
Episode 19
C’est début septembre, et ca fait un
bout de temps que je suis à New York. Plus des deux semaines hypothétiques que
j’aurais du passer en vacance chez mon frère. En principe, je devrais
commencer à me poser la question de rentre au Maroc. Bizarrement, je ne le
fais pas. Et j’ai l’impression que le temps passe comme l’éclair. Est-ce que
le Maroc me manque ? Je ne sais pas… A vrai dire, je ne me suis même pas posé
la question… En tout cas, je n’ai jamais ressenti une nostalgie urgente pour
telle ou telle chose. Peut-être parce que c’est la première fois que je
voyage. Ce qui est sur, c’est qu’il y a plein de choses qui ne manquent pas.
Par exemple ? Facile à trouver : les chauffeurs de camions d’ordures qui
pressent leur contenu au maximum et qui laissent des traînées de jus qui
fermentent au soleil de l’été et qui dégagent une odeur dont le nauséabond ne
se trouve peut-être même pas en enfer, les filles auxquelles vous donnez
rendez-vous en sachant à l’avance qu’elles ne viendront pas, les actrices
égyptiennes qui nous noient de larmes parce qu’elles n’épouseront pas leur
cousin ingénieur, les trous en plein boulevard qui vous obligent à faire un
tour à la ferraille de Sidi Moumen, les mendiants, cireurs et autres vendeurs
de détail qui vous harcèlent cent fois en une demi-heure lorsque vous voulez
un peu de tranquillité sur la terrasse du café de France. Plein d’autres
choses, sans bien sur oublier ma tante.
Je me suis surpris a me poser la question de savoir si je suis obligé de
retourner au Maroc. Et a vrai dire, je n’ai pas de réponse. Maintenant,
j’évite d’y penser, et je me laisse vivre a New York. En plus, il faut dire
que mon frère ne m’aide pas. Je veux dire que normalement, il devrait me
demander si c’est OK pour mon boulot que je m’absente autant, si la famille ne
risque pas d’avoir besoin de moi, ou un truc de ce style. Eh bien non. Il n’en
a jamais rien fait. Sauf une fois ou il m’a demandé de passer un coup de fil à
ma mère pour dire que tout va bien. Il est vachement cool, lui. Peut-Etre
qu’il veut que je reste finalement… Il me propose souvent de sortir pour me
faire découvrir par exemple Staten Island, pour faire un tour dans le New
Jersey, ou pour aller taper des bières chinoises dans Chinatown. Et puis
après, il prend un peu de distance, en me demandant si j’ai besoin de fric ou
autre chose.
Voilà, je suis donc un peu coincé dans cette position. Et je vous promets que
comme situations, j’ai vu pire. Alors Who cares ? Pour le moment, je suis la…
Je vais flâner, et pourquoi pas, essayer de retrouver Sherry, un soir, dans le
métro qui va vers le Queens… Je me suis fait un plan pour ca. J’ai décidé d’y
aller une journée sur deux, en commençant par un lundi. Et cette fois-ci, je
lui parlerai.
En attendant, j’ai commencé par fréquenter un peu plus Brooklyn. Mon frère m’a
emmené une fois dans un café restaurant qui appartient à un Marocain dans le
quartier. Ce gars a de la chance, car la plupart des Marocains de Brooklyn se
retrouvent dans son resto le soir, pour jouer aux cartes, boire du thé à la
menthe, fumer, et il y en a pas mal qui commandent des tagines ou du couscous.
Il se fait donc pas mal de fric. Ca n’a quand même rien à voir avec le café de
Bba Omar. C’est confortable, avec des matelas à la marocaine, des murs
tapissée avec des tissus verts et rouges avec du doré, et beaucoup de
décoration artisanale, avec des tapis, des sinias, et tout ce qu’on peut
trouver dans un bazar pour touristes aux Habous. C’est sans doute pour ca que
j’en ai eu vite marre de cet endroit. Trop touristique pour moi. Larbi ne se
fait pas attraper par les attrape-nigauds. Et puis la musique andalouse, non
merci. Un truc qui me donne la nausée ca. Question de goût…
Alors je n’ai été qu’une seule fois dans ce resto. Assez pour que je fasse la
connaissance d’ El Mokhtar.
El Mokhtar est un flambeur. C’est aussi un joueur. Au premier coup d’œil, ce
mec m’a vachement impressionné. Il distribuait de l’argent à droit à gauche.
Il payait à boire, à bouffer, il prêtait même l’argent à ceux qui étaient trop
à sec pour continuer jouer au Rami avec lui. Une seule condition, il fallait
être marocain. Et comme presque tout le monde l’était, il en claquait du fric,
El Mokhtar.
" Eh Noureddine ? Yakma lkhouadri hada ? " avait demandée El Mokhtar quand on
est arrivé.
• Ouais, c’est Larbi.
• Ahlaaaan assi Larbi ! ! ! Reyhou reyhou ! ! ! Qu’est-ce que tu bois à Larbi
?
C’est comme ca que ca a commencé. Et depuis ce jour, j’arrive difficilement à
passer une journée sans voir El Mokhtar. Je ne sais pas pourquoi, mais ce type
s’est branché sur moi. Je veux dire qu’il se passe rarement un jour sans qu’il
ne m’appelle tôt le matin pour qu’on aille faire un truc ensemble.
Cette soirée au resto, il en a eu un peu ras-le-bol des cartes, s’est levé de
la table, et est venu s’asseoir à la notre. Il m’a posé quelques questions
rapides sur le Maroc qu’il n’a pas vu depuis treize ans, et on a passé la
soirée à écouter ses histoires, avec ses potes Grecs du quartier et ses amis
Italiens du quartier de Bensonhurst a Brooklyn. Des histoires souvent
marrantes, parfois risquées, et toujours incroyables. Je me disais : " Encore
un mythomane… "
Mais je me trompais, car d’après mon frère, tout ca est vrai. El Mokhtar
conduit bien une Cadillac Coupé El Dorado couleur crème et intérieur cuir
rouge, et il habite un duplex sur Show Road, le meilleur endroit de Brooklyn.
Juste en face de la mer. Le soir, de son balcon, on a une vue imprenable sur
les gratte-ciels de Manhattan, avec la mer en avant-plan. Lorsque j’ai été
chez lui pour la première fois, j’en avais le souffle coupée. Car El Mokhtar (ou
El Mokh) comme l’appellent ses copains s’est bizarrement pris de sympathie
pour moi. Sans dire pourquoi. A une seule occasion, il m’a dit qu’il me
trouvait " Biiikhir ". C’était le lendemain de cette soirée, ou il avait
appelé pour parler à Noureddine. Ne l’ayant pas trouvé à la maison, il a
engagé la discussion, et m’a proposé d’aller faire un tour avec lui. Puis il
est tout de suite venu me prendre avec son El Dorado que j’aime beaucoup,
spécialement avec ce pneu qui lui colle au derrière. El Mokh (certains
Américains l’appellent aussi The Brain), m’a ensuite proposé de faire un
jogging sur Show Road, et c’est devenu un rendez-vous pratiquement régulier.
Mon frère ne voyait pas cette " amitié " d’un très bon œil. Il m’a dit de ne
pas trop fréquenter El Mokh. Et le pire, c’est qu’El Mokh l’a tout de suite
devinée. Il n’est pas passé par quatre chemins : " Je sais que Noureddine va
te déconseiller de me fréquenter. Il a peut-être raison. C’est ton frère, et
je l’adore. Si je te disais qu’il y a quelques années, il m’a tendu la perche
plus d’une fois. Quand j’étais fauché, il m’a filé tout le fric que je lui
demandais, sans compter. Quand je n’avais même pas de quoi payer le loyer, il
m’a accueilli chez lui pendant huit mois. Il m’a même débrouillé plusieurs
jobs. Mais pour m’en sortir, j’ai du faire des trucs que lui ne ferait jamais.
"
• Ah ouais ?
• Tu ne veux pas savoir quel genre de trucs ?
• Pas vraiment, non. Ca ne me regarde pas comment chacun gère sa vie. On peut
sortir, faire des parties de cartes, courir, mais c’est toi qui fais ta vie.
• T’es unique Larbi ! T’es le seul du pays qui ne me demande pas comment je
fais pour conduire les plus belles caisses, pour payer une fortune pour mon
loyer, et pour me faire les plus belles nanas ! Bravo !
• Tu te fais les plus belles nanas, aussi ?
• Ca t’étonne ou quoi ?
Puis il a éclaté de rire.
• Ah non, mais je les ai vues dans Manhattan, et j’arrive pas a m’imaginer ca…
Une petite parenthèse, il faut vous dire que lors de cette soirée ou mon frère
m’a invité à aller à son night club, j’en ai vu, des belles nanas. A vrai
dire, c’était un véritable choc pour moi de débarquer à chaud au milieu de
cette ambiance de l’une des boites de nuit les plus branchées de New York. Moi,
Larbi qui n’avais jamais mis les pieds dans un night club au Maroc. C’était
une soirée que je qualifierai de vertigineuse. Le night club s’étalait sur
trois étages, aussi immenses les uns que les autres. J’étais complètement
sonnée par les lumières, la musique, la frénésie collective, et surtout par le
nombre de filles canons. Des blondes, des brunes, des jaunes, des rouges, des
bleues, des noires, des violettes, aux cheveux longs, aux cheveux courts, il y
en avait même une avec la tête rasée et une boucle a son nez. D’habitude, je
ne supporte pas la musique qu’ils appellent techno. Mais la, j’étais tellement
sonné que je n’y faisais même pas attention. Et tout ce monde la, dansait, se
tordait, embrassait, enlaçait, courrait derrière tout le monde. Mon frère
était de service, et il ne pouvait pas rester avec moi plus de dix minutes.
Alors j’étais la, livré a moi-même, comme une statue, complètement abasourdi
par ce que je voyais. Je me demandais si les boites aux quelles je conduis des
clients sur la corniche sont comme ca. Ca m’étonnerait… J’étais là avec mon
verre a la main devant une piste de danse, et je sortais du lot. Sans m’en
rendre compte, une fille (sûrement pétée) a interrompu sa danse, s’est dirigé
vers moi, et m’a pris le verre de ma main. Interloqué, je ne savais pas quoi
faire. Je lui ai juste laissé le verre. Sans toucher à ce qu’il contenait,
elle l’a simplement posé sur le bar qui était derrière moi, et de son autre
main, elle m’a entraîné vers la piste. La première danse que j’ai jamais faite.
Je me suis rendu compte qu’elle était très jolie, qu’elle était avec un gars.
Elle me tenait par les deux mains, et le gars avait disparu. Je ne pouvais
qu’arborer un sourire peut-être stupide. Deux minutes plus tard, le gars est
revenu avec un autre. T’es dans la merde Larbi. Mais non, ils ne m’ont rien
dit. Au contraire, ils dansaient et se montraient décontractés, alors qu’elle
continuait à danser avec moi et a rire. J’ai trouvé la situation un peu limite,
et je lui ai dit " thank you ". Elle a compris que j’allais repartir vers le
bar, et imaginez quoi, elle m’a fait une bise sur la bouche ! Un grand sourire,
et je lui ai fait bye de la main… Voilà comment ma toute première soirée dans
un night club s’est passée. Un choc a tout point de vue.
El Mokhtar avait commencé à se faire beaucoup de fric en vendant des numéros
de téléphone. Un concept de business bizarre. En pratique, il se tenait
derrière des gens qui téléphonaient dans des cabines. Pendant qu’ils
composaient les numéros qui étaient inscrits sur des cartes de téléphone qui
donnent l’accès aux lignes, il retenait les chiffres mentalement un par un,
puis les revendait à des gars qui voulaient téléphoner à l’étranger à moindre
coût. En une journée de travail, il lui arrivait de gagner trois cent ou
quatre cent dollars. Puis il s’est diversifié, et maintenant, il est homme
d’affaire. Quelles affaires ? Je ne le sais pas.
El Mokh est beau gosse. On le confondrait facilement avec un Italien
d’ailleurs… Il est élégant, sportif, et très intelligent. Très vif d’esprit.
Puis il a plein d’amis partout. Il est très connu dans Bensonhurst, le
quartier de la maffia Italienne.
• Ce sont tous mes amis, il me disait une fois alors que plein de gars adossés
a un mur ou une voiture lui faisaient des " Hey, what’s up The Brain ! ". Mais
je te conseille une chose. Ne parle jamais à une nana dans leur quartier, si
tu veux sortir entier. Pour draguer, tu as tout New York, moins Bensonhurst.
Ca te laisse beaucoup de terrain de chasse.
• Bien compris. Je me passerai des Italiennes.
• J’aime bien ton sens du sacrifice.
• Eh oui, il faut savoir ne pas être trop gourmand
• J’aime bien aussi ton sens de l’humour, A Bba Aarroub. Al Khaouaar. Dis-moi,
au fait. T’as trouvé du boulot à New York ?
• Quel boulot ?
• Tu comptes chaumer éternellement ici ?
• Pourquoi, t’as un boulot pour moi ?
• Non, mais ca pourrait se trouver facilement…
• Ah ouais, quel genre de travail ?
• Un truc régulier, tranquille… Pas d’embrouille. Réfléchis, et tiens moi au
courant. Je pourrai te présenter des gens bien
• Ok, Itoub Aalik, Assi L’mokhtar…
• En attendant, on va faire une petite fête à la maison. Et on va te présenter
des filles. Ok ?
• Ok. Mais évite les Italiennes alors…
• Décidément Larbi, on dirait que tu te fous de moi, al Aafrit.
El Mokhtar n’arrêtait pas de m’impressionner. Il a appelé un autre ami a lui,
un Latino Américain, il a ensuite fait les pleines provisions, il a préparé le
barbe que sur son balcon qui donne sur la mer et Manhattan, et devinez quoi.
Il y avait une Italienne. Mais elle n’était pas de Bensonhurst. Lorsqu’El Mokh
me l’a présentée avec sa copine américaine qui était mignonne aussi, peut-être
même un peu plus sexy, j’ai failli chavirer. Il faut dire que j’en était à ma
deuxième boisson. " Tu te rends compte, Larbi, tu es à un million
d’années-lumière de ta 205 diesel et de tes deux filles disparues. Je me
demande si Bba Omar te voyait là, comme ca, qu’est-ce qu’il en penserait ? Il
ferait peut-être un arrêt cardiaque. Ou alors il t’ordonnerait de rentrer chez
toi plus vite que ca. Ou es-tu Abderrahim ? Dans un trou noir dans un sous-sol
de Casa ? Ou es-tu Maître ? Toujours à mentir pour vivre ? " Même Chama, qui
pourtant ne se trouve qu’a New York, me semblait être très très loin.
Ces pensées me rendaient un peu triste. J’ai à peine eu le temps de dire Nice
to meeting you à Amy et a sa copine Italienne, et voilà Diego qui se ramène
avec des boissons, pour tout le monde. El Mokh, je me rappelle plus ce qu’il
buvait. L'ambiance m’a fait chavirer un peu plus, et avec la musique, je me
suis senti pousser des ailes. La nuit est à moi. Road Show est à moi. La mer
est a moi. Des milliers de lumières scintillaient au large. Manhattan me
souriait.
" Tu ne dois pas être de Bensonhurst ", voilà ce que je me rappelle avoir dit
a Carole. Et ca a fait de l’effet, puisqu’elle a rigolé, puis je lui ai
raconté des bribes de mon histoire. Amy était la aussi. Elles étaient vraiment
naturelles. Elles ne me donnaient pas cette impression que donnent les filles
de chez nous, du style " je sais que tu veux me draguer, alors reste à ta
place ". Elles ne portaient aucun masque de protection, pas de filmologie,
simplement naturelles. Et puis j’ai compris que Carole était en fait la copine
(ou une des copines d’El Mokh). Puis j’ai fini la soirée à papoter avec Amy
sur le balcon.
La vue continuait d’être belle au lever du jour. Le lendemain, je me suis
rendu compte que j’avais le téléphone d’Amy dans ma poche. Et c’était mon
écriture. Je l’appellerai alors.
En attendant, demain c’est lundi, et je vais chercher mon Asiatique.