Introduction <<====>> L'époque de la conspiration
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Antécédents personnels et familiaux


En médecine, surtout en psychiatrie, les antécédents ou anamnèses du patient revêtent une extrême importance. C'est l'un des aspects du travail des médecins qui est d'autant plus important, qu'ils ont la responsabilité de leurs patients.

Tous les renseignements recueillis au cours de l'examen du patient doivent être scrupuleusement consignés au dossier. Nous nous sommes déjà arrêtés aux dossiers médicaux et aux obligations des médecins à leur égard dans les chapitres qui les concernent. En psychiatrie, en particulier, on insiste sur la communication verbale directe et l'observation du patient, en raison du fait qu'il s'agisse de la seule façon pratique d'en arriver à un diagnostic. Les hétéroanamnèses ou informations de tiers, en particulier les époux, doivent être traitées avec beaucoup de réserve. Dans les manuels de psychiatrie, on insiste abondamment sur cette question. Les qualités professionnelles et éthiques du psychiatre ainsi que sa communication avec le patient sont de toute première importance.

Quand un psychiatre prend des renseignements sur les antécédents, il doit s'arrêter à tous les événements et au mode de vie de ses patients depuis leur naissance jusqu'au jour de l'examen.

Je vais donc essayer d'écrire en bref sur mon passé, le plus clairement et objectivement possible. Je vais m'attarder particulièrement aux faits et événements qui sont, au contraire des faits mentionnés dans mon dossier, des signes ou prodromes de maladie mentale.

Je suis donc né en 1922 dans le sud de la Macédoine, l'ancienne république de Yougoslavie, dans une famille pauvre de deux frères et cinq soeurs, tous en bonne santé. J'ai passé une enfance sans grande particularité.
J'ai terminé l'école secondaire avec beaucoup de succès pendant la guerre. Je me suis inscrit en sciences naturelles à l'Université de Sofia mais à cause de la guerre, j'ai dû arrêter mes études.

Par la suite, étant membre du parti communiste, je me suis engagé activement dans la politique et l'organisation de la Résistance. Après un an dans l'armée yougoslave, je me suis inscrit à la faculté de médecine à l'Université de Belgrade.

Déçu par la politique et la pensée communiste en 1950, j'ai été emprisonné. La procédure d'investigation, la «condamnation à la rééducation» et le régime de vie pendant la rééducation se comparent à mon internement au Canada: condamnation pour rien («pour avoir critiqué le gouvernement et le parti communiste»); arrestation sans mandat, sur la base de renseignements secrets fournis par de viles personnes; détention arbitraire par la «commission populaire» que je n'ai pas eu l'occasion de voir; silence sur les motifs de mon arrestation; privé des services d'un avocat; décision arbitraire par la Commission d'être soumis à un traitement cruel et inusité. On ne m'a pas donné la chance de confronter les témoins, ni les membres de la Commission, ni les accusateurs. Après trois mois au centre de détention, un policier m'a remis un petit morceau de papier sur lequel était écrit: «vous êtes condamné par la Commission populaire à deux ans de camp de rééducation.»

Contrairement à ce que l'on voulait croire dans l'Ouest, Tito était un dictateur impitoyable. Il a emprisonné ou supprimé bon nombre de personnes, même les collaborateurs de la Résistance, pour le simple fait d'avoir exprimé une opinion contraire à la sienne. Milovan Djilas, un partisan héros au cours de la guerre, vice-président de la Yougoslavie sous Tito, a été condamné à trois ans de travaux forcés en prison pour avoir écrit sur la «démocratisation». À la fin de sa vie, Tito a même fait emprisonner sa propre femme.

La vie dans le camp de «rééducation» (Goli Otok) n'était pas facile - physiquement et psychologiquement. Le pire était de ne pas savoir quand j'en sortirais. Pour sortir, il fallait faire preuve de «rééducation», c'est-à-dire, qu'il fallait faire son auto-incrimination («autocritique») et dénoncer les autres prisonniers. Étant incapable de ce genre de dénonciation et étant réfractaire à «l'autocritique», j'ai été qualifié «de traître incorrigible». Ne sachant pas ce qu'il fallait que j'admette, je suis resté dans ce camp pendant trois ans et demi. Les enquêteurs me disaient: «ouvre tes poches et vide-les». Ils ont toujours soupçonné que je cachais des idées secrètes et dangereuses. J'ai quand même réussi à survivre au camp de rééducation.

Avant la «rééducation», j'avais reçu une bourse universitaire. Par suite de ma «rééducation», cette bourse m'a été retirée. Étant forcé de travailler dur tout en poursuivant mes études, ma vie n'a pas été facile.

Entre-temps, je me suis marié, espérant que ma vie en serait améliorée et que je pourrais accélérer le rythme de mes études. Malheureusement, notre vie conjugale n'allait pas comme je l'avais espéré. Nous avions prévu que je déménagerais chez ma femme, à Skopje (capitale de la Macédoine), mais j'ai appris, dès le début, qu'elle avait renouvelé ses relations avec son ancien amant et qu'elle était enceinte. De sorte que nous n'avons pratiquement pas vécu ensemble et j'ai aussitôt demandé le divorce.

J'ai rencontré quelques filles décentes avant et après mon mariage. Elles m'ont fait me sentir respecté et adoré comme un homme généreux et sincère. Je crois qu'elles auraient été très heureuses de m'épouser. Malheureusement, les deux fois où je me suis marié, j'ai fait des choix fatals.

J'ai rencontré ma seconde épouse par l'entremise de mon meilleur ami. C'est elle qui a fait les premiers pas. Elle a prétendu vouloir me présenter à une amie comme un candidat sérieux au mariage. Mais, j'ai rapidement compris le jeu et nous nous sommes fréquentés pendant quelques mois. Elle était, à ce moment-là, très gentille et très charmante. Au contraire de ma première épouse, elle démontrait beaucoup d'attention à l'égard de ma famille et de mes amis et j'en étais ravi. Je ne lui ai rien caché de mon premier mariage.

Après quelques mois, elle est tombée enceinte. Convaincu que cet enfant était le mien, je l'ai épousé. Avoir des enfants illégitimes dans la culture de mon pays d'origine est une grande honte. J'ai cru qu'elle apprécierait mon geste.

Hélas, dès le début de notre mariage, ses caprices ont commencé à faire surface. Pendant la cérémonie, elle a même humilié mon parrain. Par la suite, les désaccords se sont multipliés, qu'il s'agisse de l'endroit où nous allions habiter ou de l'éducation des enfants, de nos amis ou de politique. Nos relations sexuelles étaient espacées car elle était toujours « fatiguée ».

La première année de notre mariage, nous avons habité chez sa mère. Ceci ne lui plaisait pas. Il semble que sa mère se soit mêlée de notre vie conjugale. De fait, sa mère a toujours tenté de calmer sa fille car elle était en conflit avec tout le monde. Je l'ai même vue une fois s'attaquer physiquement à son frère. Elle trouvait toujours quelque motif de dispute. Elle refusait d'aller voir mes amis, parents, clients, alors qu'elle m'a un jour présenté une fille dont la réputation était pour le moins douteuse.

Nous avons déménagé trois fois en Yougoslavie. Mon salaire était passé de 26 000 à 400 000 dinars grâce à mon travail acharné.

Bien que ma femme ait été détentrice d'un diplôme lui permettant d'être professeur, elle était, en Yougoslavie, institutrice au primaire. Selon son préposé, elle n'était même pas qualifiée pour enseigner au primaire. C'est ce que j'appris, alors qu'elle m'avait demandé de rencontrer son préposé, qui était un ami, pour qu'il reconsidère la note qu'il lui avait donnée. J'avais accepté de faire cette démarche, qui me rebutait, afin de maintenir la paix au foyer. Le préposé m'a expliqué qu'en toute franchise, elle faisait preuve d'une complète incompétence et j'ai même appris qu'on se moquait d'elle parce qu'elle ne pouvait pas s'exprimer correctement.

D'autre part, elle tentait de s'immiscer dans mes affaires en me suggérant de traiter mes patients à la maison ou de les amener à l'hôpital. Inutile de dire que ses connaissances en médecine étaient nulles.

Le dernier poste que j'ai occupé réclamait beaucoup de mon temps car mon collègue souffrait d'alcoolisme et comme il s'absentait souvent, je devais faire le travail de deux personnes.

En plus de pratiquer la médecine, j'ai aussi fait la vente de voitures pour répondre aux exigences financières de ma femme qui, étant libre, passait beaucoup de temps, soit chez nos parents respectifs, soit à la mer (Adriatique). De mon côté, je n'ai que rarement pu prendre de vacances normales.

Pour plusieurs raisons: situation familiale, de travail, situation politique et économique, j'ai tenté d'émigrer en Autriche, en Algérie et en France mais sans succès.

Contrairement à ce que ma femme a déclaré dans ses «renseignements» afin de m'interner, si l'on se fie à une lettre, elle était vivement intéressée par le fait de se rendre à Paris.

À Vienne (Autriche), j'ai fait une demande d'émigration pour le Canada et pour l'Australie. J'ai été accepté par les deux pays et j'ai choisi le Canada. Nos amis et nos parents étaient contents pour nous, presque jaloux car, à l'époque, la situation économique en Yougoslavie était très difficile. Je gagnais un salaire relativement bon mais insuffisant pour offrir éventuellement à mes trois fils des études universitaires.

J'étais à Vienne et toutes les dispositions avaient été prises pour notre départ (visas, billets, etc.). J'attendais mon épouse et les enfants. Elle est arrivée à l'improviste, en compagnie de mon frère, mais sans enfants. Ils m'ont forcé à retourner à Skopje pour retrouver les enfants.

Entre-temps, ils avaient prévu une rencontre avec mes soeurs et mes beaux-parents afin de me convaincre de rester en Yougoslavie. Mon frère s'est montré le plus passionné dans cette démarche.

Je dois souligner que jusqu'alors, depuis notre petite enfance, mon frère et moi avions eu des relations plus que fraternelles. Je lui avais confié mes pensées les plus intimes et parlé des difficultés que je rencontrais avec ma femme. C'est pourquoi j'ai vu dans son geste l'expression de son affection pour moi. Toutefois, j'ai trouvé qu'il exagérait, ce que je lui ai reproché. Finalement, mon frère et ma femme décidèrent que les deux enfants les plus âgés, Gligor et Slobodan, resteraient chez mon frère pour une période d'un an, jusqu'à ce que nous soyons établis au Canada.

Avant de quitter la Yougoslavie, j'avais offert à mon épouse une alternative: ou bien de rester en Yougoslavie, c'est-à-dire divorcer ou de m'accompagner, pourvu qu'elle change d'attitude.

Avant de venir au Canada, j'avais un compte de banque à la Österreichische Länderbank, à Vienne, dans lequel se trouvait une somme relativement considérable pour un Yougoslave à l'époque. Pendant mon séjour à Vienne, en vue des préparatifs de voyage, à savoir, visas et billets d'avion, j'ai souscris à une police d'assurance-vie de la Wiener Städtische Wechselseitige Versicherungsanstalt pour moi-même. En guise d'appréciation à l'égard de mon frère pour avoir pris soin de mes enfants, j'ai même contribué aux paiements de sa voiture. Voir Pièce No 31: solde de mon compte à la banque Österreichische Länderbank à Vienne - Autriche.(À ce moment-là, j'avais la plus haute opinion de mon frère alors qu'en fait, il complotait avec ma femme pour ma perte.)

Dès notre arrivée au Canada, j'ai à nouveau souscrit à deux polices d'assurance: une pour moi, une pour ma femme et une pour chacun des enfants, en plus de payer pour une bourse privée pour Gligor et Slobodan.

Dès notre arrivée au Canada, le premier jour, ma femme s'est plainte que la femme de ménage du Centre d'immigration ne l'avait pas saluée. Elle «s'est sentie humiliée».

Les trois premiers mois à Québec, nous habitions chez les Lyonnais, dans une garçonnière misérable. Je partageais sa déception pour ce qui était de notre logis mais à ses yeux, rien n'allait au Canada. Elle disait même que «la neige était noire».

Au début, elle a refusé de s'inscrire à des cours de français et ne voulait pas travailler. Je devais suivre mes cours de français, travailler au Centre hospitalier de l'Université Laval (CHUL), en plus de prendre soin de notre plus jeune fils, Alexandre, qui était venu avec nous. Cette première période au Canada a été très difficile pour moi. N'ayant pas de voiture, les quatre premiers mois, je devais me rendre au travail par autobus, devant effectuer trois, parfois quatre correspondances entre Giffard et Sainte-Foy (une distance d'environ 15 km).

Pendant une courte période de temps, j'ai travaillé comme infirmier remplaçant à l'Hôpital Saint-Sacrement, puis en recherche au Département d'endocrinologie de l'Université Laval (d'où j'ai été congédié, n'ayant pas d'expérience préalable en laboratoire).

De son côté, mon épouse se disait toujours «fatiguée». Elle était «triste» d'avoir laissé sa mère et ses enfants en Yougoslavie, ce qui avait été son choix. Elle s'est sentie aussi humiliée lorsque notre «propriétaire», madame Lyonnais, lui a offert certaines choses (notamment des vêtements usagés), ce que je n'aimais d'ailleurs pas beaucoup non plus. Mais, parallèlement, ma femme avait développé une grande amitié pour monsieur Lyonnais; elle regrettait qu'il ait une femme comme madame Lyonnais.

Madame Lyonnais était vraiment une femme malade. Elle était souvent au lit parce qu'elle se sentait «fatiguée», tout comme ma femme. Elle se plaignait de son mari. C'est elle qui m'a demandé des conseils médicaux pour elle-même et sa soeur qui souffrait de schizophrénie.

Pour ce qui est de monsieur Lyonnais, à mes yeux, c'était tout simplement un Tartuffe.

À l'occasion de notre premier Nouvel An au Canada, les Lyonnais nous avaient invités à dîner. En dépit de mon opinion sur eux, j'ai accepté, mon épouse également. Pourtant, au moment de nous rendre à cette fête, elle refusa avec obstination. Nous nous sommes querellés à ce sujet.

Plus tard, au cours de la nuit, alors que je dormais, les gémissements de ma femme m'ont réveillé. Elle était allongée sur le sol, dans une position typique des hystériques. Dans un murmure, elle me dit qu'elle avait avalé des médicaments que j'avais apportés de Yougoslavie. Craignant qu'elle n'ait tenté de se suicider, je l'ai transportée immédiatement à l'Hôpital de l'Enfant-Jésus. Après un lavage de l'estomac, on n'a trouvé qu'une quantité insignifiante d'aspirines. Elle avait voulu faire croire à un suicide. Diagnostic: réaction dépressive.13 Elle fut alors placée dans le Service de psychiatrie. Voir Pièce No 01.

C'était mon premier contact avec la psychiatrie au Canada (Québec). Les psychiatres insistaient pour la garder pour une période plus longue en vue d'une psychothérapie. Cette proposition m'a étonné puisque ma femme, ne pouvant parler français, ne pouvait certes pas communiquer avec les psychiatres. Je l'ai donc ramenée à la maison. D'ailleurs, au cours de mes études en médecine, j'ai appris que l'hospitalisation est contre-indiquée dans les cas d'hystérie.

La raison pour laquelle je me suis arrêté sur cette époque où nous avons habité chez les Lyonnais, c'est que ces derniers ont déclaré durant mon internement que nous avions vécu chez eux pendant trois ans, alors qu'en réalité, nous n'y sommes restés que trois mois. De plus, ma femme, dans ses déclarations ultérieures, n'a jamais parlé du fait qu'elle ait été hospitalisée pour hystérie. Une des caractéristiques de l'hystérie est une compulsion à mentir.

Finalement, j'ai décidé de déménager. Étrangement, mon épouse et monsieur Lyonnais s'y sont vigoureusement opposés. Le déménagement s'est donc fait contre leur gré.

Au cours de mes deux premières années au Québec, j'ai tenté à deux reprises de passer l'examen médical mais sans succès. Ma connaissance limitée du français et ma situation familiale étant des obstacles majeurs.

Pour ce qui est des enfants, ce fut toujours moi qui m'en occupait le plus. Une grande affection a toujours existé entre eux et moi. Leur mère était aussi cruelle avec eux qu'offensante avec moi.

Lorsque je pense à ma relation avec mes enfants, je ne peux oublier un événement qui s'est passé lorsque mon fils, Gligor, était enfant. Il avait un an et demi, ma femme et moi revenions d'un voyage de trois semaines en Grèce et la gardienne nous attendait dans le jardin avec les deux enfants sur les genoux. Dès que Gligor nous a aperçu, il a sauté des genoux de la gardienne, se précipitant vers moi en criant «mo tata», ce qui veut dire «mon papa» en langage puéril. Me couvrant de baisers, il ne voulait plus me laisser. Il ne portait aucune attention à sa mère, ce qui a amené la gardienne et les voisins qui étaient venus nous accueillir à exprimer leur étonnement de voir un enfant qui aime son père plus que sa mère.

Ma grande affection pour mes enfants a commencé avec la naissance de Gligor. Par coïncidence, il est né deux jours avant mon anniversaire et mon accession à la profession médicale. Ces trois événements représentaient pour moi une triple célébration. C'était le plus beau jour de ma vie.

Mon épouse était toujours «triste et soucieuse» du fait d'avoir laissé les enfants en Yougoslavie. Néanmoins, quelques jours après leur arrivée à Québec, elle a tellement brutalisé l'aîné, Gligor, que l'enfant n'arrivait pas à expliquer la raison de ses pleurs. En rentrant à la maison, j'ai vu Gligor qui sanglotait. Lorsque je lui ai demandé pourquoi il pleurait, ma femme a répondu: «Gligor pleure parce qu'il n'est pas normal». Slobodan, le cadet, s'approcha alors de moi et me chuchota à l'oreille: «maman l'a battu». Pour calmer l'enfant, je le pris dans l'auto pour aller faire un tour. Nous avons alors abondamment pleuré tous les deux. Après s'être calmés, je lui ai demandé pourquoi sa mère l'avait battu. Il ne le savait pas. Lors de ces crises d'hystérie, c'est moi qui ai défendu les enfants contre leur mère.

Quand elle ne se querellait pas avec moi, elle s'en prenait aux enfants. Lorsque ces situations se présentaient, la solution était de partir en voiture ou d'aller faire une promenade pour laisser passer la tempête et attendre qu'elle se calme. Les enfants disaient: «quand notre père nous punit, nous savons qu'il a raison mais quand notre mère nous bat, nous ne savons pas pourquoi.» Amour, harmonie, entente: autant de choses qui n'existaient pas entre ma femme et moi. Mon obsession était l'amour que je portais à mes enfants. Un amour inexplicable. Cet amour, il me semble, m'a aveuglé et m'a empêché de voir ma femme telle qu'elle était. Et, maintenant, je le sais, cet aveuglement m'a conduit dans les hôpitaux psychiatriques.

Depuis mon enfance, je m'intéresse avec passion à la photographie. J'ai fait des milliers de photos des enfants et, plus tard, c'est avec la caméra et le magnétophone que j'ai capté une multitude de situations familiales. Tout ce que j'ai écrit sur ma relation avec les enfants n'est pas un simple bavardage mais bien un sentiment profond que tous ces documents viennent confirmer. En lisant le dossier médical, le lecteur trouvera également la confirmation de ce que j'avance.

Je m'attache facilement aux enfants et cette affection est réciproque. J'ai une capacité naturelle qui me permet de gagner le coeur des enfants. Je développe très rapidement une amitié avec eux.

Mes idées sur la communication avec les enfants et leur éducation s'articulent autour de la pensée du docteur Benjamin Spock, le fameux pédiatre-pédagogue américain. Selon lui, il convient de montrer aux enfants, depuis la naissance, le plus grand respect. C'est, à son avis, la condition essentielle pour une bonne éducation. J'ai mis en application les concepts du docteur Benjamin Spock, un américain illustre pédiatre dans mes relations avec mes petits patients et mes propres enfants. D'ailleurs, en raison de ma passion pour les enfants, j'ai complété un cours en pédiatrie; au cours de mes trois dernières années en Yougoslavie, je travaillais dans un dispensaire voué à la protection des enfants.

Ici, à Toronto, j'ai eu l'occasion d'habiter dans une famille polonaise. Les deux petites filles sont devenues tellement proches de moi que leurs parents disaient à la blague que j'étais leur deuxième père. Récemment, au cours d'un voyage à Skopje (Macédoine), le fils de ma cousine s'est tellement lié d'amitié avec moi qu'il a immédiatement décidé de m'accompagner dans ma ville natale, qui est aussi celle de sa mère. Agé de treize ans, il n'avait jamais voyagé sans ses parents.

J'ai littéralement mis en application la pensée du docteur Spock dans l'éducation de mes enfants et j'escomptais que nos relations allaient durer toute la vie. La séparation, après notre départ de Yougoslavie, a été des plus pénibles. Il n'y a qu'un aspect de l'enseignement du docteur Spock auquel je m'oppose, c'est que, pour lui, il vaut mieux pour les enfants être élevés dans une famille instable que d'avoir des parents divorcés. À la lumière de mon expérience, suite à mon internement, mieux vaut que les parents n'aient pas d'enfants que de leur imposer un climat d'animosité.

Pour moi, mes enfants étaient tout: une partie de moi-même. Ils me faisaient sentir que pour eux, j'étais tout, plus qu'un roi, comme mon fils, Slobodan, l'a écrit. Mon dévouement était illimité et notre amour sans bornes. Pour eux, j'étais un dieu. Ils imitaient chacun de mes gestes, surtout Gligor, comme de loyaux disciples avec leur modèle.

Comme la plupart du temps, sa mère et moi ne partagions pas le même lit, Gligor se réfugiait au matin dans mon lit. Il voulait alors que je lui raconte toutes sortes de choses. Un jour, je lui racontais que les Spartiates avaient une santé très robuste. Notamment, je lui mentionnais leurs habitudes de vie stoïque, en particulier qu'ils dormaient par terre. Par la suite, il insistait pour dormir sur le sol.

Mon attachement à mes enfants, nul n'a pu le nier, même pas mon ex-épouse, ni ses amis. Sur les sentiments de mes enfants à mon endroit, le lecteur pourra se référer à la page suivante. .

J'inclurai ici, ce que les autres ont dit: les commentaires de nos enfants, ceux des parents de mon ex=épouse et enfin, ses propres commentaires.

D'abord l'opinion des parents de mon ex-épouse.

Extraits d'une lettre écrite par ma belle-mère avant mon hospitalisation (non datée):

Tu dois écouter et respecter ton mari parce qu'il est un bon et honnête homme.

.....

Dans une autre lettre, elle écrivait14:

Toi, tu as été chanceuse de t'éloigner et de ne pas voir ce qui se passe ici (la misère en Yougoslavie).

Comment ça va toi? Comment va ta vie avec Risto? Tu dois être heureuse avec lui, de l'avoir comme mari; ne te bats pas avec lui. Il est ta mère, ton frère et ton mari. En d'autres termes, tu n'as que lui. Je te conseille fermement de ne pas l'injurier. C'est un bon homme. Cependant, je pense que tu me caches des choses.


.....

Je possède plusieurs lettres écrites par la tante de mon ex-épouse, Hrisula, et son mari, Pavle. Ils ont toujours conseillé à mon épouse d'être gentille et de restreindre son «agression» et son vocabulaire vulgaire. Ce sont eux qui ont critiqué sévèrement mon épouse pour ses viles tractations et, d'autre part, ils m'ont toujours encouragé avant, pendant et après mon internement. Je leur ai rendu visite il y a trois ans. Voir Pièce No 37: Extrait d'une lettre avant et l'autre après mon internement (en serbe) et de la dernière photo de la tante de mon ex-épouse (soeur de mon ex-belle mère) avec son mari.

....

Voici maintenant quelques mots écrits par mes enfants avant l'internement. Ils en disent long.

Mon cher papa! Oh mon cher papa que je t'aime! Mon cher papa, tu as fait tout ce que tu pouvais faire pour moi, mes frères et ma mère. Papa, je te promets que quand je serai grand, je te remettrai tout ce que tu as fais pour moi. Maintenant, que j'ai une grande chance de te dire un grand merci, je te le dis. Papa, maintenant tu vois pourquoi je te dis MON CHER PAPA (Les majuscules écrites par Gligor).

Ton fils Gligor (maintenant médecin)

.....

Cher papa, je sais que tu m'aimes et je t'aime beaucoup aussi. Que pourrais-je dire que tu ne sais déjà? Il fait si doux quand ton sourire éclaire tout sous notre toit! Je me sens fort, je me sens roi quand je marche à côté de toi.

Ton fils Slobodan (maintenant avocat) .

(Voir Pièce No 02: Copie des lettres de mes enfants)

Le 12 juillet 1971, quatre mois avant mon internement, le docteur Filip Juretic, professeur en psychiatrie, a écrit au docteur Louis Dionne, chirurgien, une lettre bien favorable quant à ma personnalité et ma compétence médicale. Je la cite dans sa totalité:

Cher docteur Dionne,

Vous m'avez agréablement surpris et je vois que votre intérêt pour le docteur Risto Delev est plein d'humanisme et de sentiment médical profond. Je suis en train de faire tout ce qui est possible pour notre collègue et mon ami (sic) et je suis certain que je parviendrai à trouver une solution satisfaisante.

J'ajoute une lettre que nous avons reçu du docteur Berchmans Rioux, North Dakota. Le docteur Delev devrait immédiatement prendre contact avec moi, même par téléphone.

Je sais qu'il attend une réponse des Services psychiatriques du Nouveau-Brunswick.

Je vous informerai de solution de nos efforts mais je ne désespère pas du tout car je crois que le docteur Delev est un médecin honnête et brillant (sic) et il mérite toute notre considération.

Veuillez agréer, cher docteur, l'expression de mes sentiments les meilleurs.

Le Chef de service,
docteur Filip Juretic


(Voir Pièce No 03:Copie de la lettre du docteur Juretic au docteur Louis Dionne).

Note par l'auteur: Cette lettre paraîtra un peu bizarre car elle a été écrite quatre mois avant mon internement, alors que j'étais «normal» et que les truands étaient mes «amis». Elle est très significative car elle montre comment des gens considérés par la société comme «quelqu'un de bien», peuvent peu à peu tomber dans l'infamie.

(Lorsque j'ai été interné, monsieur Lyonnais a tenté de récupérer cette lettre et le reste de ma correspondance. Seule mon épouse savait que ces lettres étaient chez moi, à Hamilton (voir la Pièce No 34). C'est-à-dire que c'est elle qui a comploté avec monsieur Lyonnais afin de voler ma correspondance).

Monsieur Lyonnais était trop intéressé par le fait que ma famille demeure au Québec. Je présume que c'est lui qui a suggéré au docteur Dionne d'écrire au docteur Juretic. Autrement, je ne connais que peu le docteur Dionne. À cette époque, j'ai cru que leur geste était sincère et j'ai cru qu'ils voulaient m'aider. Maintenant, je crois davantage qu'il s'agissait d'une machination de ma femme.

En tous cas, la suite des événements démontre comment le docteur Juretic, qui était à mes yeux un saint, et le docteur Dionne, que je considérais un grand bienfaiteur, ont pu se transformer en monstres. Les événements révéleront comment les gens se pervertissent.

Lors d'un séjour à Montréal, le docteur Juretic m'a présenté au docteur F. Tadros, le directeur des Services psychiatriques du Nouveau-Brunswick. Aux dires du docteur Juretic, il avait commencé sa carrière en psychiatrie au Nouveau-Brunswick avec une connaissance de la psychiatrie et de la langue française pire que la mienne.

Mes «bienfaiteurs», les docteurs Dionne et Juretic, ont oublié ce qu'ils ont fait. Le premier, le docteur Dionne, va s'occuper de «m'amener à l'urgence pour évaluation psychiatrique» et, au cours de mon internement, fera volontairement les plus sordides insinuations et toutes sortes de manoeuvres ayant pour conséquences de détruire complètement ma vie familiale, personnelle et professionnelle.

L'autre «ami», le docteur Juretic, va se transformer en un inquisiteur de la plus grande cruauté. De plus, dans sa Déclaration hors-cour, «étant dûment assermenté sur les Saints-Évangiles», il mentira effrontément: «Non, je ne connaissais pas du tout monsieur Risto Delev à titre professionnel» (lire la note du dossier du 16-11-1971 et compare avec sa Déclaration hors-cour).

Ironiquement, selon cette lettre, j'étais en route vers le Nouveau-Brunswick pour y travailler aux Services psychiatriques.

L'attitude de mon épouse à l'égard des hommes était la même qu'en Yougoslavie. Comme d'habitude, elle trouvait toutes sortes d'excuses pour rencontrer des gens que je n'aimais pas.

D'autre part, elle trouvait toujours des raisons pour refuser de rencontrer des personnes respectables comme le docteur Jaromil Danek et sa femme, le professeur Georges Sotiroff, le Père Claude Lavergne ou d'autres amis et connaissances. Elle prétextait être fatiguée ou indisposée, ou bien refusait tout simplement avec véhémence sans aucune explication valable.

Avant d'aller à Hamilton, je lui avais vivement reproché de recevoir des marins yougoslaves à la maison. (Son excuse: elle leur servait d'interprète.) Elle me promit de ne plus les fréquenter.

Un mois avant qu'elle n'organise mon internement, lors d'une visite, j'ai appris par inadvertance que ces visites se poursuivaient. Devant le grotesque de ses explications, je fis enquête et les résultats ne concordaient nullement avec ce qu'elle me disait.

Ce soir-là, avant d'aller dormir, je mentionnai à ma femme que je savais qu'elle me mentait. Elle me dit qu'elle voulait aller prendre un verre d'eau mais au lieu de se rendre aux toilettes, elle sortit de la maison en courant, criant «au secours!», «police!», ce qui a attiré l'attention de deux personnes en voiture dans la rue. Ils la prirent avec eux et dix minutes plus tard, elle revint à la maison avec deux policiers. Par les gestes de ma femme, je vis qu'elle essayait de dire que j'avais tenté de la tuer. Je racontai les faits aux policiers, qui d'ailleurs ont été très corrects, gentils et polis. Ils s'excusèrent en nous recommandant de régler nos différends sans faire de bruit et quittèrent les lieux.

Le scandale était trop pour moi. Le lendemain, je fis venir mes deux fils les plus vieux, Gligor et Slobodan. Avec tact et en leur présence, je dis à ma femme que nous n'avions plus de raison de vivre ensemble et que la seule solution envisageable était le divorce. Elle a réagi d'une rage coléreuse et s'est mise à m'interpeller en utilisant les pires blasphèmes. Les enfants pleuraient et criaient: «non, nous ne voulons pas le divorce». (Dans son rapport, le travailleur social affirme que je n'ai pas «songé sérieusement à laisser ma femme, une femme qui est pourtant la cause directe de mes difficultés».


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