
Episode 17
New York, il fait une chaleur torride,
et je ne vous répéterai jamais assez que je suis toujours complètement sonné
par tout Il fait une chaleur effroyable à New York, et avec l’humidité, les
habits se collent à la peau. Il est nécessaire de prendre plusieurs douches
par jour.
Vu que mon frère travaille la nuit et ne rentre que vers huit heure du matin
chez lui, je me suis vite retrouvé livré à moi-même. Je ne peux pas non plus
trop compter sur ses amis marocains, qui eux travaillent le jour, pour se
balader avec moi dans la ville.
Au début, j’étais un peu intimidé par ce qu’on racontait sur la violence de
New York, malgré que j’en avais vu et entendu pas mal avec mon expérience de
taxi de Casablanca, et de fils de l’Ancienne Médina. Mais mon frère m’a dit
que la violence a vraiment baissé dans la ville, depuis l’arrivée du nouveau
maire qui avait rasé les bastions de drogue et de prostitution de la 42 ème
rue, et mis les mafiosi, dont leur grand parrain John Gotti et son fils en
prison pour la vie.
J’ai donc vite appris à utiliser la carte du métro, et je n’éprouve pas de
difficulté à me déplacer dans la ville. Au pire des cas, je demande, et à
chaque fois, les gens sont sympas. J’ai remarqué que même les flics sont
sympas quand je leur demande une indication. Ce à quoi je ne suis bien sur pas
vraiment habitué. Chez nous, on m’a plutôt appris à les éviter, et j’ai vite
développé ce réflexe, à tort ou à raison…
En parlant du métro de New York, j’ai été frappé par le nombre d’Asiatiques
que l’on y voit. C’est vraiment impressionnant. En fait, on se croirait
beaucoup plus à Tokyo ou à Shangai que dans une ville américaine. Quoiqu’il
est vrai que New York n’est pas à proprement parler une vraie ville américaine,
mais la capitale du monde.
Il y a deux jours, j’ai donc pris le R, dans la direction du Uptown, et en
frais connaisseur des lignes, je suis descendu à la 36ème rue pour intercepter
le N qui va dans la même direction et qui est plus rapide. Un homme qui fait
la cinquantaine, apparemment avec des problèmes de santé est monté et a
commencé un discours à haute voix dans ce wagon rempli au tiers. Avec mon
anglais de la fac de Casa, j’ai essayé de décrypter le message, et j’ai
compris qu’il avait plus ou moins fait la guerre du Viet Nam, puis qu’il avait
fini sur le trottoir. Une fois son discours terminé, il avançait vers la
partie du wagon où je me trouvais. Sur son chemin, personne ne lui avait rien
donné. Allez savoir pourquoi, lorsqu’il est arrivé à ma hauteur, je lui ai
filé un billet d’un dollar qu’il a empoché avec un " God bless you Sir ".
En face de moi, un blond au cheveux longs et baraqué, la trentaine, lui en a
filé un autre, juste avant un arrêt où le vétéran est descendu. Puis le
baraqué s’est retourné vers moi en me disant : " Did good, my man ".
Puis à l’intention de tous les autres occupants du wagon, il s’est lancé dans
une longue diatribe : " Il n’a y a pas beaucoup de générosité dans cette rame,
hein ? Personne ne bouge le petit doigt pour les pauvres ! Qu’est ce que c’est
qu’une pièce pour vous, hein ? Hé bien pour ce pauvre homme, c’est beaucoup !
Pour vous tous, rien du tout ! Et avec ça, vous vous sentez bien ! Pas de
problème, hein ? Ce pauvre gars a donné de sa vie pour ce putain de pays et
pour vous tous, autant que vous êtes ! Pour une sale guerre qui ne le concerne
même pas, à laquelle il a été envoyé avec les autres comme des agneaux. Et
vous vous figez dans ces attitudes de statues indifférentes avec ces regards
vides et satisfaits! I can’t beleive this ! One fucken coin ! Incroyable ! Hé
bien je vais vous dire moi : vous tous, vous êtes sujets à la mendicité, et
chacun de vous peut se retrouver un jour dans la même situation que ce pauvre
diable ! Et vous savez quoi ? Vous l’aurez mérité ! " Personne ne répondait ni
ne bougeait.
Ayant donné un dollar au vétéran, je me sentais embarrassé car je me sentais
solidaire de ce grand gars baraqué qui insultait tout le monde. D’un autre
coté, je me sentais privilégié, en faisant semblant d’être détaché. Je me
disais : " Larbi, d’après ce gars là, tu ne finiras pas en manque dans les
métros de New York ". Puisse Dieu faire qu’il ne se trompe pas. Je crois que
si un jour je dois devenir mendiant, j’aimerai le faire à Jamaa Lefna à
Marrakech. C’est sans doute mon endroit préféré, et puis il y a les Hlakis et
toute l’atmosphère de la fin du monde, une fin du monde qui se prépare dans
une fête frénétique qui durera peut-être des milliers d’années.
Pendant que je m’abandonne à ces pensées, je fais bien attention à lire le nom
des stations qui se succèdent. Puis je descends à " Prince ", car c’est par là
que j’avais donné rendez-vous à Chama, qui, je ne le savais pas encore, avait
opté pour une relation avec Raj.
J’ai donc longé Broadway, pour aller du coté de Greewich Village, où Chama
voulait qu’on se rencontre dans une des innombrables petites terrasses de
cafés. Lorsque je suis arrivé, j’ai été surpris de la trouver déjà là, alors
que j’étais moi-même en avance de dix minutes. Ce que j’ai trouvé bizarre, en
me demandant si le simple fait de changer de pays faisait des femmes
marocaines des personnes qui non seulement viennent aux rendez-vous, mais en
plus y viennent même en avance. Vive New York ! Ils devraient les envoyer
toutes faire des stages de RDV ici. Chama n’a pas beaucoup changé, si ce n’est
que je la trouve un peu plus mince et un peu plus jolie. J’ai l’impression que
ses yeux sont plus rieurs, et ça ma mis un peu mal à l’aise… Grandes
accolades, quatre bises chacun et une petite tape de sa part sur mon épaule,
et me voilà à me demander si je ne suis pas en train de rêver, bien sur, sans
le lui montrer… " Moi, Larbi, le chauffeur de taxi de Casa, avec sa 205
déglinguée, un des piliers du café de Bba Omar temple des insultes, gros mots
et autres obscénités de l’Ancienne Médina parfumé aux odeurs des pieds les
plus sales de la ville, assis à la terrasse frétillante de vie, entouré de
blondes aux cheveux courts, aux visages d’enfants angéliques et aux corps sans
le moindre défaut, en face de Chama, avec ce sourire qui en dit long sur le
bonheur et l’épanouissement qu’elle trouve dans New York ? "
Je chasse toutes ces pensées de mon esprit et j’essaye de me comporter comme
si " New York ou Casa, où est la différence pour moi ? "
J’ai donc répondu à la série de question à laquelle je m’attendais de la part
de Chama, et j’en ai posé quelques une moi-même.
Je lui ai annoncé que sur le chapitre des deux filles disparues, pas de
nouvelles… Lorsque je lui ai appris que le pauvre Abderrahim était en prison,
elle m’a révélé des choses pour le peu surprenantes :
• Tu sais, je ne voulais pas te le dire à Casa, pour ne pas créer de problème,
mais tu te rappelles une fois quand tu nous as vu discuter ensemble ?
• Oui, oui ?
• Eh bien ce jour-là, il m’a fait une drôle de proposition…
• Ah oui ? Ben c’est pas très grave…
• Non non, ce n’est pas ce que tu penses. Ce n’était pas juste une virée avec
lui…
• Ah bon ? Et c’était quoi alors ?
• Tu risques de ne pas le croire, mais tu sais, il voulais que je rencontre
des " personnalités de Rabat " tel qu’il les présentait, des gens " riches,
généreux et qui savent apprécier la beauté ".
• Alors là, tu me coupes le souffle… Incroyable ! J’aurais jamais soupçonnais
ça… Merde alors…
• Eh oui, on en apprend tous les jours…
• Et alors ?
• Comment ça " et alors " ?
• Qu’est-ce que tu crois ? Que j’allais hésiter ou réfléchir à son offre ?
• Non c’est pas ce que je voulais dire… Je voulais juste savoir comment ça
s’est terminé, quoi…
• T’as bien vu que la discussion avec lui était houleuse, non ? Ca veut dire
que je l’ai envoyé chier ! C’est pas clair, non ?
• Ecoute, laisse tomber ce sujet, on ne s’es pas retrouvé six mille kilomètres
de Casa pour se chamailler, non ? Dis moi plutôt comment ça va pour toi, ici ?
• Grandement, mon cher ami ! Comme un poisson dans l’eau. J’ai deux jobs à
mi-temps, je suis amoureuse, je sors beaucoup, je découvre la plus belle ville
du monde, quoi… Bon, la famille me manque, mais on ne peut pas tout avoir… Et
toi, alors, tu fais quoi, ici ? Tu restes ou quoi ?
• Est-ce que je suis sensé rester cool ? Faire comme si de rien n’était ?
• Comment ça ?
Chama était devenue étrangère à moi. Pourquoi la harceler ? Je vais juste lui
dire la vérité, et je la laisse vivre sa vie…
• Ben moi, premier acte, je suis venu a New York et c’est ma première sortie
de l’Ancienne Médina. Les gens marchent sur le trottoir sans me bousculer, ils
ont le sourire aux lèvres dans la rue, personne ne m’a menacé avec son
pare-choc, les gens sont tellement cool que je me sens parfois embarrassé, en
me disant : " Pourquoi ils font ça avec moi ? Je ne suis pas riche et les gens
ne me ménagent pas chez moi. " C’est te dire le choc… J’en suis encore étourdi.
Deuxième acte, je me retrouve dans Greewich Village, dans l’atmosphère magique
et doucerette qui baigne Soho, le campus de New York University, et le
Washington Square Garden, puis toutes ses jolies terrasses de cafés vivant
chacune au rythme de sa musique, assis au milieu de ces créatures divines qui
donnent l’impression étrange qu’elles ne savent pas qu’elles le sont, je vois
les Tours Jumelles qui pointent leur éclat à l’horizon de ce sillon d’arbres,
et je suis en train de parler à la fille pour laquelle je suis peut-être venu
à New York, moi, Larbi, le chauffeur de taxi de Casablanca. Et qu’est-ce que
cette fille m’annonce ? Qu’elle est " amoureuse " ?
• T’es devenu poète Larbi ? Ou un truc encore plus grave ?
• Non, non, rassure-toi, c’est juste ma façon de rester " sport ", tu sais…
J’ai simplement besoin de radoter un peu, et ça va me passer.
• Tu es sûr que ça va aller ?
• Oh oui, oui, Larbi encaisse. C’est le souffre-douleur de tous ceux qui en
ont besoin. Il est fait pour ça. A Casa, je passe ma vie à encaisser les
caprices des passagers, les menaces des flics, les questions de ma mère qui
veut toujours savoir quand je vais me marier, mon père qui veux que j’aille
lui chercher Al Watan Assiyassi à minuit trente, les coups bas de ma tante qui
ne décolle pas de chez nous, les attaques des clients de Bba Omar qui ne
supportent pas que je le leur mette au 51, les bus de Zahraoui qui ne
supportent pas que je les double à 120 à l’heure, les piétons qui m’insultent
pour les avoir arrosé en passant sur la grosse flaque d’à coté, les nanas qui
se sauvent de Dieu sait qui pour se réfugier dans mon taxi pour que je les
raccompagne gratuitement et qui ne veulent plus descendre de la voiture, le
moudden qui me réveille chaque jour à 4 heures du matin, les chouaffates qui
pensent que je suis ensorcelé, les fqihs qui pensent que je suis meskoun, les
profs de fac qui trouvent que je suis nonchalant, Dda H’mad qui gonfle ses
factures, les pubs qui exhibent les plus belles femmes du monde en précisant "
voir, mais ne pas toucher ", les connexions Internet qui se coupent huit fois
en une demi heure, les pirates qui piquent mon mail…
• Larbi, j’ai pas l’impression que ça va…
• Non, non, ca va bien , et c’est presque fini. Ecoute juste celle-là : deux
jours avant de prendre l’avion, j’ai été abordé au café par un mendiant, et je
ne lui ai rien donné. Tu sais quoi ? Il m’a dit : Oua saafi. Ennas kaibniou
Ejjouamee ou N’ta A’la derhem mnewwed keyyama… Tfoou, A’ala Guens…
Bon, là j’ai fini mon discours. Excuse moi, j’en avais besoin. J’avais besoin
de parler à quelqu’un en arabe. Mon frère n’est jamais là, et ses potes
bossent aussi, alors…
Suite à quoi, Chama a suggéré qu’on se lève pour marcher vers le Midtown. Elle
voulait me consoler en m’offrant les meilleurs " chocolat chunk cookies " de
NYC, dans une petite pâtisserie qui se situe entre Macy’s, l’Empire State
Building, et le Manhattan Mall de la 34 ème rue. Ce qui en valait vraiment le
détour, surtout avec le petit gobelet de lait rouge et blanc. On s’est quitté
là, après qu’elle m’eut dit que son copain était d’origine jamaïcaine,
naturalisé américain et " très gentil " avec elle. Assez pour que je reprenne
le N Train vers Brooklyn, la paix dans l'âme.
Un train où j’ai rencontré beaucoup d’asiatiques, un saxophoniste qui jouait
du jazz, un mendiant qui lisait des poèmes, une autre qui chantait, et où,
encore une fois, je suis tombé amoureux.