Episode 46

L'Amour et le baton

Bonjour les amis. Ca fait longtemps, hein ? J’étais juste un peu occupé ces derniers temps, par des considérations bassement matérielles. Eh oui… On a tous besoin, un jour ou l’autre, d’admettre que l’argent est plus important que beaucoup d’autres choses… Par exemple que l’amour, l’amitié, la fidélité, la disponibilité, l’Amour (avec « a », c’est celui qui a été chanté par Madonna, avec « A », c’est l’autre, celui qui a été chanté par Oum Kaltoum, et qui n’existe plus, de toutes façons). Et en admettant ça, on admet aussi de devoir se plier à certaines exigences pour en gagner.

Privé du taxi pour une dizaine de jours, pour cause d’accident, j’ai du me débrouiller pour renflouer les caisses. Quel accident ? Un soir à Hay Mohemmadi, un chauffeur de bus privé qui passait tranquillement à 120 à l’heure a heurté de plein fouet une charrette qui était stationnée en plein milieu de l’autoroute, alors que son conducteur était descendu récupérer sa casquette arrachée par le vent. La charrette a littéralement décollé et atterri pile sur mon capot. Inutile de préciser dans quel état était l’âne qui s’est détaché de son attelage et s’est retrouvé dans les champs, mort sur le coup.

Inutile de dire dans quel état j’étais aussi. Toujours vivant, mais dans un état de torpeur, debout et chancelant devant le taxi, au milieu de centaines de morceaux de bois éparpillés autour de moi, avec un bruit assourdissant de freins qui faisait des aller-retour entre mes tympans. Le pilote de bus a réussi à arrêter sa machine à quelques centimètres de mon pare choc arrière. Commet il a fait sans aérofreins ? Mystère. Je vous passe les détails du reste. Le taxi dans un état pitoyable, on l’a traîné vers un garagiste de Derb Moulay Cherif, et on a encore invité les Tolbas à la maison le lendemain soir, pour remercier le bon Dieu de ne pas m’avoir rappelé auprès de lui. Ils s’en sont mis plein la panse de Couscous, et ont récité des versets, ingurgité des litres de thé, empoché le cash, et se sont tiré vers minuit, en vrais pros. Alors que sur ma tête, j’avais l’impression que quelqu’un avait allumé une Cheâla… On a donc déposé le taxi pour réparation, et je suis resté sans rien faire pendant deux jours, à l’affût d’une activité qui me permettrait de combler le manque à gagner.

J’ai eu une ou deux propositions que j’ai refusées. La première émanait de Hamid, un Beznass du quartier (vendeur de drogue). Il m’avait proposé d’aller récupérer un sac de dix kilos à Tétouan, sans me préciser de quoi il s’agissait exatement, de le ramener en bus à Casa, le tout pour trois mille cinq cent dirhams. J’imaginais bien que le sac en question ne devait pas contenir des pots de confiture, du riz ou de la mortadelle. Et malgré ça, j’ai insisté auprès de lui pour avoir plus de détails, et là, il m’a dit d’aller me faire foutre, ajoutant que je n’étais pas un homme. Sur quoi je lui ai répondu que le jour où je le verrai encore adresser la parole à mon jeune frère, eh bien je lui botterai le cul !

La seconde proposition venait d’une nana qui voulait que je conduise la voiture louée par un Saoudien pendant cinq jours, en me disant que j’aurai à transporter beaucoup de filles, et aussi des jeunes garçons. J’y ai réfléchi un peu, et j’ai décliné l’offre, m’accommodant mal du rôle de macro que voulait me faire jouer ce putain de Pingouin. Lorsque la nana (une voisine) m’a relancé, je lui ai dit que je n’avais pas le temps, et que je préparais des papiers pour le visa. Elle m’a ensuite demandé où j’allais, et je lui ai dit que j’étais engagé par une société qui voulait m’envoyer soit aux Etats-Unis soit en Afghanistan pour une durée indéterminée.

Comme un malheur arrive toujours accompagné, si vous avez lu le dernier épisode, j’ai reçu quelques mails avec des menaces de personnes qui n’ont pas aimé ce que j’ai écrit à propos des gros salaires distribués au niveau des patrons des entreprises étatiques. Mais j’ai vite oublié ça, décidant que tout cela me dépassait, et que s’ils voulaient distribuer des salaires de 300 millions par mois, ils n’ont qu’à le faire… Qu’est-ce que j’en ai à foutre, franchement…

J’ai repensé à cette histoire du Nord, et je me suis dit que je devais aller là bas. Non pas pour chercher de la drogue, mais justement, du riz, du savon, et du chocolat espagnol Maruja, et d’autres marchandises inoffensives.

Entre temps, alors que j’étais là à considérer l’aspect purement financier de l’opération, adossé au minaret de la mosquée Dar El Makhzen, vers 11 h du matin, le facteur est arrivé avec du courrier, dont une lettre pour moi, et j’ai tout de suite reconnu l’emprunte du bonheur en distinguant le petit timbre bleu et rouge, portant l’image de la Statue de la Liberté ! Je ne vais pas entrer dans les détails de la lettre de Cindy, sauf pour dire qu’elle m’a encore une fois, et franchement, déclaré sa flemme. Qu’elle est amoureuse de moi, et qu’elle tient à ce que j’aille vivre à New York. Elle a demandé une réponse dans les plus brefs délais, me demandant à la fin de la lettre si je l’aimais…

Une question à laquelle je n’ai pas de vraie réponse moi-même. Il est certain que je vais lui répondre que oui, mais au fond, je n’en sais rien. Vraiment. Non pas que je ne saches pas si je suis amoureux d’elle ou pas. Là n’est pas la question. La question est autre. C’est de savoir si MOI je crois en un truc qui s’appelle l’amour, avec un « A ». Rien de moins sûr en fait. Avec ce que je vois autour de moi, je suis de plus en plus persuadé que l’amour est une simple projection de l’esprit, un fruit de l’imagination, le curieux et malsain résultat du mélange entre deux ingrédients : le « vide » et l’idéalisation stupide d’une personne, qui, dans la plupart des cas, pour ne pas dire dans TOUS les cas, ne le mérite pas.

Regardez par exemple le cas de ma sœur. Mariée depuis deux ans à un type que je n’ai jamais encadré (il prétend être dans l’import-export, mais je le vois tout le temps rôder autour de notre maison, pour récupérer de la nourriture ou autre, donc à mon avis l’import-export doit se faire au niveau de son imagination), elle s’est faite tabasser il y a une semaine par le mari en question, et est venue se réfugier chez nous, presque à minuit. Puisque je ne travaillais pas, et que je venais de rentrer du Nord, j’étais dans ma chambre, à écouter des vieux tubes de Abdelhalim sur Radio Tanger, et à fumer.

Par réflexe, puisque c’est ma jeune sœur (ma cadette de neuf ans), je me suis levé et me suis habillé très vite, avec pour programme d’aller casser la gueule à son mari (comme dans le Parrain, vous vous rappelez ?). Sauf que là ça aurait été encore plus facile, puisque mon putain de beau frère est un gringalet qui ne doit pas peser plus de 60 kilos, et qu’il est tout le temps saoul. Donc si je le trouve, c’est la fessée garantie. Je lui en avait déjà donné une d’ailleurs, il y a un an, pour sensiblement la même raison. On avait dit à ma sœur Jamila qu’il la trompait avec une nana super canon du quartier, et en lui montrant qu’elle était jalouse, il l’avait frappée. Et j’étais chez lui une quart d’heure après, et il a reçu une raclée, alors qu’il n’était même pas saoul. Je me rappelle que je n’avais pas eu le moindre mal, après, à l’attacher dans les chiottes avec une corde, et à venir lui cracher dessus toutes les trente secondes, jusqu’à ce que sa mère arrive avec sa tante et ma mère et mon oncle et mon jeune frère, et qu’ils l’aient libéré. En sortant de la maison, alors qu’il essayait de se cacher la figure, je lui ai envoyé un coup de poing au coin de l’œil gauche.

Donc au moment où j’allais repartir me défouler sur cette crapule, ma mère, mon frère, mon autre sœur, et même celle qui venait de se faire tabasser m’ont barré la route, et se sont collés sur le palier. « Je t’en supplie Larbi ! N’y va pas ! », ils étaient tous entrain de crier devant la porte, à tel point que même mon père s’est levé. Donc je me suis dit « A quoi bon ? Ils n’ont qu’à se débrouiller ! Après tout, si elle a envie de vivre comme ça, Jamila, tant pis pour elle ! » Et je suis rentré dans ma chambre, me posant des questions sur le peu de chances que je donnais encore à l’existence de l’amour. L’amour… Tu parles ! Puis je me suis mis à me demander si Jamila n’était pas en fait une nana qui mérite ce qu’elle a.

Lorsque j’en ai parlé à mon meilleur ami le lendemain matin, M’barek, le garçon de café, alors que je traînais chez Ba Omar, il m’a dit que je devrais emmener Jamila chez un médecin et lui faire un certificat médical, et déposer plainte pour envoyer son mari en taule. J’ai franchement considéré la possibilité, et j’en ai même parlé à Jamila, et j’étais étonné de voir qu’elle n’était pas contre. On s’est mis d’accord pour y aller l’après-midi, et bien sûr, au dernier moment, elle s’est débinée, poussant la plaisanterie et la couardise jusqu’à repartir chez elle le lendemain. « Bof… C’est sa vie, après tout, si ça lui plaît de prendre une raclée par semaine par un minable qui vit accroché à nous et qui passe sa vie à mentir… Si c’est ça son type d’homme, pourquoi pas ? Chacun son truc, non ? »

Je me suis tout de même mis à réfléchir à cette condition bizarre qui est assez fréquente chez les femmes ici. Si elles acceptent de vivre ça, est-ce par amour ? Par peur ? Et si c’est le cas, par peur du type en question ? Ou du fait d’être rejetée par la société hypocrite où nous vivons ? Par besoin, peut-être ? Ou alors par espoir ? L’espoir de voir les choses s’arranger petit à petit, le mari mourir, les enfants la venger ? L’espoir de quoi ? Ou bien alors, tout simplement, pour se punir, sans le savoir, d’avoir accepté de partager sa vie avec une crapule, un bon à rien ou un perdant ? Dieu seul connaît ce type de secrets sur ce qu’il a du créer de plus mystérieux, les femmes. Et les voies du Seigneur étant impénétrables, j’ai décidé de ne plus y penser… Au Diable tout ça ! Au moins avec lui, les choses sont claires.

Entre temps, j’ai fait mon voyage au Nord, et j’ai ramené quelques babioles. Je me suis fait un bénéfice de 650 dirhams, net. Minable, puisque tout ça m’a pris trois jours. Et je me suis alors mis à réfléchir sérieusement à l’offre du Beznass, qui m’offrait 3.500 dirhams, tous frais payés, juste pour transporter un sac…

J’étais entrain de réfléchir à ce que j’allais raconter à Cindy dans ma réponse, lorsque ma sœur est arrivée à la maison, cette fois ci plus sereine. Elle est venue dans ma chambre, et elle était tellement bien, tellement souriante, que j’ai eu la brusque envie de sauter de mon lit et d’aller quand-même casser la gueule à son mari. Au lieu de ça, je me suis retrouvé à aller au cinéma avec elle.

Jamila voulait voir un film marocain (dont j’ai oublié le nom), et ne voulait pas y aller seule. Alors elle m’a demandé de l’accompagner. J’ai trouvé ça tellement bizarre que j’ai accepté. J’ai trouvé le film en question un peu trop « osé », pour une production marocaine. On y voyait des seins nus, des jambes et des fesses et je me suis senti hyper embarrassé, surtout avec la proximité de Jamila. « Franchement, ils exagèrent ! » Ils se croient à Hollywood ?

J’ai été particulièrement gêné au passage d’une scène où un couple s’embrassait de façon très obscène. Tellement pétrifié que je n’osait même pas me lever et faire semblant d’aller aux toilettes, parce que, justement, ça ferait trop « faire semblant »… Alors je suis resté là à me demander pourquoi de telles choses passaient dans un film américain ou autre, mais pas marocain. « Sûrement parce que nous sommes deux sociétés très différentes… » Voilà la réponse ! Simple, non ?

En sortant du cinéma, ma sœur a remis ça en me demandant de l’emmener prendre une glace. Et là, je me suis mis à débiter des choses qui se présentaient à mon esprit, comme ça, au hasard, juste pour masquer l’embarras causé par les scènes chaudes du film.

- Jamila, tu sais, tu es encore jeune…

- Hein ? Qu’est-ce que tu dis, Larbi ?

- Tu es jeune, et tu devrais penser à ton avenir… A ta vie.

- Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

- Je veux dire que je ne comprends pas que tu te laisses maltraiter comme ça…

- Larbi…

- Franchement, je ne comprends pas… En plus, tu n’as même pas d’enfant ni rien…

- Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Que je sorte à la rue ?

- Non.

- Alors ?

- Quitte ce gars. Tu peux toujours reprendre tes études. Tu es jeune. Tu peux venir vivre à la maison et tu ne manqueras de rien… Tu peux refaire ta vie après avec quelqu’un de bien. Pas un putain de menteur…

- Il ne ment pas Larbi.

- Ah bon ? Et il fait quoi au juste dans la vie ? Import-Export ? C’est ça ? Ah ! Import-Export ! Ah ! J’aimerais bien ne plus t’entendre répéter ça, pour l’amour du ciel… Import-Export… Ah ! Et moi je fais Astronaute ! C’est ça, Astronaute !

- Ecoute, Larbi… Arrête, s’il te plaît… Ce n’est pas comme ça que…

- Bon, débrouille-toi ! C’est ta vie, tu en fais ce que tu veux… Juste dis à ce type que le jour où je l’attraperai à roder encore autour de la maison, je vais lui faire sortir son cul par sa bouche, ok ?

- Arrête, Larbi ! C’est quoi ces obscénités ? Calme-toi, ok ?

- Je suis calme et je sais ce que je dis…

- Bon, on y va ? Je dois aller préparer le dîner.

- … ah mon Dieu… Bon allez, on y va… Evite d’avoir des enfants avec ce connard…

D’ailleurs ça m’étonnerait qu’il puisse en avoir… - Tu veux arrêter, non ?

- Bob bon… Allez… On s’en va…

Il est clair que Jamila a fait son choix. Elle est jeune, jolie, pas bête (elle a toujours été deuxième ou troisième dans sa classe), et elle a volontairement, sciemment, pris le parti de ne pas être une femme épanouie, indépendante. Peut-être qu’elle manque de courage, ou de sens de la responsabilité. Ou qu’elle est tout simplement « amoureuse » de cet imbécile.

J’en arrive donc à la triste conclusion, après avoir raccompagné Jamila chez elle (elle a évité de m’inviter à monter), et en marchant vers l’Ancienne Médina, que ma sœur tient absolument à rester avec son mari, et qu’elle arrivera toujours à trouver toutes les raisons du monde pour justifier ça…

De son coté, Cindy m’a choisi, moi. Alors qu’au fond, qu’est-ce qu’elle connaît de moi ? Pratiquement rien ! Comment peut-on connaître une personne en quelques semaines ? Elle s’imagine qu’elle me connaît, mais je pourrais être le pire des salopards, le plus vicelards de toute la racaille psychotique que la terre porte, eh bien, elle n’en a pas la moindre idée ! Et pourtant… C’est ça la finalité de l’histoire. Dans notre société machiste, les hommes se font mener par les femmes, et sont persuadés qu’en fait, ce sont eux qui ont le dessus, tout en étant assez cons au point de ne pas savoir à quel point les femmes sont, elles-mêmes, tellement naïves et fragiles… Vous vous mélangez les pinceaux ? C’est pas grave, moi aussi. Et c’est ça le but de la démonstration. On croit comprendre, mais on ne comprend rien, moi y compris. On nage dans l’idiotie. Et les femmes alors ? Elles sont jeunes et jolies, souvent très sexy. Jusqu’à ce qu’elles se marient. Après quoi elles se transforment en pieuvres obèses qui s’agglutinent, qui bouffent comme des malades, qui ont tout le temps des migraines, qui ont des ongles sales, qui sentent l’huile de cuisine, qui ont envie de pondre un maximum de gosses et de construire une muraille autour de ce triste tableau. Ainsi va le monde. Ainsi va la vie… Tout compte fait, 3.500 dirhams pour transporter un sac, ce n’est pas si mauvais que ça. Surtout deux fois par semaine. Je vous revois plus tard les amis.

 

Episode 47

 

Mustapha Gazi -- Gazi's World

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