Tome I
Chapitre 1
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 13
Tome II

 

 

L'immeuble d'à côté avait acheté récemment un karaoké de luxe et faisait depuis quelques jours un usage intensif de la salle de réunion ouverte à tous vents. On était lundi. La veille, le jeune couple était parti dans une profonde réflexion sur les phénomènes de groupe : comment se faisait-il que la résidence Copa Cabana 8 fusse autant encline à la fête ? Tous les week-end, ou peu s'en fallait, ils se réunissaient et on entendait de la musique jusque tard dans la nuit, les autres immeubles pourtant ne semblaient pas se préoccuper d'organiser quoi que ce soit, on avait bien vu lors de la Saint Jean une petite fête, mais il semblait que ce fusse un anniversaire.
Une grosse averse mit un terme provisoire au miaulement amplifié par les murs de la maisonnette vide. Louise ferma le journal de la veille, poussa le chat qui dormait sur ses genoux et se prépara à sortir. Elle prit une douche, l'eau était froide, la pluie et les nuages avaient empêché le soleil de réchauffer la réserve d'eau située au sommet de l'immeuble.

En face des petites maisons blanches, occupant quasiment toute la rue, étaient garés comme d'habitude les camions familiaux. Des enfants jouaient là, une boîte d'allumette à la main, sans peur et sans conscience, comme s'il s'agissait d'un camion en plastique, un monstre apprivoisé qui ne pouvait plus leur faire de mal. Le petit commerce qui ouvrait son kiosque le soir sur quatre paquets de biscuits et une quantité minuscule d'autres vivres variés, était encore tout ruisselant de pluie, mais le ciel était maintenant clair et on commençait à sentir le soleil réchauffer l'atmosphère.

Arrivée à cinquante mètres de l'arrêt de bus, Louise vit le 35 démarrer en trombe, la porte encore ouverte sur un dernier passager qui n'était pas tout à fait entré. Elle décida d'aller à pied jusqu'au Shopping Sud, se souvenant qu'il lui fallait une paire de sandales neuves.
Elle s'engagea sur le chemin de terre qui longeait la route goudronnée - une route d'une largeur exceptionnelle, il semblait que l'on avait commencé par faire deux routes pavées le long des maisons mais ces routes pavées ne servaient plus qu'aux chauffeurs de bus sans vergogne qui voulaient éviter le trafic de la nouvelle avenue goudronnée courant au milieu. Demeuraient encore deux terre-pleins importants, plantés d'arbres, où, petit à petit, les habitants des maisons construites le long des routes pavées, s'étaient mis à cultiver le carré de terre qui correspondait en projection à la largeur de leurs propriétés. Là, une chèvre broutait l'herbe du jardin, ici un garage improvisé fait d'une dalle de béton, de quatre piliers et d'un toit de tôle ondulée, abritait une grosse voiture des pluies d'hiver.

C'était à chaque fois un plaisir pour Louise de marcher dans ce quartier qu'elle et José avaient choisis quelques mois après leur mariage, elle aimait cette tranquillité, on se sentait loin du centre et des autres agglomérations commerçantes. Les maisons étaient grandes et dotées de jardins qui, malgré les haut-murs protecteurs, paraissaient agréables, plantés d'arbres fruitiers et de fleurs. La jeune-femme rêvait d'un jour vivre dans une maison semblable, avec des fenêtres en bois et des fleurs au dessus du portail. Le trajet passa vite, Louise traversa la route nationale avec prudence, il n'y avait ni passages piétons, ni feu de signalisation pour atteindre le Shopping . Au coin de la rue, à gauche du centre commercial, un groupe de magasins comprenant une pharmacie, un marchand de journaux et un vendeur de boissons fraîches, s'était installé sous le nom énigmatique de Skina Center. Louise longea ces commerces et traversa à nouveau pour entrer enfin dans le centre commercial dont les grilles venaient d'ouvrir, il était dix heures du matin.
La plupart des magasins du shopping vendaient des vêtements de luxe, Louise n'y voyait jamais personne entrer. Les promeneurs faisaient un tour rapide des vitrines et montaient au premier étage manger ou boire quelque chose en attendant parfois la séance de cinéma. En bas, il y avait un café où Louise et José avaient l'habitude de venir le dimanche lorsqu'ils se promenaient, il y avait aussi, nouvellement installé, un service internet où pour trois réals on pouvait consulter ses messages électroniques et naviguer pendant une heure. Un autre point d'attraction de ce lieu d'incitation à la dépense, était la librairie. Même s'il n'était pas souvent possible d'acheter, Louise passait des heures à examiner les ouvrages, les livres nouvellement édités, les classiques, les traductions de livres de sociologie français… Ce jour là elle avisa dans la vitrine une nouvelle édition des œuvres complètes de Lewis Carroll, elle eut envie d'entrer pour aller relire quelques passages de A Travers le Miroir mais se souvint qu'elle devait déjeuner avec José, qu'il était déjà presque dix heures trente et qu'elle n'avait pas encore choisi ses nouvelles sandales.

La boutique où Louise achetait ses chaussures était elle aussi, pour ainsi dire, 'de luxe', en fait Louise avait décidé qu'elle achèterait moins souvent mais de meilleure qualité, fait étrange pour qui vivait dans une société où la consommation était plus qu'une nécessité, une drogue. Elle possédait depuis peu une carte de crédit du magasin qui lui donnait droit à payer ses achats en plusieurs fois sans frais et de profiter de délais de paiement saisonniers. En ce moment le magasin arborait une banderole rouge aux lettres jaunes d'or "achetez aujourd'hui, payez en décembre", décembre était un bon mois pour Louise, en ce moment les finances étaient au plus bas mais à la fin de l'année José recevrait son 13ème salaire. Elle fit le tour des stands de chaussures et choisit une paire qui lui plaisait, le vendeur s'approcha et elle demanda sa taille.

"Je peux payer en décembre ?"demanda Louise en présentant sa carte.
"Bien sûr Madame, en 10 fois cela vous fait 15 réals par mois."
"Non, je voudrais payer en décembre en une fois."
"Ah, non, ce n'est pas possible, le minimum c'est 10 fois."
"Mais cela double le prix des chaussures, je préfèrerai payer en une fois parce que mon mari va recevoir son treizième salaire"
"Je comprends mais si vous voulez payer en une fois ce n'est pas possible en décembre."
"Et en trois fois ?"
"Oui, vous pouvez payer en trois fois, vous faites le premier versement aujourd'hui et vous payez en trois fois sans intérêt."
"Mais en trois fois en décembre ?"
"Non, ce n'est pas possible, c'est un crédit spécial pour nos meilleurs clients, en dix fois."
"Je comprends." rapidement Louise tenta de recalculer son budget des trois prochains mois en incluant cette nouvelle dépense imprévue. Le vendeur piétinait l'air méprisant.
"Je vais payer en trois fois, vous acceptez les chèques ?"
"Non, vous comprenez c'est un problème de sécurité…"
"Je vois. Bon, je reviendrai, merci Monsieur."Louise se demandait s'il ne serait pas plus simple d'aller acheter une paire de sandales moins chères au centre ville et résolut de discuter la question avec José à midi.
Encore pensive, Louise se dirigea vers l'arrêt qui se trouvait juste devant le centre commercial, de là il était sensiblement plus facile d'avoir un bus pour le centre ville. José avait observé que les bus circulaires qui passaient par l'avenue principale partaient du centre déjà remplis de passagers ayant pour destination le quartier des Banquiers. Personne ne descendait en chemin, rares étaient les passagers qui montaient en cours de route, le trajet du bus donnait l'impression d'un grand tour de manège gratuit, ou encore d'une visite guidée forcée.
L'attente fut courte, un busarriva bientôt, Louise paya son passage et trouva un siège à l'avant du bus, près de la fenêtre. On arrivait dans un autre quartier, elle aimait cet arrêt parce qu'il se trouvait juste devant la petite maison d'un artisan menuisier qui exposait ses meubles sur le trottoir ; chaque fois qu'elle passait il y avait des pièces différentes, un porte-revues, une chaise à bascule, un cheval de bois, un autel… la jeune-femme pensait avec regrets au prix exorbitant qu'avait demandé le menuisier pour leur faire une table toute simple avec quatre chaises, elle aurait aimé meubler toute sa maison de bois.

Le bus s'arrêta et Louise tourna la tête pour voir monter une femme à l'avant, c'était Socorro qui déposait le prix de son trajet dans la boîte verte spécialement réservée à cet effet. Louise lui fit signe et Socorro vint s'asseoir à côté d'elle en souriant.
"Ca va bien Dona Louise ?" demanda-t-elle tranquillement.
"Très bien oui, et vous ?" répondit Louise un peu surprise de cette rencontre hors contexte.
"Oh, oui, vous savez rien n'est bien facile"
"Comment ça ? Vous avez des problèmes ?"
"Problèmes, problèmes, non, pas vraiment…"
"Ah…" face à cette absence d'explications Louise ne savait plus vraiment comment répondre, elle préférait ne pas gêner la jeune-femme et ne pas insister. Elle posa une autre question :
"Et la cuisine internationale ? Vous avez commencé ?"
"Eh bien, justement"répondit Socorro"je viens de revendre les tables…"
"Ah ? Mais comment ça ? Que s'est-il passé ?"
"Bon, vous savez, on avait acheté à crédit et en fait je ne sais pas ce que Cordélio a fait mais enfin il ne s'est pas rendu compte que ce n'était pas à trente jours, il avait oublié qu'on devait faire un premier versement et quand l'argent a été retiré de notre compte nous étions déjà dans le rouge, du coup la banque a supprimé notre autorisation de découvert, nous devons payer immédiatement 500 réals pour pouvoir conserver notre compte courant, je vous assure que ça n'a pas été facile pour vendre les tables ! Personne n'aime les meubles d'occasion…"
"Mais ils sont neufs !" s'exclama Louise.
"Pour vous et moi, Dona Louise, ils sont neufs, mais pour les acheteurs non."

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