. J’en ai vraiment par-dessus la tête de tout ce stress ! Tiens, demains je ne travaille pas !
Si Larbi arrête de travailler une journée, le monde ne va pas s’arrêter de tourner, quoi… Et puis je vais m’offrir un peu de " plaisir ". Je vais faire des choses pour me faire plaisir… J’y ai bien droit, non ?
Alors j’appelle une ancienne connaissance, Naima, et je lui propose qu’on se voie le lendemain. Je ne l’avais pas revue depuis trois ou quatre mois.
• Salut, c’est moi, Larbi
• Aaah Larbi, comment ca va ? Ghebra hadi !
• A fine al Zzine ? Matouhachtinach ?
• C’est toi qui as disparu, al harrab !
• Tu sais, le travail et les petits soucis…
• Wa bezzaff aal khedma
• Kain chi blan al aafrita ?
• A toi de proposer…
• Ca te dirait de prendre un café demain ?
• Pourquoi pas ? A onze heures, ca va ?
• C’est bon, je me réveille tard demain de toute façon… On pourra se faire un film l’après-midi, non ?
• Ah ca tombe bien ! J’ai envie de voir Titanic !
• Ok, ca marche !
• On se retrouve au même café, a Mers Sultan ?
• Ca marche.
• Allez ciao azzine
• A demain
Il y a des filles avec les quelles la vie n’est pas trop compliquée. Pas trop de casse tête chinois, de scènes de théâtre ou de jeux a se torturer l’esprit… Ca marche comme sur des roulettes, quoi.
Le problème c’est que généralement, on ne tombe pas amoureux des nanas comme ca, et je trouve ca injuste. J’ai l’impression qu’on ne tombe pas amoureux d’elles, justement parce que tout marche facilement avec elles. On tombe plutôt amoureux des filles qui posent beaucoup de problèmes ou qui paraissent inaccessibles. Le problème, c’est que les nanas sont conscientes de ca. Pour qu’on les aime, elles font tout pour paraître inaccessibles. Et très souvent, elles le deviennent vraiment. En tout cas pour moi, pauvre petit Larbi dans son petit taxi rouge qui arpente les rues de Casablanca, a la recherche de quelques dirhams de plus.
Quand je vois un mec en BM ou 4x4 avec une jolie fille arrêté devant moi au feu rouge, je me dis souvent : " C’est normal, a ouldi Larbi… Les femmes ont besoin qu’on les cajole et qu’on en prenne bien soin. A par ton romantisme a la con, tes lettres et tes poèmes d’amour que tu fais pour faire passer le temps, qu’est-ce que tu as a leur offrir ? Ton taxi pourri ou des tonnes de soûlards ont degueule, des tas de bébés ont pissé, et des tas de T’najers se sont renversées, n’est pas un lieu digne d’une fille fragile et précieuse telle que tu les aimes, et telles que tu regardes a longueur de journées assises aux cotés d’un gars qui a le coude gauche posée sur la vitre baissée d’une cabriolet, et le bras droit tendu vers le volant qu’on dirait se trouvant a trois kilomètres du siège avant… C’est la vie Larbi… Parfois je me surprends a rêver qu’un jour sûrement, justice sera faite a un carrefour de Mers Sultan, du Maarif ou du boulevard d’Anfa. La, elle montera et me reconnaîtra pour mes qualités humaines… Tu parles, Larbi… Réveille-toi, arrête de rêver et de fantasmer. Qualités humaine ! De toute façon, même si elle accepte une invitation, tu n’as même pas un endroit ou l’emmener…Enfin, ca c’est un autre problème universel… "
Donc le lendemain, on se voit avec Naima, la fille qui ne pose pas de problème. On prend le café ensemble, puis l’après-midi, on va voir Titanic. Je sors de ce film complètement agacé. Je veux dire, ce film autour duquel on a fait tant de vacarme, n’en valait pas la peine. C’est un vrai attrape-nigaud, et on a réussi a le vendre en clamant partout qu’il a coûté trois cent millions de dollars. Franchement, il ne m’a pas plu du tout. Je sais, il a eu dix huit mille oscars, etc… Mais je me demande si ces histoires d’oscars aussi ne sont pas qu’une super grosse magouille commerciale. En tout cas, ca marche bien ce genre de marketing. On dépense des fortunes pour faire des effets spéciaux (qui laissent a désirer d’ailleurs), puis pour faire toute une campagne de propagande. On double le prix des places de cinéma (j’ai paye 100 dhs pour les deux), et on attend que les gens viennent s’entasser devant les guichets, avant de se faire bousculer par des videurs et des vigiles employés par les exploitants, qui distribuent de temps en temps des coups pour que tout le monde fasse une queue disciplinee. Les gens resistent parce qu’ils ont l’impression que ce qui les attend en vaut la peine. Et quand on rentre, c’est un fiasco. En tout cas pour moi. Je ne sais pas si certains ont vu l’Aventure du Poséidon. La même histoire, mais l’Aventure du Poséidon est un véritable monument du cinéma. Et il n’y a pas eu besoin de faire tout ce vacarme autour… Mais bon, aujourd’hui, le marketing, c’est l’art de vendre l’invendable, le mauvais. C’est l’art d’arnaquer les masses…
Un petit détail cependant, devant autant d’ennui et de lenteurs, je me suis surpris à prendre la main de Naima qui s’est laissée faire. S’en suivirent quelques caresses discrètes…
Donc on sort de Titanic (que Naima n’aime pas non plus), et je propose qu’on aille faire un tour chez-moi.
• T’es sur ? Et tes parents ?
• Non non, ils sont tous partis ce matin chez ma tante. Ils vont passer la nuit là-bas.
• T’es sur ?
• Ben puisque je te le dis… Je ne vais pas prendre le risque si je sais qu’ils sont la…
• Ok, mais je dois rentrer chez-moi avant 9 heures.
• Ok
Juste au moment ou on se dirigeait vers le parking pour prendre le taxi, on aperçoit deux gardiens de la paix en uniforme bleus qui se dirigent lentement mais sûrement vers nous. L’un avec un képi pointu et l’autre rond. Arrivés a notre hauteur, l’un d’eux nous fait un salut.
• La carte… ?
" Oh merde… " je me dis. J’ai oublié cette putain de campagne de raffles… Je lui donne la mienne, et Naima sort la sienne, sans qu’on ne la lui demande.
- Bellati n’ti, Hta nkemmlou maah houa
Pendant que le gars au kepi rond prenait le contrôle, l’autre se tenant prêt a l’arrière.
• Qui est cette fille ?
• C’est ma cousine, elle s’appelle Naima… Elle travaille avec son père. Son père a une usine de caoutchouc a Derb Ghallef… Il est …
• Tu parles un peu trop toi. Qu’est-ce que c’est que ce nom la ? Qu’est-ce que tu fais, toi ? J’ai déjà vu cette kemmara quelque part…
• Ah oui, moi, c’est Larbi. Eh oui, moi aussi je reconnais cette " honorable figure ". C’est normal, je vous reconnais bien aussi. Ssi Hamid yak ? Je vous ai pris plusieurs fois dans mon taxi, pour vous emmener au commissariat.
• C’est vrai, ca ? T’as un taxi, toi ?
• Ouai, et Naima, c’est ma cousine. On va peut-être se marier un jour. Si son père accepte quoi… Il a beaucoup de fric, lui. Il veut plutôt un friqué. Qui va accepter de marier sa fille avec un pauvre gars qui fait du taxi ? Aujourd’hui, il faut avoir au minimum un poste de …
• Bon bon bon, arrête. Tiens, voila ta carte, et fais attention. En ce moment, c’est un peu " chaud ". Had leblassa khaiba…
Heureusement, ni Naima, ni l’autre gars ne parlaient.
Le gars etait un peu désorienté par tout ce débit de paroles qui lui donnaient sans doute l’impression de ne jamais s’arrêter.
Une fois dans le taxi, Naima m’a dit qu’heureusement que je le connaissais et que je l’avais raccompagné quelques fois.
• Je ne l’ai jamais raccompagné, je ne l’ai même jamais vu de ma vie, tu sais…
• Quel acteur ! En tout cas c’est bien joué, j’ai vraiment eu peur qu’on finisse au poste pour atteinte a la pudeur…
Puis on s’est dirigé vers la Médina, par la cotiere, sans vraiment trop parler. Une fois sur le pallier, j’ai mis la clé dans la serrure, j’ai poussé la porte, et devinez quoi !
Ma mère est assise la, avec mon frère et ma satanée tante chez laquelle ils devaient tous passer la nuit ! J’ai fait un mouvement du bras pour arrêter l’élan de Naima qui avait aussi l’air surprise.
• Yak labas al Aarbi ?
J’ai serré les dents au point de faire éclater la mâchoire, mais sans rien montrer…
• Dkhoul a ouldi nchoufouk, criait la vieille tante qui, au lieu de les retenir pour passer la nuit chez elle, s’est plutôt déplacée pour venir m’empoisonner la vie chez-moi, encore une fois.
• Ton père est dans sa chambre…
• Ouais ouais ouais… j’ai oublié un truc dans la voiture… je reviens…
Je raccompagne Naima dans son quartier, et je me dirige du cote du phare d’El Hank. Je gare la voiture face à la mer, et je scrute l’horizon qu’on arrive à peine a distinguer.
Une dizaine de navires sont stationnés " au mouillage ", et attendent leur tour pour entrer déverser leur marchandise dans le port de Casablanca. Leurs lumières dorées scintillent dans la nuit. Je sors la lettre de Chama pliée en huit, et me mets à la relire. " Je devrais lui répondre ".

 

Episode 12

 

Mustapha Gazi -- Gazi's World

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