"La
vocation" clama M. Choukroune en faisant claquer ses notes de cours sur le
bureau.
"Tout le monde n'a pas la flamme, le don, le talent commercial.
La vo-ca-tion !" scanda-t-il de la voix et de sa main fermée. Puis
il retomba sur sa chaise comme un ballon percé, avec un grand soupir.
A chaque cours M. Choukroune lâchait une petite phrase tremblement de terre
pour secouer ses élèves selon lui endormis.
"Aujourd'hui
j'allais vous parler des Incoterms, mais j'ai changé d'avis, nous allons
faire autre chose, nous allons voir si vous avez la vocation." Il chercha
du regard son élève favori, le seul homme de l'assistance, mais
ne le trouva pas et lança un prénom au hasard.
"Isabelle
!"
"Moi ?" répondirent les trois Isabelles dans un bel
ensemble altiste.
"Oui, vous, vous" dit-il en pointant du doigt
vers celle du milieu "avez-vous déjà vendu ?"
"Euh,
moi ?" répondit la petite Isabelle en regardant autour d'elle pour
voir si les deux autres ne voulaient pas prendre la parole à sa place "eh
bien, oui, enfin, ça dépend ce que vous voulez dire par vendu".
Elle gagnait du temps pour réfléchir, technique bien connue de l'étudiant
en difficulté qui fut plutôt appréciée du professeur
bavard.
"Vendu quelque chose, un objet, une chose qui vous appartenait
ou que l'on vous avez confié pour la vendre ?"
"Oui, j'ai
déjà vendu pour mon propre compte et j'ai déjà travaillé
comme vendeuse."
"Très bien, très bien. Isabelle,
dites nous la différence, qu'est-ce que ça change de vendre pour
soi ?"
"Ben, moi j'aime mieux vendre pour moi parce que vendeuse
c'est pas particulièrement amusant comme boulot, c'est fatiguant et c'est
mal payé."
"C'est mal payé
" reprit-il en
se frottant le menton.
"Combien avez-vous gagné dans votre emploi,
par mois ?"
"Euh, le SMIC, j'avais dix-huit ans à l'époque".
"Oui, vous avez donc reçu un salaire pour votre travail, c'est ça
?"
"Oui, c'est ça."
"Et quand vous avez vendu
à votre compte, comme on dit, combien avez-vous gagné ?"
"Je ne sais plus, c'étaient des objets à moi, je ne sais plus
combien j'ai vendu ça."
"Mais était-ce plus ou moins
que lorsque vous receviez un salaire ?"
"Oh non, c'était
moins, mais c'est pas ça qui compte."
"Et pourquoi donc ?"
M. Choukroune s'était arrêté de faire les cent pas derrière
son bureau et, le buste en avant, soutenu par ses deux mains à plat sur
le bureau, regardait maintenant Isabelle avec espoir.
"Euh
"
l'hésitation de la petite brunette se perdit dans un grand silence.
"Patron
" dit Louise à voix basse sans réfléchir.
"Oui !" hurla le professeur décidément très enthousiaste
"c'est ça ! qui a parlé ?" il passait son doigt tendu
à bout de bras devant les visages de chacune des futures commerciales assises
en face de lui.
"La différence c'est entre être employé
et être patron, le capitalisme quoi
" reprit Louise.
"Tout
à fait, tout à fait, madem
madame ?"
"Louise
" dit-elle " Louise Aguiar"
"Pouvez-vous nous citer un
exemple de vocation commerciale, Louise ?"
"Eh bien, par exemple
Bill Gates ou Silvio Santos, le brésilien qui a commencé en vendant
des bonbons dans la rue et qui est aujourd'hui patron d'une grande chaîne
de télévision."
"Voilà, ça c'est la
vocation."
"Moi je trouve que c'est une question de chance."
dit Aurélie très affirmative et toujours prête à donner
son avis.
"On peut voir, les choses comme ça
mademoiselle
?"
"Aurélie"
"Aurélie, donc, on peut
voir les choses comme ça. Et que pensez vous du "profit" ?"
"C'est l'argent qu'on gagne, ce qu'il reste, qui est pour nous."
"Pour vous ?"
"Pour le patron, je veux dire."
"Aurélie
a une âme de patron dirait-on !" sourit le professeur. Tout le monde
trouva cela très amusant et Aurélie parut très fière
d'avoir été reconnue pour sa vocation commerciale.
M. Choukroune
distribua des photocopies d'articles tirés de la presse économique
concernant les "entrepreneurs" comme on disait, les hommes de rien qui
avaient fait fortune.
"Peut-être un jour apparaîtrez-vous
sur l'une de ces pages Aurélie !"
***
Les
parcs en hiver n'étaient pas le lieu de promenade préféré
de Louise, mais ils devenaient parfois son unique refuge dans une ville où
les chaises ne faisaient partie que de l'aspect commercial du paysage urbain.
Assise sur un banc de bois peint en vert foncé ("vert parc" pensait
parfois Louise) elle sortit son portable pour appeler José. Ce téléphone
avait été leur première acquisition française, profitant
d'une promotion fantastique ils s'étaient achetés une indépendance,
bien que vivant encore à ce moment là chez la tante de Louise. Grâce
à ce petit appareil argenté ils se sentirent un peu plus libres,
ils purent appeler plus facilement les agences immobilières et finirent
par trouver un petit appartement à leur goût et surtout dans leurs
moyens, non loin de la capitale.
Maintenant il leur permettait de ne pas se
sentir trop loin l'un de l'autre au long des journées de travail.
"Bonjour,
j'aimerais parler à José Aguiar fit-elle".
"Il est
sorti faire une course, vous voulez laisser un message ?"
"Non,
je rappellerai, merci."
La nouvelle technique de José fonctionnait
tellement bien que Louise ne savait plus quand elle pourrait le joindre au bureau
!
Elle profita donc de ce moment de solitude pour rêver un peu.
Louise venait d'un pays bruyant, aux portes toujours ouvertes et haut-parleurs
tonitruants où personne ne pouvait ignorer la musique des hommes ni la
parole de Dieu, un pays où chacun savait des problèmes du voisin
et où l'on appelait les choses par leur nom. A Paris on entendait surtout
le bruit des voitures
Louise commençait à parler de "son"
pays, il ne faisait plus de doute pour elle que, malgré son bilinguisme
et sa double nationalité, elle n'était pas française. Peut-être
qu'elle avait pu se bercer d'illusions durant ses deux années d'études
au pays de la culture, parce qu'elle avait soif de découverte, qu'elle
avait besoin de connaître sa famille terrestre, son passé.
Emmitouflée
dans ses écharpes et ses gants de laine, la petite brunette soufflait dans
ses mains, elle se rappelait que chez elle, là-bas, le soleil était
au zénith, haut, très haut, dans un ciel immense et bleu. Retirant
un de ses gants elle attrapa dans son petit sac en papier la tarte aux poireaux
encore tiède qu'elle avait achetée dans une de ces "sandwicheries"
à la française.
Deux trois pigeons s'approchèrent bientôt,
conditionnés à trouver leur nourriture dans les miettes et les restes
des repas humains. Louise les regarda avec une certaine méfiance, elle
n'aimait pas beaucoup ces oiseaux sales et envahissants, mais il fallait bien
que chacun trouve sa place dans ce monde urbain et les pigeons devaient aussi
avoir leur fonction, pensa-t-elle les écartant du pied.
"Et alors,
tu t'amuses avec les pigeons ?"
Aurélie n'avait pas mis longtemps
à retrouver sa camarade de formation. Toujours prête à bavarder,
elle se tenait au courant d'absolument toutes les allées et venues des
stagiaires.
"Tiens je viens de voir la prof d'anglais dans un magasin"
le statut d'enseignant n'avait aucune influence sur les capacités d'espionnage
d'Aurélie, personne n'échappait à ses commentaires "il
y a vraiment des gens qui s'habillent comme des vieux !"
Louise ne réagissait
pas, elle n'avait pas vraiment apprécié de voir surgir l'envahissante
jeune-femme de derrière un bosquet et ne savait pas comment faire pour
échapper à cette conversation mille fois reprise qui semblait ne
jamais vouloir s'écarter des collègues, des professeurs, des parents
ou des devoirs. Louise avait eu la chance de ne pas vivre sa scolarité
en France et tout cela pour elle était relativement nouveau. Pendant ses
études de géographie elle s'était tant passionnée
pour la culture et la découverte qu'elle n'avait prêté qu'une
attention limitée aux autres élèves. A l'époque sa
mère était encore en vie et elle ressentait une fierté formidable
à lui envoyer de longs rapports circonstanciés sur son pays d'origine
dans sa langue maternelle. Sa mère lui répondait du Brésil
avec un plaisir évident, cherchant toujours à lui faire raconter
plus de choses, à lui faire tracer un portrait encore plus vivant de Paris
et de tout ce qui l'entourait. Louise posait mille questions à sa tante,
à ses cousines et cousins, à tous les autres membres de la famille
qu'elle rencontrait à l'occasion des fêtes qui rythmaient l'année
française.
"Qu'est-ce que tu fais ici ?" finit par demander
Aurélie pour rompre le silence.
Se rendant à l'évidence,
Louise accepta que son moment de solitude était fini.
"Je déjeune,
tu vois
avec les pigeons !" dit-elle en riant.
"J'ai horreur
des pigeons" dit Aurélie en faisant la moue.
"Je ne les aime
pas beaucoup non plus dit Louise mais ils sont intéressants à regarder.
Ils forment une petite société qui ressemble à la nôtre.
Regarde : celui-ci est tout sale, comme un gamin des rues dont personne ne s'occupe,
celui-là n'a qu'une seule patte, il a dû perdre l'autre dans une
bagarre ou peut-être s'est il coincé dans une grille
. Tiens,
voilà un autre groupe, ces deux là se disputent la même femelle
"
"Ah ouais, c'est marrant !" commenta sa camarade tout en cherchant aussi
à caractériser les pigeons gris du petit jardin parisien "oh
! et là, il est coquet celui-là, il se passe sans cesse le bec dans
les plumes !"
"Et regarde, reprit Louise, ces trois là sont
des voyous, ils observent les autres pendant qu'ils cherchent la nourriture et
les attaquent quand ils ont trouvé !"
"Ah, les voleurs !"
fit Aurélie offusquée.
Les jeunes-femmes firent ensuite deux
fois le tour du petit espace vert parisien avant de repartir en direction du Lycée
sous les premières gouttes de pluie d'une grosse averse.