Page d'accueil * Présentation * Bon de commande * Actualités * Reportages * Enquêtes * Interviews * Réalité virtuelle * Cut it all up
4 : Les whistleblowers : prévenir avant de guérir en démocratie
Retranscription
de l'émission "Le Bien Commun" du 4 juin 2005 - France Culture
Antoine
Garapon
Claude Mathon
magistrat, directeur du SCPC (Service central de la prévention de la corruption)
Daniel Lebègue
président de Transparency International-France
Antoine GARAPON: La question secoue beaucoup
d'entreprises françaises aujourd'hui : faut-il instituer un mécanisme de whistleblowing ? Ce qui veut dire en français le déclenchement
d'alerte; si on veut être plus expéditif et plus cru, de dénonciation. La
pratique qui se répand dans nombre de pays anglo-saxons consiste à permettre
aux salariés d'alerter leurs dirigeants ou un comité ad hoc, voire les
autorités, d'une irrégularité ou d'un mauvais comportement qu'ils ont constaté
dans leur entreprise.
Les lois assurent dans un certain nombre de
pays notamment anglo-saxons garantissent l'anonymat et protègent les
dénonciateurs de toute mesure de représailles. C'est ainsi que Harry Stonecipher , l'ancien président de Boeing a été dénoncé; il a du
d'ailleurs se démettre de ses fonctions suite à une dénonciation parce qu'il
entretenait une relation avec l'une de ses cadres. Alors il faut dresser un
bilan de l'efficacité de ces mesures. Et avant, peut être s'interroger sur
l'opportunité pour notre pays d'institutionnaliser ce que certains estiment être de la délation. Ne fait-elle pas doublon avec
des dispositions qui existent déjà ? Le whistleblowing
ne heurte-t-il pas notre culture ? Ne faut-il pas distinguer selon la nature
des irrégularités ou des crimes dénoncés ? Faut-il l'étendre au domaine
politique ? Après tout, le scandale de la prison d'Abou Graib
en Irak, mais aussi, nous venons de l'apprendre, le scandale du Watergate, ont
été portés à la connaissance du public par des whistleblowers.
Peut-on transplanter des institutions intimement liées à une culture, à un
modèle politique, à une histoire particulière, en l'occurrence celle des
Etats-Unis à d'autres pays comme la France qui ont
suivi une autre voie ? La mondialisation de l'économie, en d'autres termes,
exige-t-elle une homogénéisation de l'éthique personnelle ?
Pour répondre à ces questions, le Bien Commun
a le plaisir de recevoir ce matin Daniel LEBÈGUE ,
ancien directeur du Trésor qui a également dirigé la Caisse des Dépôts et
Consignations et qui préside actuellement Transparency
Internationale France , qui est une ONG qui se consacre à la lutte contre la
corruption. Daniel LEBÈGUE est en outre président de l'Institut Français des
Administrateurs.
Et avec Daniel LEBÈGUE, Claude MATHON. Claude MATHON est magistrat, ancien procureur de la
République et il dirige le Service Central de Prévention de la Corruption,
autrement dit le SCPC. Alors Daniel Lebègue, est-ce que vous pourriez expliquer à nos auditeurs
en quelques mots qu'est-ce que cette pratique américaine du whistleblowing
?
Daniel LEBÈGUE : Whistleblowers
en anglais, en américain, comme vous l'avez dit, littéralement, c'est ceux qui
soufflent dans le sifflet, et ils sifflent, si je puis dire, pour déclencher
l'alerte. Dans l'entreprise, dans l'administration, ou dans la vie citoyenne
tout simplement, ils déclenchent l'alerte, ils signalent des faits contraires à
la loi ou à l'éthique ou constitutifs clairement d'actes de délinquance
économique et financière : la fraude, la corruption par exemple. Donc il y a
plusieurs traductions qui ont été proposées en français : l'alerte éthique, le signalement . Pour notre part à Transparency
Internationale, mais je n'en ferais pas une question d'auteur ou de droits
d'auteur; nous proposons tout simplement le déclenchement d'alertes et donc de
traduire "whistleblowers" par
"déclencheurs d'alertes".
AG: Mais alors est-ce que vous répugnez à
assimiler cela à de la délation ? On a vu, dans un certain nombre de
caricatures du whistleblowing, dire "Oui, c'est
un régime de délation." Quelle est la différence entre la délation et le whistleblowing ?
DL : La délation a clairement une tonalité
péjorative, négative en français. On pourrait également parler de dénonciation,
qui au premier degré, est un acte qui n'a pas de contenu péjoratif ou négatif
particulier, même s'il a pu dans le langage courant prendre cette tonalité négative.
Il me semble que l'expression "signalement" est plus neutre, elle est
d'ailleurs utilisée dans notre droit, comme monsieur MATHON pourrait le dire
mieux que moi.
Claude MATHON : Oui, effectivement, la
délation est un terme littéraire. La dénonciation est un terme juridique. La
délation renvoie à de tristes souvenirs, et je pense que si l'on emploie le mot
"délation" pour essayer de promouvoir le whistleblowing,
l'affaire est terminée, et peut-être aussi notre émission. Par contre, la
dénonciation est quelque chose que nous connaissons bien en France et qui est
d'ailleurs définie dans notre code de procédure pénal. C'est l'article 40 du
code de procédure pénal. Mais alors il faut remarquer que la dénonciation
s'assimile à la plainte. Et l'article 40 du code de procédure pénal parle de la
plainte ou de la dénonciation qui est adressée au procureur de la République.
Quand on analyse les autres textes qui font référence à des phénomènes de
dénonciation, on s'aperçoit alors que d'abord la sémantique est extrêmement
importante et que le Législateur a été souvent embarrassé. Ce qui fait qu'on
voit un certain nombre de termes comme la dénonciation, bien sur, mais aussi la
révélation, l'information, l'avertissement, avertir, signaler, le signalement.
AG: On pense à un autre domaine d'ailleurs
qui n'est pas celui de l'entreprise, qui est le signalement au juge des enfants
de mauvais traitements, qui ne semble pas poser beaucoup de problème.
CM : Voilà, et il y a finalement beaucoup de signalements
qui ne posent pas de problèmes, non seulement qui n'en posent pas, mais qui
sont obligatoires. Et vous parlez de l'enfance. Effectivement, quand l'enfance
est en danger, le signalement est obligatoire. Mais il y a également d'autres
cas qui entrent progressivement dans notre droit depuis une quinzaine d'années.
Je pense par exemple à la déclaration de soupçons qui permet de lutter contre
les phénomènes de blanchiement d'argent sale, eh
bien, la déclaration de soupçons, c'est un signalement qui est fait par un
certain nombre de professionnels énumérés par la loi, mais dont la liste est de
plus en plus longue, signalements de phénomènes qui permettent, si vous voulez,
de sortir des affaires de blanchiement.
AG: Et pourtant, Daniel LEBÈGUE, on a l'impression
qu'il y a une actualité aujourd'hui dans cette affaire de whistleblowing.
Il y a une actualité , la loi existe, comme vous nous le rappelez, Claude
MATHON depuis longtemps, finalement dans beaucoup de domaines. Il n'y a rien de
nouveau là-dedans. Et pourtant quelles sont les raisons de l'actualité du whistleblowing ?
DL : Oui, il y a deux événements, deux
événements plus importants que d'autres. Premièrement la loi américaine vient
d'évoluer en matière de sécurité financière, de droit boursier, avec la grande
loi dite "Sarbanes-Oxley 2002", qui
renforce de manière considérable l'explication de transparence d'information
financière de la part des sociétés cotées en bourse, et cette loi prévoit de
manière explicite pour les sociétés cotées à la bourse de New York l'obligation
de mettre en place un dispositif de whistleblowing,
de signalement pour les sociétés américaines, pour les sociétés non américaines
cotées à la bourse de New York. Il y a 300 grandes sociétés européennes qui
sont cotées à New York, dont une vingtaine de grandes sociétés françaises. Donc
d'abord il y a une obligation de faire en 2005 pour les sociétés non
américaines, de mettre en place un dispositif. La loi ne dit pas de manière
explicite quelle dispositif, sur quelles modalités,
mais le dispositif doit être créé dans l'entreprise au bénéfice des salariés
qui travaillent dans l'entreprise cotée en bourse. Bon, ça c'est un premier
élément.
Le deuxième est, comment dire, plus
sociologique, et plus diffus d'une certaine manière. Il y a dans le monde de
l'entreprise, et dans nos sociétés en général, une montée de l'exigence à la
fois de transparence et de responsabilité sociale de l'entreprise. Comme on dit
aujourd'hui, l'entreprise doit avoir des comportements citoyens, et en particulier
dans ce champ du respect de la loi et de l'éthique. Voilà, donc
,beaucoup d'entreprises , au delà de celles qui sont tenues par la loi Sarbanes Oxley, parce qu'elles
sont cotées en Amérique du Nord, beaucoup d'entreprises s'interrogent sur la
manière de prévenir, de gérer les risque, je mets des guillemets,
"éthiques", et le whistleblowing est un des
instruments qui permet de le faire.
AG: Cela veut dire que dès qu'une société
française est cotée à New York, ce qui est le cas de grandes entreprises françaises,
elle s'américanise, on le savait déjà, dans un certain nombre de registres
comptables et de droit commercial, mais également dans sa gestion de
l'entreprise, sa gouvernance, pourrait-on dire, et donc elle américanise aussi
les moeurs dans l'entreprise.
DL : Oui, j'hésite un tout petit peu sur le
verbe "américaniser", dans le champ de la gouvernance d'entreprise et
de l'éthique dont nous parlons; l'exemple est d'abord venu du Royaume Uni, pas
des Etats Unis. Ce sont les Britanniques, ce sont les Anglais qui ont inventé
la gouvernance d'entreprise.
AG: Oui, c'est vrai que ce sont les
Anglais qui ont inventé ces systèmes, mais il y a quand même une certaine
américanisation parce que si les sociétés américaines qui sont elles-mêmes
cotées aux Etats Unis sont obligées d'avoir recours maintenant à des systèmes
de whistleblowing depuis la loi Sarbanes-Oxley,
leur filiales, qui sont dans les pays étrangers, et pour ce qui nous concerne
donc en France et en Europe, sont elles-mêmes soumises à cette loi Sarbanes-Oxley, ce qui veut dire que ces filiales
pratiquent sur notre territoire le whistleblowing.
Partant de là, évidemment, ces sociétés filiales se trouvent en concurrence
avec des entreprises françaises, sur notre territoire national, ou sur notre
territoire européen, et il y a là une sorte d'américanisation du fonctionnement
de nos sociétés.
AG: Est-ce qu'elles le pratiquent vraiment ?
Est-ce qu'on a effectivement un retour ? Qu'est-ce qu'on sait de la pratique du
whistleblowing en France ?
CM : Tout d'abord aux Etats-Unis mêmes, on ne
le sait pas trop, puisque la loi Sarbanes-Oxley date
de 2002, donc on aimerait bien d'ailleurs, en ce qui nous concerne nous, quand
je dis "nous" je parle du Service Central de la Prévention de la
Corruption, on aimerait bien savoir ce qui s'est passé aux Etats-Unis, avoir
une sorte d'audit de ce qui s'est passé aux Etats-Unis pour savoir s'il est
nécessaire d'introduire chez nous de telles notions. En ce qui concerne les
sociétés filiales américaines qui sont chez nous, il y a eu deux exemples
récents, je pense qu'on peut citer les sociétés, c'est Shell et Kodak, qui sont
en train d'introduire des systèmes de whistleblowing
sur notre territoire, avec d'ailleurs des fortunes diverses, puisque si je me
souviens bien, la société Kodak se heurte aux syndicats de l'entreprise qui
sont opposés à ce qu'ils considèrent comme, pour reprendre le terme que vous
avez employé tout à l'heure, de la délation. Donc c'est quand même une forme
d'américanisation, que l'on retrouve d'ailleurs dans les organisations
internationales quand on les fréquente, et c'est notre cas au SCPC et au
Conseil de l'Europe, mais surtout à l'OCDE, il y a actuellement une réflexion,
réflexion qui est d'ailleurs relativement avancée à l'OCDE, pour imposer aux
pays qui font partie du conseil de l'Europe ou de l'OCDE, d'introduire dans
leurs législations des obligations de whistleblowing.
AG: D'alertes. Daniel Lebègue ?
DL : Pour ce qui est des entreprises
françaises, un certain nombre d'entre elles ont déjà mis en place un dispositif
d'alerte depuis un ou deux ans parfois, EDF, Suez, Alcatel et quelques autres,
il est trop tôt pour dresser un bilan. La procédure est en train d'être
diffusée, expérimentée dans ces groupes-là. Pour ce qui est des Etats-Unis où
les pratiques sont un peu plus anciennes, le constat qu'on peut faire tout de
même c'est que 80 à 90 % des affaires révélées, des affaires de fraude, des
affaires de corruption, des affaires de harcèlement, de conflits d'intérêts,
trouvent leur origine dans une dénonciation venant de l'entreprise, de salariés
de l'entreprise, ou de partenaires de l'entreprise, depuis Enron
jusque .........
AG: Enron est né
comme ça quand même, Enron est né par whistleblowing.
DL : Absolument. Mais dans des affaires
récentes qui occupent beaucoup la presse financière aux Etats Unis, la mise en
cause du numéro 1 mondial de l'assurance, AIG par exemple, procureur de l'état
de New York, c'est aussi une dénonciation qui vient de l'intérieur de
l'entreprise, qui vient de l'intérieur du groupe. Et dans les dossiers de
corruption, on le voit de plus en plus, il y a à l'origine un signalement
venant de tel ou tel salarié collaborateur de l'entreprise.
AG: Comment vous expliquez, Daniel Lebègue, qu'en matière de corruption plus particulièrement,
on ait besoin de recourir à de tels mécanismes pour se protéger contre la
corruption. Est-ce qu'il n'y a pas, en d'autres termes, quelque chose de
spécifique, un délit de corruption qui n'est pas une transgression de la règle,
mais une subversion de la règle ? C'est à dire un trucage de la règle du jeu ?
Est-ce qu'il ne s'agit pas de délits particulièrement difficiles à détecter et
à poursuivre, et est-ce que ce n'est pas en quelque sorte, plutôt que de se
demander s'il y a américanisation ou pas, est-ce que ce n'est pas induit tout
d'abord par un type de délit tout à fait particulier et qui désarçonne
finalement les services de l'Etat ?
DL : Mr Mathon
serait peut-être mieux placé que moi pour dire quelles sont les difficultés
réelles des services de l'Etat, de la police ou de la justice. Je rappelle que
la corruption repose sur l'existence d'un pacte de corruption entre corrupteurs
et corrompus, et que la preuve de l'existence du pacte est effectivement
extrêmement difficile à établir. Donc là, effectivement, des procédures de
signalement peuvent contribuer au bon exercice de la justice tout simplement
CM : J'ajouterais que ce pacte a en plus le
tort d'être secret, ce qui fait qu'il est extrêmement difficile à établir, ce
qui nous permet d'ailleurs au passage de regretter que la loi sur les repentis
ne soit pas applicable à la corruption.
AG: Qu'est-ce que c'est que la loi sur les
repentis ?
CM : Eh bien écoutez, c'est une loi qui date
du, heu, cela fait un certain temps que le système des repentis a été introduit
dans notre droit mais il a été en quelque sorte amplifié par la loi du 9 mars
2004 dite "loi Perben 2", qui permet à des gens qui sont impliqués
dans des affaires, disons financières puisque c'est les affaires financières
qui nous intéressent ce matin, de grande criminalité, de criminalité organisée,
de criminalité financière, ce sont des gens qui monnaient en quelque sorte leur
condamnation en révélant un certain nombre de pratiques qui autrement
n'auraient pas pu l'être. Et d'ailleurs avec Daniel Lebègue,
nous ne pouvons que nous rejoindre sur la nécessité d'avoir un certain nombre
de procédures pour lutter contre ce qui s'appelle la fraude en général, la
corruption en particulier, et le blanchiement
d'argent sale qui est nécessairement attaché à la fraude et à la corruption.
Alors en ce qui concerne le développement de
systèmes d'alertes, moi je vois surtout la défaillance des systèmes de contrôle
internes des entreprises beaucoup plus que de l'Etat.
AG: Ah oui ? Vous voulez parler de systèmes comme
par exemple les commissaires aux comptes ?
CM : Alors il y a tous les systèmes d'audit
de l'entreprise, il y a les commissaires aux comptes. Mais attention : je ne
parle pas des commissaires aux comptes français. Je parle de ce qui a pu
éventuellement se passer aux Etats-Unis pour qu'on en soit arrivé à avoir
recours à d'autres procédures dans les affaires Enron.
AG: Vous croyez qu'on est immunisés, nous en
France ?
CM : Je ne dis pas forcément qu'on est
immunisés mais ... Donc il y a quand même un certain nombre de possibilités de
contrôle interne en France, donc je disais l'audit, les commissaires aux
comptes, les conseils d'entreprise, les analystes, les agences de notation
etc., enfin, un certain nombre de gens qui observent les entreprises et si on
en est réduit à mettre en place des systèmes d'alerte, c'est bien parce que aux
Etats-Unis sans doute les systèmes classiques de contrôle interne aux
entreprises n'ont pas fonctionné suffisamment bien.
AG: Alors qu'en est-il en France ?
CM : En France nous avons quand même notre
loi Sarbanes-Oxley: c'est la loi du 1 août 2003 qui
s'appelle loi de sécurité financière, et cette loi de sécurité financière n'a
pas mis en place de système d'alerte, mais a justement permis d'améliorer
notamment le rôle des commissaires aux comptes. Je prenais tout à l'heure la
précaution de dire que je ne parlais pas des commissaires aux comptes français,
parce que les commissaires aux comptes français avaient mis en place déjà des
règles internes, non pas à leur profession, mais enfin à leur mission de façon
à améliorer encore les choses.
AG: Concrètement ,
qu'est-ce qu'ils avaient mis en place ?
CM: C'est d'abord une mutation du mandat des
commissaires aux comptes, c'est plusieurs commissaires aux comptes dans
certaines sociétés, c'est également une organisation de la profession, une
autorité supérieure qui est d'ailleurs présidée par un magistrat de la cour de
cassation concernant l'organisation de cette mission, et j'ajoute que les
commissaires aux comptes ont l'obligation de révéler au procureur de la
République ...
AG: C'est ça : ils ont en quelque sorte un
devoir professionnel d'alerte.
CM : Devoir professionnel d'alerte qui est
sanctionné pénalement.
AG: Mais la question que je me pose, que je vous
pose est : est-ce que cela ne nous renvoie pas au problème du contrôle des
sociétés anonymes, des sociétés indépendantes, des sociétés commerciales ?
C'est le problème, dans le fond, du tiers inclu.
C'est à dire de quelqu'un qui est dans un conflit de loyauté terrible , vu
qu'il doit à la fois se poser comme tiers car il est payé, passez moi
l'expression, il est rémunéré par la personne qu'il doit contrôler. Et est-ce
que cela n'est pas une difficulté du capitalisme en général qu'a révélée
l'affaire Enron , mais qui n'est peut-être pas proprement américaine, qui
est de savoir comment est-ce qu'on introduit dans une société décentralisée,
autonome, une société qui est faite d'entités qui doivent être indépendants
pour le bonheur du marché et donc finalement pour le nôtre, comment les
contrôler, Daniel Lebègue ?
DL : Oui, pour prolonger ce que disait Claude
Mathon, un dispositif d'alerte clairement peut donner
à l'entreprise un moyen de renforcer ses moyens de détection, de contrôle en
interne, et je crois qu'il y a un bon usage à en faire pour l'entreprise
elle-même et les hommes et les femmes qui y travaillent. Mais pour répondre de
manière plus directe à votre question, je crois aussi que dans la gestion des
risques de toute nature dans nos sociétés, qui sont devenues des sociétés d'une
extrême complexité, très ouvertes, très décentralisées, je pense qu'on ne peut
plus compter seulement sur l'action de l'Etat, sur les services de l'Etat, pour
prévenir ou sanctionner des atteintes à la loi, à l'éthique, tout simplement
parce que ces services de l'Etat manquent de ressources, manquent de moyens
souvent pour conduire, en tout cas conduire seuls, ce type d'investigation ou
de sanction, d'action répressives. Donc il me semble que dans tous les domaines
de la vie sociale il faut accepter, c'est un peu neuf en France, pour nous
Français je crois, en revanche c'est quelque chose de très commun, de très
répandu dans l'univers anglo-saxon , dans le monde
scandinave, etc., il faut accepter que les citoyens, les salariés, les
consommateurs, deviennent acteurs. Dans l'identification des risques, la
prévention des risques, le signalement d'infractions, d'actes contraires à la
loi ou à l'éthique, ils deviennent acteurs. Ils deviennent acteurs dans le
domaine de la sécurité routière, ils sont acteurs dans l'action contre le
réchauffement climatique. On ne peut pas se contenter, on ne peut plus se
contenter, parce que cela ne marche pas, de dire "C'est l'affaire de
l'Etat, je paie des impôts, l'Etat doit traiter ces problèmes." Non, les
citoyens doivent quand même être acteurs.
AG: C'est finalement la conclusion
, l'aboutissement de ce qu'est une démocratie des individus. C'est à
dire une démocratie des individus, c'est une démocratie où finalement chacun
peut se faire le défenseur de sa cause, mais peut aussi se faire ce que les
Américains appellent "private attorney general", c'est une sorte d'avocat général privé,
c'est à dire se faire le procureur des dysfonctionnements qu'il voit. Mais on
aurait pu ajouter à votre registre la lutte contre le terrorisme.
CM : Ah bien sûr.
AG: Attentifs ensemble, c'est une manière
d'être tous un peu, comment dirais-je, je ne veux pas dire policiers, mais
surveillants de ce qui se passe dans l'espace public. Avec cette difficulté qui
me semble également une véritable difficulté qui est de se dire "Comment
est-ce qu'on peut apporter des solutions personnelles à des difficultés
systémiques ?" Est-ce que cela suffira, finalement, de s'en remettre à
chacun pour régler des problèmes qui sont des problèmes qui apparaissent de
plus en plus incontrôlables ou difficilement contrôlables plus exactement ?
CM : Oui, mais en ce qui concerne les
commissaires aux comptes, ce ne sont pas des agents de l'Etat. Ils ont reçu une
mission, mais ce ne sont pas des agents de l'Etat. Donc ils répondent en
quelque sorte déjà, et depuis longtemps, à votre définition, mais c'est vrai
qu'il y a là un risque grave de conflits d'intérêts, risque d'ailleurs qu'on ne
peut pas ne pas évoquer lorsque l'on parle de corruption en général, parce que
le conflit d'intérêts, c'est une notion centrale des mécanismes de corruption.
Et quand on a compris, et nous nous sommes un service de prévention, quand on a
compris ce que c'est que le conflit d'intérêts, on ne doit plus commettre de délit
de corruption, on est prévenu. Eh bien, en ce qui concerne les commissaires aux
comptes, il est vrai qu'ils sont rémunérés par l'entreprise non seulement qui
les rémunère, mais qui les a choisis,
AG: Dont ils dépendent.
CM: Et là, il y a un problème. D'où l'intérêt
de leurs réflexions, réflexions qui ont amené la loi du 1 août 2003 dont je
parlais tout à l'heure, et cette barrière qu'on appelle aussi "muraille de
Chine", qui a été installée entre l'audit et le conseil. Parce qu'on ne
peut pas être à la fois conseiller et contrôleur. Dans une entreprise, donc il
y a maintenant cette barrière théoriquement infranchissable qui a été instituée
par la loi du 1 août 2003. Donc c'est vrai qu'il y a des risques, c'est vrai
aussi qu'il y a au passage un hommage à rendre aux commissaires aux comptes,
parce que nous n'avons pas connu en France les mêmes dérives qu'aux Etats-Unis.
On ne peut pas dire qu'il n'y a jamais eu de problème, mais on n'a pas connu
quand même des affaires comme Enron, Worldcom même Parmalat, en Europe
AG: C'est clair, on n'a quand même pas connu
... Daniel Legègue ?
DL : Si je peux me permettre, monsieur Mathon, avec le whistleblowing on
est un peu au delà des commissaires aux comptes : ceux dont on parle, dont on
attend qu'ils deviennent des acteurs, ce sont des salariés qui
professionnellement ne sont pas investis, ou directement investis d'une
fonction de contrôle, d'audit, comme le sont les commissaires aux comptes. Donc
on s'adresse, je vais dire, à l'ensemble des salariés ,
à l'ensemble des citoyens. Alors vous avez raison de dire qu'il faut prendre
des précautions. Parce que si l'on privatise l'exercice d'une fonction de
contrôle, de police, de justice, on sait bien où ceci peut conduire nos
sociétés en général. Donc il faut prendre des précautions, organiser l'exercice
de ce droit ou de cette faculté d'alerte, en particulier protéger le salarié
qui exerce cette alerte d'un coté, et de l'autre éviter les dérapages, les
abus, et par exemple pour éviter qu'on en fasse un usage purement personnel
dans la vie au travail, dans la vie professionnelle. Evidemment tous les
dérapages sont concevables. Cela il faut absolument l'éviter, le sanctionner
même. D'ailleurs la dénonciation calomnieuse existe dans notre droit. Donc
encadrer l'exercice de cette faculté d'alerte.
AG: Claude Mathon ?
CM : Oui, je suis complètement d'accord avec
vous pour dire que les salariés doivent avoir à un moment donné une certaine
mission, mais quand ce qui a été mis en place a failli. Ce qui ne me paraît pas
vraiment être le cas encore chez nous , et j'espère
que cela ne le sera jamais.
AG: Pourtant on n'a pas de grande tradition
de contradictions d'intérêts , de déclaration des
contradictions d'intérêts. C'est souvent d'ailleurs dénoncé comme une faiblesse
dans la culture française qui est très très
intégrative, qu'on retrouve aussi bien dans l'Etat que dans l'entreprise, et
qui ne favorise pas cette sorte de... On réinvente la séparation des pouvoirs
au niveau de l'entreprise.
CM: Tout à fait.
Mais la réinventer au niveau de l'entreprise et donner aux salariés cette
mission, presque cette obligation, cela me paraît dangereux. Parce que comme le
dit Daniel Lebègue, il faut effectiviement
prendre un certain nombre de précautions. Car les risques ne sont pas
inexistants. D'abord les risques pour le salarié
lui-même, parce qu'il faut s'assurer que le salarié ne va pas être licencié,
etc., donc il y a ...
AG: Les règles du whistleblowing,
c'est d'abord des règles de protection du salarié.
CM : Voilà. Et puis je pense qu'il va falloir
qu'on débatte aussi du problème de l'anonymat. Enfin pour en rester au problème
qui est le nôtre actuellement , donc protection du
salarié. Mais protection aussi de l'entreprise.
AG: Voilà. Il peut y avoir des malveillances.
CM : Parce qu'il y a un vecteur
d'intelligence économique.
AG: C'est à dire ? Pouvez vous dire aux
auditeurs ce qu'est l'intelligence économique ?
CM : C'est un problème que nous traitons dans
notre rapport 2004, "Intelligence économique et corruption", et dans
ce rapport 2004 nous traitons effectivement du whistleblowing.
Parce que voilà ...
AG: L'espionnage économique, vous voulez dire
?
CM : Oui, mais lancer des fausses nouvelles.
Ce n'est pas simplement de l'espionnage économique. Lancer des fausses
nouvelles, déstabiliser. Le salarié peut être instrumentalisé, corrompu, de
façon à déstabiliser son entreprise. >Peut être donc amener à alerter sur
des systèmes qui ne sont peut être finalement pas du tout répréhensibles.
Deuxièmement il y a une autre technique que l'on appelle
"l'enfumage". L'entreprise peut utiliser le salarié de façon à ce que
par exemple il y ait une alerte sur une filiale, qui concentrera l'attention
sur cette filiale, pendant que dans une autre filiale ou la société mère on
commet des actes répréhensibles. Donc on voit qu'il peut y avoir une
utilisation dévoyée du whistleblowing. Enfin c'est
une occasion soit de se débarrasser d'un salarié, on en a un petit peu parlé
tout à l'heure, soit de se débarrasser aussi d'un dirigeant. Et avant d'en
arriver, c'est ce que nous pensons dans notre service ,
alors que nous militons évidemment pour avoir tous les moyens pour débusquer la
fraude et la corruption, c'est clair. Mais avant d'en arriver à ce genre de
procédure, est-ce qu'il ne faudrait pas s'assurer que les autres systèmes et
notamment le contrôle interne et le contrôle externe des société est suffisant,
et avoir un recul suffisant pour savoir également si tout ce qui a été mis en
place aux Etats-Unis doit être transposé chez nous ?
AG: Alors, Daniel Lebègue,
est-ce que, en d'autres termes, je formulerais ainsi la question : est-ce qu'on
est pas en présence d'une fuite en avant, d'une sorte de société qui se
décentralise tellement qu'elle est à la recherche éperdue de son centre de gravité , qui lui échappe, qu'elle cherche à mettre devant
lui en instituant des contrôles de plus en plus déformalisés
et donc ouvrant la porte à des entreprises de déstabilisation et des
manipulations de toutes sortes ?
DL : Oui, bien sur, il y a le risque que vous
dites, je crois qu'il y a beaucoup de vertu à la transparence, à plus de
transparence dans la vie publique et la vie économique. Il y a beaucoup de
vertu à la transparence d'une part. D'autre part, je crois que tout ce qu'on
fait pour responsabiliser les acteurs, tous les acteurs, on devrait aussi
parler des partenaires sociaux sur le devoir d'alerte.
AG: Voire les clients.
DL : Les clients. Mais les partenaires
sociaux pour définir une procédure d'alerte dans l'entreprise ont évidemment
leur rôle à jouer, et en particulier veiller à la protection des salariés, ceux
qui exercent le droit d'alerte, mais les autres aussi, qui ne doivent pas être
victimes de règlements de comptes personnels. Donc il y a une démarche , si elle est bien conduite, qui peut être une
démarche de responsabilisation qui contribue à créer ou recréer lorsqu'il y a
besoin de le faire, la confiance parce qu'elle a tout de même été pas mal
entamée par une affaire de fraude, financière, comptable, de corruption, de blanchiement que l'on connaît. Moi je suis très frappé en
prenant à l'instant le cas du blanchiement, de
l'extraordinaire mobilisation des banques, des grands réseaux financiers
aujourd'hui. Je vais citer un exemple : je suis administrateur du Crédit
Agricole SA : le Crédit Agricole vient de définir un programme dit
"conformité", dans la filière audit conformité du groupe Crédit
Agricole il y a 1000 personnes qui travaillent, et cette année, le groupe
Crédit Agricole va former 50 000 salariés à la conformité, c'est à dire
l'action, la vigilance requise pour prévenir les risques de fraude, les risques
de blanchiement, dans tous les métiers, dans toutes
les parties du groupe. Donc il y a là une formidable mobilisation de
l'entreprise dans toutes ses composantes. C'est une action qui complète, qui
renforce l'action des Etats, de la justice aussi, je pense qu'on a besoin de
l'un et l'autre pour l'intérêt de l'entreprise .
AG: C'est l'intérêt de l'entreprise, à
l'évidence. Claude Mathon ?
CM : Oui, je m'associe à ce que dit Daniel Lebègue sur l'extraordinaire effort qui est fait par les
banques actuellement pour lutter contre le blanchiement
et pour former leur personnel et pour donc permettre les déclarations de
soupçons. Je voudrais revenir sur ce que Daniel Lebègue
a dit tout à l'heure concernant la dénonciation calomnieuse qui est, qui
protégerait les salariés : si on mettait en place un système d'alerte dans
notre pays, il faudrait faire évoluer l'article 226 / 10 du ode pénal sur la
dénonciation calomnieuse, car il est totalement inadapté. Certes, un salarié
qui dénoncerait à ses supérieurs hiérarchiques une personne à tort pourrait
être poursuivie pour dénonciation calomnieuse. Mais le problème des systèmes
d'alerte, ça n'est pas forcément de dénoncer à son supérieur hiérarchique
.
AG: Ben voilà ! C'est lui le problème.
CM : On ne peut pas le dénoncer à lui-même.
Il faut réfléchir à la mise en place de systèmes du comité d'éthique, des
déontologues, des personnalités extérieures...
AG: Qu'est-ce que c'est qu'un déontologue ?
Expliquez aux auditeurs.
CM : Eh bien, un déontologue, c'est une
définition qui est bien difficile à donner, on dira, comme Larousse, que c'est
quelqu'un qui fait de la déontologie.
AG: Très bien.
CM : Mais enfin, cela renvoie à un certain
nombre de valeurs : éthique, déontologie, bonne conduite, transparence,
gouvernance, etc. et en fait mettre en ace un système d'alerte, c'est très
bien, mais pour alerter qui ? Pour envoyer l'information à qui ? Et il faut
donc à ce moment-là qu'on ait une personne qui soit indépendante de l'entreprise,
à la fois parce que le dirigeant peut être mis en cause, et aussi parce qu'il
faut peut-être garantir - on reviendra peut-être sur
la notion d'anonymat - mais au moins la confidentialité en ce qui concerne le
salarié. Et là l'article 226 / 10 du code pénal est totalement inadapté, parce
que quelqu'un qui ferait une fausse alerte à une personne extérieure à
l'entreprise, s'il la fait de bonne foi, l'article de toutes façons
, l'infraction du code pénal de dénonciation calomnieuse ne sera pas
constituée, mais surtout s'il le fait de mauvaise foi, à une personne
extérieure à l'entreprise ou à un comité d'éthique, actuellement cela n'est pas
prévu dans les dispositifs.
AG: Il faudrait toiletter le code pénal.
Alors il faut faire cesser ces injonctions paradoxales.
DL : Le code pénal, le droit du travail, un
ou deux article du code civil , nous, nous
recommandons à Transparency International
effectivement de toiletter comme vous le dites un certain nombre de
dispositions de notre droit. Mais d'abord cela ne suffit pas. Il faut ensuite,
dans l'entreprise ou dans l'administration, négocier la mise en place d'un
dispositif avec les institutions représentatives du personnel en particulier et
l'aspect opérationnel que Claude Mathon a commencé
d'évoquer est très important, très important. Comment organise-t-on la remontée
des signalements, des dysfonctionnements ? La ligne hiérarchique, dans certains
cas, il faut pouvoir, si je puis dire, passer par un autre circuit que la ligne
hiérarchique et, bon. Deuxièmement il y a ce débat anonymat-confidentialité.
Tout le monde est d'accord pour dire qu'il faut garantir la confidentialité aux
salariés, aux donneurs d'alerte. L'anonymat, la loi américaine prévoit
l'anonymat. C'est dans la loi. Cela, c'est une chose qui heurte beaucoup...
AG: Notre sensibilité ?
DL : Notre culture en France.
AG: On va parler de la culture, mais avant,
Claude Mathon ...
CM : Oui, mais justement, on a quand même des
outils, tout au moins des prémices d'outils dans nos textes actuels. J'en vois deux
: l'un dans le code du travail, l'article L 122/46, qui prévoit la protection
du salarié qui a dénoncé un harcèlement. Donc il ne peut pas être sanctionné,
licencié, faire l'objet d'une mesure discriminatoire. Moi j'aimerais quand même
savoir ce qu'il est advenu des salariés qui ont fait des alertes aux
Etats-Unis.
AG : Alors moi dans le études que j'ai lues
pour préparer cette émission, j'ai vu que pratiquement dans tous les cas ils
ont fini par quitter l'entreprise, c'est à dire que le fond ils ont toujours
été sanctionnés.
CM : Oui, il y a le code du travail mais
aussi insidieusement ce qui peut se produire. En ce qui concerne l'anonymat,
autant je pense qu'il faut mettre en place des systèmes d'alerte, autant je
suis presque farouchement contre l'anonymat.
AG: Pour quelles raisons ? Culturellement ?
CM: Pas culturellement. Comme ancien
procureur de la République, tout simplement. Parce qu'on n'a pas attendu
malheureusement en France pour mettre en place, ou qu'on projette de mettre en
place de systèmes d'alertes, pour inventer la lettre anonyme, la dénonciation
anonyme, et on en reviendrait presque d'ailleurs au mot délation de tout à
l'heure. Et ça nous pose, quand on est magistrat, ça nous pose problème.
AG: Alors justement, j'aimerais qu'on s'arrête
un instant là-dessus Claude Mathon, puisqu'on la
chance de vous avoir un ancien procureur de la République, vous avez connu
concrètement ces affaires-là. Vous avez constaté une augmentation des
dénonciations anonymes en tant que procureur de la République dans les affaires
que vous dirigiez au parquet de la région parisienne ?
CM : Non, je n'ai pas constaté
d'augmentation, j'ai constaté justement un phénomène assez constant, et dans
notre service, au service central, nous recevons un certain nombre de dénonciations
anonymes. Alors le problème qui se pose surtout est de savoir qu'en faire.
Parce que là, ça rejoint un peu la morale. Quand on reçoit une dénonciation
concernant des enfants maltraités, évidemment, on n'a aucun état d'âme et on
fait immédiatement une personne en danger en général, évidemment, on donne
suite. Quand on reçoit une dénonciation extrêmement argumentée, cela nous est
arrivé récemment, eh bien on transmet au parquet, parce que c'est tellement
argumenté que il ne peut y avoir quelque chose de vrai dans ce qui nous est
dit. Mais ça nous met quand même toujours mal à l'aise. Alors le problème de
l'anonymat est un vrai problème pour les systèmes d'alerte. Moi je préfère de
beaucoup la confidentialité.
AG: La confidentialité, c'est à dire que vous
connaissez l'origine, mais vous avez le droit de ne pas la révéler.
CM : Et alors on a un système déjà en France,
en ce qui concerne la confidentialité, c'est tout ce qui est, dans notre code
de procédure pénal, relatif à la protection des témoins. Et on en est arrivé
maintenant à pouvoir entendre des personnes sans révéler leur identité. Mais
avec une procédure adaptée, une décision prise par un juge, le juge des
libertés et de la détention en l'espèce,, qui est
dépositaire de l'identité de la personne, et qui peut lever cette identité,,
révéler cette identité, et j'ajoute, extrêmement important, la procédure ne
peut reposer sur le seul témoignage, confidentiel ...
AG: C'est à dire de corroborer. Mais est-ce
que tout cela ne traduit pas quand même une recomposition profonde du lien
social? C'est quand même très frappant de voir qu'aujourd'hui il y a un
contrôle qui n'est plus un contrôle central , et on
peut faire un parallèle un peu sauvage avec le fameux panoptique de Foucault,
aujourd'hui c'est du contrôle latéral , c'est plutôt du sub-optique, à y
regarder finalement par des gens par le bas. Est-ce qu'on n'assiste pas, Daniel
Lebègue, dans l'entreprise comme ailleurs dans la
société, à cette sorte de recomposition de la solidarité ? Quelle ambiance peut
régner dans une entreprise où chacun est possiblement, sera peut-être dénoncé
par son collègue ou son subordonné? Est-ce qu'on n'est pas finalement dans une
solidarité très relâchée, très individualiste, où chacun se méfie de chacun ?
DL : C'est un risque. Il y a une autre
lecture que moi je proposerais volontiers, que je privilégierais : je pense que
dans l'entreprise, dans le monde du travail, les hommes et les femmes, surtout
dans un pays comme le nôtre où ils sont très éduqués, où le niveau d'éducation
et de formation est très élevé dans notre pays en général, je pense qu'il y a
une aspiration très très grande, très très forte, à la responsabilité dans l'entreprise, dans le
monde du travail, y compris de la part des salariés qui occupent souvent des
fonctions d'exécution, des fonctions qui peuvent paraître modestes, ils
aspirent à être acteurs responsables. Et là, ce dont on parle, c'est bien à la
fois d'une responsabilité collective de l'entreprise au plan de l'éthique, de
ses contentements, de ses manières de faire vis à vis de la société, la
responsabilité sociale, sociétale de l'entreprise, mais aussi un appel plus
grand à la responsabilité individuelle de chacun dans le monde du travail. Je
crois que c'est une évolution qui va plutôt dans le bon sens, et à mon avis qui
correspond à des attentes, à des aspirations profondes des salariés, et
j'allais dire, des citoyens. La manière dont la classe politique donne le
sentiment de déposséder les citoyens est, elle, à mon avis, ressentie de
manière très négative par nos concitoyens.
AG: C'est à dire qu'il faut aussi avoir des
organes qui suivent. Il ne suffit pas... responsabilisation, très bien,
dénonciation, mise en capacité de chacun de finalement prendre ses
responsabilités éthiques mais aussi de citoyens, mais est-ce que dans notre
pays on n'a pas une difficulté particulière ... je songe à la particularité
qu'est le Canard Enchainé. C'est à dire quel est le
propre d'un journal qui manifeste une société qui a du mal à régler ses
conflits éthiques, qui a du mal à régler ses conflits tout court, et qui est
obligée d'en passer par ce système de la dénonciation à un organe de presse ?
Daniel Lebègue ?
DL : Oui, votre constat est juste je crois
sans doute parce que dans bien des domaines de la vie publique , de la vie
économique, de la vie d'entreprise, nous avons encore des pratiques ou des
comportements marqués d'opacité, d'esprit de clan. Prenons par exemple la
pratique du secret administratif , et j'évoque au
passage le secret défense en France; c'est tout de même une pratique très
extensive et assez exceptionnelle dans les pays démocratiques. Bien. Donc que
l'on réagisse par rapport à cela et que l'on donne de manière plus large à des
acteurs qui sont pour les uns des acteurs professionnels, on a cité les
commissaires aux comptes, mais pour d'autres tout simplement des salariés, des
consommateurs, des citoyens, qu'on leur donne des moyens d'être plus actifs
dans la prévention des risques, dans le bon exercice au quotidien des
responsabilités , des activités professionnelles, bon, moi je crois qu'il y a
un plus à attendre de cela, à condition de se prémunir dans toute la mesure du
possible des dérives et des abus.
AG: Claude Mathon ?
CM : Moi ce qui me frappe, c'est que
finalement on introduit chez nous des systèmes qui reposent sur des valeurs qui
ne sont pas les mêmes que celles des Etats-Unis.
AG: Il y a un problème culturel.
CM : Oui, il y a un vrai problème culturel.
Vous avez parlé du secret. C'est vrai que nous n'avons pas du tout la même
approche du secret en France qu'aux Etats-Unis. En France, le secret est
vraiment muré, à tel point que nous, nous avons proposé une législation sur le
secret partagé. Parce qu'entre gens qui sont dépositaires du secret, on ne
révèle même pas les choses. Aux Etats-Unis c'est différent. Le secret s'arrête
au moment où il y a une obligation citoyenne. Et tout le problème vient
d'ailleurs de l'application en France de la législation sur le blanchiement dont on a parlé. La législation sur le blanchiement, elle a eu du mal à s'imposer en France , pourquoi ? Eh bien parce que nous sommes enserrés
dans des problèmes de secret professionnel, alors qu'aux Etats Unis, révéler à
un service de police un secret, c'est un acte citoyen. D'où est-ce que ça vient
? Ca vient certainement d'une différence de culture. Mais ça vient peut être
aussi du fait que nous avons dans nos textes, dans notre constitution, dans
notre Déclaration des droits de l'Homme, des valeurs comme la fraternité.
AG: Qui se rapportent à l'atteinte à la loi,
ou à la transgression.
CM : Voilà. Et évidemment nous sommes
imprégnés de cela et cela évidemment vient lutter contre l'introduction dans
notre pays de valeurs qui sont complètement différentes des nôtres.
AG: C'est très important, la question que vous
soulevez l'un et l'autre, et il faudrait qu'on y consacre les dernières
minutes. Parce que c'est finalement la question de la mondialisation. C'est à
dire est-ce que, parlant en termes culturels qui recouvrent une certaine
réalité, à l'évidence, il y a une culture, et cette culture est respectable en
tant que telle, elle ne doit pas être jetée aux orties. Et en même temps est-ce
qu'il n'y a pas quelque chose de salutaire à cette communication de plus en
plus intense, cette mise en regard généralisée de chacun par chacun, qui est du
ressort même de la mondialisation. Est-ce qu'on n'a pas quelque chose à
apprendre chacun de chacun aussi ? En d'autres termes, est-ce qu'il ne faut pas
faire évoluer notre culture ? Est-ce que ce n'est pas cela la véritable question,
Daniel Lebègue ?
DL : Bien sur, je suis d'accord avec ce que
vous venez de dire. Si je peux un instant évoquer un sujet très proche de celui
dont nous parlons et qui est la gouvernance, la bonne gouvernance de
l'entreprise, la meilleure manière de progresser dans ce domaine comme dans
beaucoup d'autres, c'est d'identifier, de partager, de diffuser les bonnes et
meilleures pratiques dans telle ou telle entreprise dans d'autres pays, et je
crois qu'il ne faut pas voir la mondialisation comme le choc de systèmes, de
systèmes culturels, de systèmes de droit en particulier, bien sur cela existe,
il y a ces réalités-là, mais il y a aussi cette opportunité formidable d'aller
chercher partout autour de nous, en Europe pour commencer, les bonnes
pratiques, les bons comportements, de les diffuser, de les partager. Voilà, et
le sujet dont nous parlons je crois en est un bon exemple, plutôt que de
l'accueillir comme une forme d'agression, essayons de voir quel est le bon
usage qu'on peut en faire.
CM: Voilà. Nous sommes à l'évidence devant
des matières qui sont transfrontalières, transnationales. Et donc par
conséquent les cultures doivent se rejoindre. L'essentiel, c'est qu'on ne soit
pas en face de problèmes d'influences, d'influences d'une culture sur une autre,
pour en quelque sorte prendre le pas sur une autre culture. Moi c'est un peu
cela qui m'inquiète.
AG: Dialogue, oui, échanges, oui, influences
non.
CM : Voilà.
AG: Eh bien, Claude Mathon,
Daniel Lebègue, merci. Cette émission a été préparée
par Sébastien Miller, réalisée par Olivier Bétard, et
la prise de son était assurée par Jacques Vincent.
Fin de
l'entretien
Suite : 5 : Les whistleblowers : commentaire : CQFD
Rédaction : @ [email protected]
Page d'accueil * Présentation * Bon de commande * Actualités * Reportages * Enquêtes * Interviews * Réalité virtuelle * Cut it all up
Sites d'Interzone: -
The Western Lands - Interzone Academy - Interzone Creations - Interzone Library - Reporters-Rédacteurs d'Interzone - La sémantique générale pour tous