
Episode 23
J’ai encore reçu une lettre de ma
famille. Plus précisément, et plus curieusement de ma mère. Enfin, c’est elle
qui l’a dictée à quelqu’un qui sait écrire. En gros, elle me demande de
rentrer au Maroc. Pour plusieurs raisons. D’abord, parce que le " Ramadan,
c’est pour bientôt ", et surtout, parce que le taxi est en train de croupir
dans un parking. Mon jeune frère a un permis de taxi aussi. Il a essayé de le
prendre, mais n’a pas pu tenir plus de trois jours… Depuis qu’il a quitté
l’école à l’age de douze ans, il ne supporte pas grand-chose, mis a part de
faire des méga grâces matinées, de faire un tour à pied avec un de ses potes
du quartier, et de s’adosser au minaret de la mosquée à coté de chez nous, à
zieuter les filles des voisins, et a discuter avec Mustapha l’épicier. C’est
dommage, a l’age de 23 ans, il n’a pas tellement d’ouverture pour l’avenir.
Surtout qu’il aurait pu faire des études, si ce n’etait ce satané prof d’arabe
qui a été à l’origine de son renvoi de l’école. Ca s’est passé de manière
vraiment stupide. Et je m’en sentirai toujours un peu responsable. Said a
toujours été un bon élève. Il etait souvent au-dessus de la moyenne. Aucun
redoublement. Un matin, ce damné prof d’arabe, comme le font souvent les profs
dans les écoles, a eu besoin de pigeons (oui, des oiseaux). Pourquoi faire ? A
savoir… Peut-Être sa satanée femme qui etait en début de grossesse, ou un truc
du genre. Ou alors simplement un petit caprice d’un prof d’arabe, par cette
matinée maudite… Bref, à la fin de son cours, ce prof a demandé aux élèves
s’il y en avait un parmi eux qui avait des pigeons à la maison. Par réflexe,
et en bon élève dévoué, Said a répondu avant tout le monde et sûrement sans
s’en rendre compte lui-même : " Moi Monsieur ! "
Et voila, cette phrase a été à l’origine de son échec scolaire définitif.
Pourquoi ? Parce que si Said n’a pas menti concernant les pigeons, il avait
omis de préciser que ces oiseaux etaient à son grand frère, Larbi. Eh oui, un
de mes trucs à l’époque, c’etait d’avoir cinq ou six cages sur notre terrasse,
ou j’élevais toutes sortes d’oiseaux. Et parmi eux, quelques pigeons. Je me
faisais un peu de fric avec ce petit commerce d’oiseaux. Evidemment, il
n’etait pas question que quelqu’un touche à mes oiseaux. Je me rappelle une
des plus grosses bagarres que j’ai eues à l’époque avec un gosse des voisins
qui a sauté un mur, s’est retrouvé sur notre terrasse, et m’a volé un canari.
Lorsque je me suis rendu compte de sa disparition, un copain a vendu la mèche,
en me disant qui l’avait pris dans une de mes cages. Cette bagarre a duré des
heures, avec des bleus partout ( chez lui et moi, mais plus chez lui), sans
résultat. Je ne devais plus revoir mon canari.
Donc une fois que Said a répondu qu’il avait des pigeons à la maison, le prof
a répliqué : " Demain tu m’en apporteras deux mon fils ! "
A la maison, Said se triturait pour savoir comment résoudre ce problème, et il
n’en avait parlé à personne. Surtout pas a moi, car il savait combien j’etais
jaloux de ces oiseaux. Ah, si seulement il me l’avait dit, je les lui aurais
donnés si je savais que tout son avenir en dépendait… Aujourd’hui, je me
demande si j’aurais vraiment fait cela… Etais-je aussi prévenant ?
Said a donc choisi de n’en parler à personne, et il etait en très mauvaise
position. Résultat, plutôt que de perdre la face devant le prof et les éleves,
il n’a pas été à l’école le lendemain. Ni le surlendemain, ni la semaine. Il
continuait à se réveiller de bonne heure, à s’habiller et a s’équiper comme
s’il allait vraiment en cours. Alors que personne ne se doutait de ce qui se
passait. Et ca a duré un mois et demi comme ca. Said allait se promener un peu
partout dans la médina, en faisant attention de ne pas tomber sur quelqu’un de
la famille, allait dans les parcs, traînait aux abords des salles de cinéma et
des cafés. Petit a petit, il a pris goût à cette nouvelle vie. Jusqu’au jour
ou mon père a reçu une lettre du directeur, stipulant que Said n’etait plus
allé à l’école depuis deux mois, et que suite à plusieurs requêtes, il etait
révoqué de l’établissement. Said a gardé l’histoire pour lui-même, pendant des
années. Ce n’est que quelques années plus tard qu’il en a parlée à ma mère.
Trop tard. Et voila qu’il fait partie de la jeunesse sans avenir de Casa, et
que moi, Larbi, je m’en sens quelque peu responsable.
Donc, je disais que Said ne voulait pas trop entendre parler du taxi. Seul
problème, c’est que de mon coté, je n’ai pas vraiment envie de rentrer à Casa.
J’ai l’impression bizarre que si j’y rentre, je n’en sortirai plus jamais.
Puis cette histoire avec Sue n’est pas faite pour arranger les choses. Quand a
mon grand frère, récemment, avant de sortir au travail, il m’a laissé une
enveloppe sur la table, sans me réveiller. Lorsque je l’ai ouverte, à défaut
d’un petit mot me signifiant gentiment de plier bagage, j’y ai trouvé quatre
cent dollars ! Sans explication… Vraiment cool le frère, hein… Le taxi peut
donc attendre encore un peu.
Le lendemain, j’avais été au dîner de Sue. C’etait une soirée inoubliable. Une
première dans ma vie. Dépassant de loin mes rêves les plus fous. Sauf pour le
repas. Premier obstacle, en bon Marocain, un repas sans pain n’en est pas un
(les Marocains me comprendront…). Puis a vrai dire, je ne suis pas arrivée à
briser la glace entre la cuisine chinoise et moi-même. Disons-le franchement,
la cuisine chinoise ne fait pas du tout partie de ma culture, de mon monde.
C’est sur que certains Marocains vont aller dans des restos chinois, mais
peut-être qu’on leur apprend à apprécier ce genre de choses dès l’enfance.
Chez nous, pas question d’apprendre à manger avec deux bâtonnets. Déjà la
fourchette, ce n’est pas très populaire, alors les bâtonnets… Ce que je n’ai
pas réussi à cacher devant Sue. Je me suis mis à mélanger des sauces marron,
rouges, jaunes, dans ce riz blanc. Ca avait le goût d’un morceau de rouille,
et lorsque j’ai ajouté de la sauce orange, j’ai failli sauter au plafond,
tellement c’etait piquant. Et pendant ce temps la, Sue se marrait… Voila à peu
près pour le dîner. Dieu merci, le restant de la soirée a été autre chose. A
bien y penser, j’aurais sans conteste bu toutes les bouteilles de sauce si Sue
l’avait exigé, en échange d’un tel moment hors de la raison et du temps.
Lorsque je me suis réveillé le lendemain matin, je me suis rappelé qu’en fait
je n’avais pas vraiment dormi. Je n’ai pas pu fermer l’œil, tellement j’etais
émerveillé de me retrouver là. Curieusement, je n’avais plus pensé une seule
fois à l’image de la fille aux très belles jambes qui danse pour se tenir en
équilibre dans un métro qui fonce.
Je pensais seulement a deux choses. D’abord à ce que, moi, Larbi, je faisais
là (est-ce que la vie ne s’est pas trompée ? est-ce que je mérite ca, moi ?).
Puis a ce sourire que Sue avait pendant qu’elle dormait. Quelqu’un avait-il
remarqué auparavant, lui avait-il jamais dit, qu’elle ressemblait a un ange
quand elle dormait ?
Nous nous sommes quittés au pas de sa porte vers 13 heures, ce samedi.
J’aurais du lui dire pour ce sourire… Elle m’a demandé de la rappeler le
lendemain, pour qu’on aille au cinéma. Et me revoilà dans le R Train,
direction Brooklyn. Pendant tout le trajet, je baignais dans l’ambiance de
Sue, et je me demandais si je n’etais pas en train de rêver… Et puis je me
suis dit que je n’allais pas contester ce travail de l’univers, et que si ma
foi, la vie choisit de se mettre de votre coté, il fallait lui en donner la
chance.
Et bien sur, comme on dit chez nous, " un bonheur n’arrive jamais seul ",
lorsque je rentre a la maison, je trouve un message de Amy. Elle voulait que
je la rappelle. Encore une soirée mondaine ? Non, pas du tout. Lorsque je l’ai
eue au bout du fil, Amy m’a semblée un peu différente…
• Bonjour, Amy
• Salut, comment ca va ?
• Moi très bien. Et toi ?
• Ca pourrait être mieux, tu sais…
• Un problème ? Qu’est ce que tu fais de beau ?
• Pas de problème, mais j’ai un peu le cafard… Qu’est ce que tu fais ?
• Moi, rien, je viens de rentrer. Pas de programme. Je vais peut être appeler
El Mokhtar
• Ca te dirait de passer ?
• La maintenant ?
• Enfin, si t’as rien prévu…
• Non, non… Rien…
Et voila. Quand ca arrive, ca vient d’un seul coup. Je me suis retrouvé à
sonner à l’interphone de Amy, deux heures plus tard.
Lorsqu’elle ouvrit la porte, elle portait une chemise longue d’homme qui
débordait sur un short en jean, et de grosses chaussettes de sport blanches.
Ses cheveux chatain-blond etaient un peu ébouriffés, ce qui, avec ses jambes
la rendaient très sexy, et m’a fait un peu tourner la tête. Mais je me suis
très vite repris… Pas de dérapage, Larbi, hein…
• Salut, entre
• Comment ca va ? Ca gèle dehors, hein…
• Qu’est-ce que je peux t’offrir ? Dessolée, je viens de finir les deux
dernières cannettes qui traînaient dans le frigidaire. Il reste du café, ou du
thé
• C’est bon, ne te dérange pas. Quoi de neuf alors ?
Je me suis enfoncée dans son canapé à deux places blanc gris, juste a cote du
gros chat, qui a relevé la tête vers moi, sortant d’un voyage astral long
courrier. Puis il s’y est replongée aussitôt. Et Amy est allée préparer un the
pour deux. Pendant ce temps, je regardais la télé qui passait des dessins
animés. Lorsqu’elle est revenue avec le plateau, Amy a glissé ses jambes
lisses en dessous de la lourde table basse, et s’est assise sur la moquette.
• Qu’est-ce que tu as fait ce week-end, Larbi ?
• Oh moi, rien de spécial… J’ai traîné un peu avec mon frère pour faire des
courses pour la maison. Et on a fait un peu le ménage. C’est à peu près tout…
• Tu es sure ?
Qu’est-ce qu’elle veut dire ?
• Oui je crois… pourquoi ?
• Tu ne t’es pas encore trouvé de copine à New York ?
Ca y est, elle sait !
• Copine ? Oui j’en ai plein des copines. Enfin aux moins six ou sept, en
comptant tes amies de la soirée.
• Moi je parle de " girlfriend "… Pas de " friend "…
• Ah ben la, tu vois, ca viendra peut-être un jour… qui sait ? Et toi ca va la
vie, l’amour et tout ca ?
• Tout ca, ca va… Sauf l’amour, pas grand chose, depuis que j’ai envoyé chier
mon ex
• Ah oui ? C’est étonnant que tu sois seule comme ca… Généralement, la règle
absolue, c’est qu’ à chaque fois qu’on trouve une fille bien, elle est
forcement avec quelqu’un. Tiens, c’est étonnant ca…
• Ah ben tu vois, moi, j’ignore si je suis bien, mais je suis sure que je suis
seule…
• Et bien je te parie que ca ne saura pas durer. Tu vas voir qu’un type bien
va sortir, on ne sait d’où, et va te faire disparaître dans un paradis
d’amour.
Puis on est resté là à discuter de choses plus ou moins futiles, jusqu’a ce
qu’elle me demande si je voulais voir son album de photos. " Ah oui,
excellente idée, Amy ".
Son album en main, elle est revenue vers le canapé, a déplacé le chat, et a
pris sa place juste a cote de moi. Ce qui a eu pour effet de me mettre mal à
l’aise. Je veux dire que ce n’etait pas désagréable, bien au contraire… Mais
cette chaleur et la proximité de son corps déclenchaient des vagues d’énergie
dans mon corps. Et j’etais embarrassé car je redoutais qu’elle les sente,
tellement elles etaient fortes.
Ce qui s’est amplifié, lorsque pour me montrer ses photos, Amy appuyait
franchement son épaule contre la mienne, et me touchait parfois les doigts en
tournant les pages et en faisant les commentaires.
" Larbi, mais qu’est-ce qui t’arrive donc ? Ca ? Toi ? Larbi ? Attends, il y a
sûrement erreur sur la personne, quelque part dans le script. C’est
impossible, un changement si brusque dans ma vie… Presque dans la même journée,
il m’arrive tout ca, a moi ? " J’etais pris entre ces pensées et l’effet
physique de ce que je vivais. Tu parles, je ne faisais même plus attention aux
photos, et à peine je percevais les commentaires d’Amy.
Et puis, je commençais à me poser d’autres questions. " Peut-Être qu’ici, ca
ne veut rien dire et que c’est dans les coutumes. Peut-Être que c’est un
comportement normal que n’importe quelle fille pourrait avoir avec un ami.
C’est bien connu, chez nous au Maroc, on est un peu trop " chauds ", et on a
tendance à s’exciter pour rien du tout. S’il y a des gars qui s’excitent dans
la rue juste parce qu’ils perçoivent une fine cheville qui déborde d’une
djellaba, ici, c’est sans doute tout à fait naturel qu’une fille, même très
attirante, même dans cette tenue, vienne coller son corps contre celui d’un
simple copain, pour lui montrer des photos.
Amy etait si près que quelques mèches de ces cheveux touchaient parfois mon
visage, et moi, j’etais coincé dans cette posture. Si je n’ai rien tenté, je
ne sais pas si c’etait pour ne pas la décevoir, pour ne pas qu’elle saute de
stupeur au plafond en criant au viol, ou bien si c’etait à cause de l’histoire
avec Sue…
Malgré tout ca, je ne m’y attendais pas du tout, et c’est arrivé. Amy a posé
la main sur mon bras. A vrai dire, je n’ai rien compris, d’autant plus qu’une
main sur un bras, c’est ce qui peut y avoir de plus déroutant. Mais le doute
n’a pas duré longtemps. Amy a arrêté de parler, puis a laissé sa main glisser
plus bas, vers ma main. J’etais crispé, en proie à deux tentations
contradictoires. Me laisser aller, ou bien ne pas me comporter comme un salaud…