Episode 31

Nous voici donc dans la Galerie Benomar. J’ignore si cette fille sait ce qu’elle fait, et au moment d’entrer au centre commercial, je me demande moi-même ce que je fous là, vraiment…
A quoi ça rime, cette histoire de nana que je prends dans le taxi à la sortie d’un hôtel de la Corniche, et qui me propose de m’acheter des vêtements et de me changer de nom, celui de Larbi était trop « vieux jeu » d’après elle ? Surtout que je ne la connais ni d’Eve ni d’Adam, qu’elle me trouble doublement, d’abord par sa beauté et ensuite par son extrême ressemblance avec l’une des filles disparues. Et pour couronner le tout, elle paraît me dévouer une confiance aveugle, alors que rien, absolument rien ne lui dit que je ne suis pas un fan de Jack l’évantreur, de l’étrangleur de Boston, ou de l’Haj Tabet, celui dont le seul nom donnait des sueurs froides aux plus libérées des femmes.

Je décide de ne pas me poser trop de question, et je veux voir où elle veut en venir. Et aussi, je me glisse dans la peau du pseudo détective privé, celui qui a essayé de retrouver la trace des deux filles disparues. En essayant de donner un air le plus naturel possible, j’emboîte le pas à la jeune fille qui entre dans un magasin d’habits pour femmes, où, apparemment, tout le monde la connaît, puisque les trois femmes qui occupent les lieux crient son nom à l’unisson dès qu’ils la voient, et l’une d’elles court même pour lui donner l’accolade comme si elle ne l’avait pas vue depuis des lustres.

- Eeeeh, comment ça va ? T’as disparu ! Où tu étais ?

- Ah oui, je sais. Tu m’as manquée aussi, Aïcha !

- Oui, ça fait au moins trois jours… Qu’est-ce que tu deviens ? Tu étais à Agadir ou quoi ? Et lui, qui c’est çuilà ?

- Ah, ça c’est Jamil. C’est mon cousin. Il habite en Hollande. Et il veut m’épouser. Ah ah ah ah. On est venu ici, il veut s’acheter des habits…

- Ah oui ? Il a un joli nom. Mais sa tête me dit quelque chose… Comment va la Hollande, Jamil ?

- La Hollande ? Elle va très bien… La route est longue, mais je suis venu en avion, alors…

Sans le vouloir, et sans l’avoir prévu, je me retrouve entrain de mentir, en même temps que je commence à me poser des questions sur cette fille qui me pousse à faire ça sans me prévenir…

- Alors raconte, qu’est-ce que tu as fait ces trois derniers jours ? Au fait, ton ensemble est prêt ! Il a été retouché comme tu le voulais. Et voilà tes deux chemisiers !

- Aaah superbe ! Je les prends ! J’ai emmené l’argent avec moi !

- Oh, mais tu es folle ! Tu crois qu’entre nous c’est une question d’argent ?. Vraiment, tu exagères… Jamil, tu veux boire quelques chose ? Bien sûr, je ne réponds pas. Jamil ? C’est quoi ces conneries ?

- Eh, on te parle ! Tu veux quelque chose à boire ?

- Quelque chose à boire ? Non, non… Ca va. Je suis un peu pressé. Je dois aller changer des devises à la banque, et faire des courses quoi.

- Arrête, lance la nana de 17 ans. Tu as tout le temps pour ça. On va aller acheter les habits que tu voulais. Bon, on repasse dans un quart d’heure, ok Aïcha ? Sur quoi elle s’est placée derrière moi, a plaqué ses mains contre mon dos, et m’a poussé hors du magasin, en criant « Alleeez ! »

Dans un état de torpeur mélangé à la surprise et au déjà vu, j’étais sur le point de mettre un terme à toute cette comédie, en envoyant l’adolescente chez sa mère, en reprenant le taxi pour repartir à la chasse de clients plus tranquilles. Sauf que j’ai compté sans le fait que le magasin d’où elle voulait m’acheter des habits était presqu’en face de celui d’où nous sortions, et je m’y suis retrouvé sans m’en rendre vraiment compte.

Là, c’est un gars tout habillé en noir, avec un pantalon noir lisse, une chemise à grand col noire et brillante, le col largement ouvert sur une poitrine velue où devaient pendre au moins cinq chaînes en or. Et pour couronner le tout, le type avait les cheveux lisses, plaqués en arrière avec du gel. Ce qui n’a fait qu’augmenter mon dégoût.

Pour détourner mon regard de ce gars que la nana avec moi a appelé Abdou, j’ai fait semblant de m’intéresser aux habits présentés sur les étalages. Tous, pantalons et chemises et vestes et chaussures et ceintures, étaient noirs, exactement comme ceux que ce type louche portait. « Si c’est des habits de pédale qu’elle veut que je porte, elle peut toujours attendre ! », je me disais alors qu’elle échangeait des propos que je n’osais même pas essayer de déchiffrer, tellement je pensais qu’ils allaient me donner envie de vomir.

- Mon ami veut acheter un pantalon et une ou deux chemises, a dit la fille

- Je crois que j’ai ce qu’il lui faut, répondait le mac

- Euuhh…, j’ai balbutié, avant de me retrouver dans la cabine d’eesayage, entrain d’enfiler un satané pantalon noir, brillant et serré et une chemise noire. La fille n’est même pas sortie de la cabine d’essayage, alors que je me déshabillé, ahuri par ce qui m’arrivait. Je n’ai pas pu m’empêcher à cet instant, je ne sais pas pourquoi, de penser à Ssi Â’li, le tailleur du quartier qui confectionne mes habits depuis que mon père m’a habitué à lui, alors que j’avais huit ans et que j’étais entrain de me faire offrir un ensemble pour la fête du mouton. Ensuite, sans raison apparente, j’ai pensé au boucher du quartier, et aux amas de viande qu’il déploie sur son étalage, et à la machine à faire de la viande hachée. Puis je me suis retrouvé hors de la cabine, impuissant, à me regarder dans la glace, sans me reconnaître vraiment dans ses nouveaux habits que je ne porterais que si on me flingue avant.

- Oaou, s’écriait la gamine ! C’est vraiment top génial !

- Oui, ça lui va bien répétait la pédale aux cheveux lisses.

- Euuhh, j’…., j’ai pu dire, avant que la fille ne me repousse dans la cabine. Ecoute, je voudrais te dire un truc important, j’ai quand même réussi à placer une phrase.

- Quoi ?

- Voilà. Je n’ai pas d’argent pour acheter ça, et je n’aime pas beaucoup les couleurs. C’est un peu sérré et…

- Arrête, espèce d’idiot. C’est exactement ce qu’il te faut. Il faut toujours écouter l’avis des femmes en matière de sape ! Et le fric, t’en fais pas. J’en ai assez… Et ces habits, c’est ce qu’il faut pour aller danser, non ?

- Mais… !

Elle a tenu à ce que je garde les nouveaux habits sur moi, et j’ai dit que non. Que je les prenais, mais que je les garderais dans un sac. « Je les mettrai le soir, j’ai répondu assez fermement, cette fois-ci, pour qu’elle arrête de me faire chier. Je dois aller au bain avant ».

Après avoir mis quelques mille deux cent dirhams entre les mains trop soignées du type louche dont j’évitais le regard que je sentais peser sur moi, on se retrouve dehors, elle accrochée à mon bras, nous dirigeant vers l’autre magasin en face, où elle a raflé son sac contenant sa putain de robe. Et nous voilà marchant, la main de la nana tenant mon bras, comme des amoureux, dans la Gallerie dont l’escalier roulant et les lumières des enseignes n’ont fait qu’accentuer mon sentiment de vertige et mon début de crise de panique. J’ai essayé de me calmer sans succès, et je n’arrêtais pas de faire semblant de m’intéresser aux produits présentés dans les vitrines dont je ne distinguait rien. J’ai fini pas reprendre mes esprits, en m’arrêtant devant une vitrine où on présentait, Dieu seul sait pourquoi, un poster de tête de chameau. Je me suis concentré sur cette tête et j’ai décidé de sortir du silence : « Dis moi au fait. Je voudrais te poser une question importante. »

 

 

Episode 32

 

Mustapha Gazi -- Gazi's World

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