En médecine, surtout en psychiatrie, les antécédents ou anamnèses du patient revêtent
une extrême importance. C'est l'un des aspects du travail des médecins qui est d'autant
plus important, qu'ils ont la responsabilité de leurs patients.
Tous les renseignements recueillis au cours de l'examen du patient doivent être
scrupuleusement consignés au dossier. Nous nous sommes déjà arrêtés aux dossiers
médicaux et aux obligations des médecins à leur égard dans les chapitres qui les
concernent. En psychiatrie, en particulier, on insiste sur la communication verbale
directe et l'observation du patient, en raison du fait qu'il s'agisse de la seule façon
pratique d'en arriver à un diagnostic. Les hétéroanamnèses ou informations de tiers,
en particulier les époux, doivent être traitées avec beaucoup de réserve. Dans les
manuels de psychiatrie, on insiste abondamment sur cette question. Les qualités
professionnelles et éthiques du psychiatre ainsi que sa communication avec le patient
sont de toute première importance.
Quand un psychiatre prend des renseignements sur les antécédents, il doit s'arrêter à
tous les événements et au mode de vie de ses patients depuis leur naissance jusqu'au
jour de l'examen.
Je vais donc essayer d'écrire en bref sur mon passé, le plus clairement et objectivement
possible. Je vais m'attarder particulièrement aux faits et événements qui sont, au
contraire des faits mentionnés dans mon dossier, des signes ou prodromes de maladie
mentale.
Je suis donc né en 1922 dans le sud de la Macédoine, l'ancienne république de
Yougoslavie, dans une famille pauvre de deux frères et cinq soeurs, tous en bonne santé.
J'ai passé une enfance sans grande particularité.
J'ai terminé l'école secondaire avec beaucoup de succès pendant la guerre. Je me suis
inscrit en sciences naturelles à l'Université de Sofia mais à cause de la guerre, j'ai
dû arrêter mes études.
Par la suite, étant membre du parti communiste, je me suis engagé activement dans la
politique et l'organisation de la Résistance. Après un an dans l'armée yougoslave, je
me suis inscrit à la faculté de médecine à l'Université de Belgrade.
Déçu par la politique et la pensée communiste en 1950, j'ai été emprisonné. La
procédure d'investigation, la «condamnation à la rééducation» et le régime de vie
pendant la rééducation se comparent à mon internement au Canada: condamnation pour rien
(«pour avoir critiqué le gouvernement et le parti communiste»); arrestation sans
mandat, sur la base de renseignements secrets fournis par de viles personnes; détention
arbitraire par la «commission populaire» que je n'ai pas eu l'occasion de voir; silence
sur les motifs de mon arrestation; privé des services d'un avocat; décision arbitraire
par la Commission d'être soumis à un traitement cruel et inusité. On ne m'a pas donné
la chance de confronter les témoins, ni les membres de la Commission, ni les accusateurs.
Après trois mois au centre de détention, un policier m'a remis un petit morceau de
papier sur lequel était écrit: «vous êtes condamné par la Commission populaire à
deux ans de camp de rééducation.»
Contrairement à ce que l'on voulait croire dans l'Ouest, Tito était un dictateur
impitoyable. Il a emprisonné ou supprimé bon nombre de personnes, même les
collaborateurs de la Résistance, pour le simple fait d'avoir exprimé une opinion
contraire à la sienne. Milovan Djilas, un partisan héros au cours de la guerre,
vice-président de la Yougoslavie sous Tito, a été condamné à trois ans de travaux
forcés en prison pour avoir écrit sur la «démocratisation». À la fin de sa vie, Tito
a même fait emprisonner sa propre femme.
La vie dans le camp de «rééducation» (Goli Otok) n'était pas facile - physiquement et
psychologiquement. Le pire était de ne pas savoir quand j'en sortirais. Pour sortir, il
fallait faire preuve de «rééducation», c'est-à-dire, qu'il fallait faire son
auto-incrimination («autocritique») et dénoncer les autres prisonniers. Étant
incapable de ce genre de dénonciation et étant réfractaire à «l'autocritique», j'ai
été qualifié «de traître incorrigible». Ne sachant pas ce qu'il fallait que
j'admette, je suis resté dans ce camp pendant trois ans et demi. Les enquêteurs me
disaient: «ouvre tes poches et vide-les». Ils ont toujours soupçonné que je cachais
des idées secrètes et dangereuses. J'ai quand même réussi à survivre au camp de
rééducation.
Avant la «rééducation», j'avais reçu une bourse universitaire. Par suite de ma
«rééducation», cette bourse m'a été retirée. Étant forcé de travailler dur tout
en poursuivant mes études, ma vie n'a pas été facile.
Entre-temps, je me suis marié, espérant que ma vie en serait améliorée et que je
pourrais accélérer le rythme de mes études. Malheureusement, notre vie conjugale
n'allait pas comme je l'avais espéré. Nous avions prévu que je déménagerais chez ma
femme, à Skopje (capitale de la Macédoine), mais j'ai appris, dès le début, qu'elle
avait renouvelé ses relations avec son ancien amant et qu'elle était enceinte. De sorte
que nous n'avons pratiquement pas vécu ensemble et j'ai aussitôt demandé le divorce.
J'ai rencontré quelques filles décentes avant et après mon mariage. Elles m'ont fait
me sentir respecté et adoré comme un homme généreux et sincère. Je crois qu'elles
auraient été très heureuses de m'épouser. Malheureusement, les deux fois où je me
suis marié, j'ai fait des choix fatals.
J'ai rencontré ma seconde épouse par l'entremise de mon meilleur ami. C'est elle qui a
fait les premiers pas. Elle a prétendu vouloir me présenter à une amie comme un
candidat sérieux au mariage. Mais, j'ai rapidement compris le jeu et nous nous sommes
fréquentés pendant quelques mois. Elle était, à ce moment-là, très gentille et très
charmante. Au contraire de ma première épouse, elle démontrait beaucoup d'attention à
l'égard de ma famille et de mes amis et j'en étais ravi. Je ne lui ai rien caché de mon
premier mariage.
Après quelques mois, elle est tombée enceinte. Convaincu que cet enfant était le mien,
je l'ai épousé. Avoir des enfants illégitimes dans la culture de mon pays d'origine est
une grande honte. J'ai cru qu'elle apprécierait mon geste.
Hélas, dès le début de notre mariage, ses caprices ont commencé à faire surface.
Pendant la cérémonie, elle a même humilié mon parrain. Par la suite, les désaccords
se sont multipliés, qu'il s'agisse de l'endroit où nous allions habiter ou de
l'éducation des enfants, de nos amis ou de politique. Nos relations sexuelles étaient
espacées car elle était toujours « fatiguée ».
La première année de notre mariage, nous avons habité chez sa mère. Ceci ne lui
plaisait pas. Il semble que sa mère se soit mêlée de notre vie conjugale. De fait, sa
mère a toujours tenté de calmer sa fille car elle était en conflit avec tout le monde.
Je l'ai même vue une fois s'attaquer physiquement à son frère. Elle trouvait toujours
quelque motif de dispute. Elle refusait d'aller voir mes amis, parents, clients, alors
qu'elle m'a un jour présenté une fille dont la réputation était pour le moins
douteuse.
Nous avons déménagé trois fois en Yougoslavie. Mon salaire était passé de 26 000 à
400 000 dinars grâce à mon travail acharné.
Bien que ma femme ait été détentrice d'un diplôme lui permettant d'être professeur,
elle était, en Yougoslavie, institutrice au primaire. Selon son préposé,
elle n'était même pas qualifiée pour enseigner au primaire. C'est ce que j'appris,
alors qu'elle m'avait demandé de rencontrer son préposé, qui était un ami, pour qu'il
reconsidère la note qu'il lui avait donnée. J'avais accepté de faire cette démarche,
qui me rebutait, afin de maintenir la paix au foyer. Le préposé m'a expliqué qu'en
toute franchise, elle faisait preuve d'une complète incompétence et j'ai même appris
qu'on se moquait d'elle parce qu'elle ne pouvait pas s'exprimer correctement.
D'autre part, elle tentait de s'immiscer dans mes affaires en me suggérant de traiter mes
patients à la maison ou de les amener à l'hôpital. Inutile de dire que ses connaissances
en médecine étaient nulles.
Le dernier poste que j'ai occupé réclamait beaucoup de mon temps car mon collègue
souffrait d'alcoolisme et comme il s'absentait souvent, je devais faire le travail de deux
personnes.
En plus de pratiquer la médecine, j'ai aussi fait la vente de voitures pour répondre aux
exigences financières de ma femme qui, étant libre, passait beaucoup de temps, soit chez
nos parents respectifs, soit à la mer (Adriatique). De mon côté, je n'ai que rarement
pu prendre de vacances normales.
Pour plusieurs raisons: situation familiale, de travail, situation politique et
économique, j'ai tenté d'émigrer en Autriche, en Algérie et en France mais sans
succès.
Contrairement à ce que ma femme a déclaré dans ses «renseignements» afin de
m'interner, si l'on se fie à une lettre, elle était vivement intéressée par le
fait de se rendre
à Paris.
À Vienne (Autriche), j'ai fait une demande d'émigration pour le Canada et pour
l'Australie. J'ai été accepté par les deux pays et j'ai choisi le Canada. Nos amis et
nos parents étaient contents pour nous, presque jaloux car, à l'époque, la situation
économique en Yougoslavie était très difficile. Je gagnais un salaire relativement bon
mais insuffisant pour offrir éventuellement à mes trois fils des études universitaires.
J'étais à Vienne et toutes les dispositions avaient été prises pour notre départ
(visas, billets, etc.). J'attendais mon épouse et les enfants. Elle est arrivée à
l'improviste, en compagnie de mon frère, mais sans enfants. Ils m'ont forcé à retourner
à Skopje pour retrouver les enfants.
Entre-temps, ils avaient prévu une rencontre avec mes soeurs et mes beaux-parents afin de
me convaincre de rester en Yougoslavie. Mon frère s'est montré le plus passionné dans
cette démarche.
Je dois souligner que jusqu'alors, depuis notre petite enfance, mon frère et moi avions
eu des relations plus que fraternelles. Je lui avais confié mes pensées les plus intimes
et parlé des difficultés que je rencontrais avec ma femme. C'est pourquoi j'ai vu dans
son geste l'expression de son affection pour moi. Toutefois, j'ai trouvé qu'il
exagérait, ce que je lui ai reproché. Finalement, mon frère et ma femme décidèrent
que les deux enfants les plus âgés, Gligor et Slobodan, resteraient chez mon frère pour
une période d'un an, jusqu'à ce que nous soyons établis au Canada.
Avant de quitter la Yougoslavie, j'avais offert à mon épouse une alternative: ou bien de
rester en Yougoslavie, c'est-à-dire divorcer ou de m'accompagner, pourvu qu'elle change
d'attitude.
Avant de venir au Canada, j'avais un compte de banque à la Österreichische Länderbank,
à Vienne, dans lequel se trouvait une somme relativement considérable pour un Yougoslave
à l'époque. Pendant mon séjour à Vienne, en vue des préparatifs de voyage, à savoir,
visas et billets d'avion, j'ai souscris à une police d'assurance-vie de la Wiener
Städtische Wechselseitige Versicherungsanstalt pour moi-même. En guise d'appréciation
à l'égard de mon frère pour avoir pris soin de mes enfants, j'ai même contribué aux
paiements de sa voiture. Voir Pièce No 31: solde
de mon compte à la banque Österreichische Länderbank à Vienne - Autriche.(À ce
moment-là, j'avais la plus haute opinion de mon frère alors qu'en fait, il complotait
avec ma femme pour ma perte.)
Dès notre arrivée au Canada, j'ai à nouveau souscrit à deux polices d'assurance: une
pour moi, une pour ma femme et une pour chacun des enfants, en plus de payer pour une
bourse privée pour Gligor et Slobodan.
Dès notre arrivée au Canada, le premier jour, ma femme s'est plainte que la femme de
ménage du Centre d'immigration ne l'avait pas saluée. Elle «s'est sentie humiliée».
Les trois premiers mois à Québec, nous habitions chez les Lyonnais, dans une
garçonnière misérable. Je partageais sa déception pour ce qui était de notre logis
mais à ses yeux, rien n'allait au Canada. Elle disait même que «la neige était
noire».
Au début, elle a refusé de s'inscrire à des cours de français et ne voulait pas
travailler. Je devais suivre mes cours de français, travailler au Centre hospitalier de
l'Université Laval (CHUL), en plus de prendre soin de notre plus jeune fils, Alexandre,
qui était venu avec nous. Cette première période au Canada a été très difficile pour
moi. N'ayant pas de voiture, les quatre premiers mois, je devais me rendre au travail par
autobus, devant effectuer trois, parfois quatre correspondances entre Giffard et
Sainte-Foy (une distance d'environ 15 km).
Pendant une courte période de temps, j'ai travaillé comme infirmier remplaçant à
l'Hôpital Saint-Sacrement, puis en recherche au Département d'endocrinologie de
l'Université Laval (d'où j'ai été congédié, n'ayant pas d'expérience préalable en
laboratoire).
De son côté, mon épouse se disait toujours «fatiguée». Elle était «triste»
d'avoir laissé sa mère et ses enfants en Yougoslavie, ce qui avait été son choix. Elle
s'est sentie aussi humiliée lorsque notre «propriétaire», madame Lyonnais, lui a
offert certaines choses (notamment des vêtements usagés), ce que je n'aimais d'ailleurs
pas beaucoup non plus. Mais, parallèlement, ma femme avait développé une grande amitié
pour monsieur Lyonnais; elle regrettait qu'il ait une femme comme madame Lyonnais.
Madame Lyonnais était vraiment une femme malade. Elle était souvent au lit parce qu'elle
se sentait «fatiguée», tout comme ma femme. Elle se plaignait de son mari. C'est elle
qui m'a demandé des conseils médicaux pour elle-même et sa soeur qui souffrait de
schizophrénie.
Pour ce qui est de monsieur Lyonnais, à mes yeux, c'était tout simplement un Tartuffe.
À l'occasion de notre premier Nouvel An au Canada, les Lyonnais nous avaient invités à
dîner. En dépit de mon opinion sur eux, j'ai accepté, mon épouse également. Pourtant,
au moment de nous rendre à cette fête, elle refusa avec obstination. Nous nous sommes
querellés à ce sujet.
Plus tard, au cours de la nuit, alors que je dormais, les gémissements de ma femme m'ont
réveillé. Elle était allongée sur le sol, dans une position typique des hystériques.
Dans un murmure, elle me dit qu'elle avait avalé des médicaments que j'avais apportés
de Yougoslavie. Craignant qu'elle n'ait tenté de se suicider, je l'ai transportée
immédiatement à l'Hôpital de l'Enfant-Jésus. Après un lavage de l'estomac, on n'a
trouvé qu'une quantité insignifiante d'aspirines. Elle avait voulu faire croire à un
suicide. Diagnostic: réaction dépressive.13 Elle fut alors placée dans le Service de
psychiatrie. Voir Pièce No 01.
C'était mon premier contact avec la psychiatrie au Canada (Québec). Les psychiatres
insistaient pour la garder pour une période plus longue en vue d'une psychothérapie.
Cette proposition m'a étonné puisque ma femme, ne pouvant parler français, ne pouvait
certes pas communiquer avec les psychiatres. Je l'ai donc ramenée à la maison.
D'ailleurs, au cours de mes études en médecine, j'ai appris que l'hospitalisation est
contre-indiquée dans les cas d'hystérie.
La raison pour laquelle je me suis arrêté sur cette époque où nous avons habité chez
les Lyonnais, c'est que ces derniers ont déclaré durant mon internement que nous avions
vécu chez eux pendant trois ans, alors qu'en réalité, nous n'y sommes restés que trois
mois. De plus, ma femme, dans ses déclarations ultérieures, n'a jamais parlé du fait
qu'elle ait été hospitalisée pour hystérie. Une des caractéristiques de
l'hystérie est une compulsion à mentir.
Finalement, j'ai décidé de déménager. Étrangement, mon épouse et monsieur Lyonnais
s'y sont vigoureusement opposés. Le déménagement s'est donc fait contre leur gré.
Au cours de mes deux premières années au Québec, j'ai tenté à deux reprises de passer
l'examen médical mais sans succès. Ma connaissance limitée du français et ma situation
familiale étant des obstacles majeurs.
Pour ce qui est des enfants, ce fut toujours moi qui m'en occupait le plus. Une grande
affection a toujours existé entre eux et moi. Leur mère était aussi cruelle avec eux
qu'offensante avec moi.
Lorsque je pense à ma relation avec mes enfants, je ne peux oublier un événement qui
s'est passé lorsque mon fils, Gligor, était enfant. Il avait un an et demi, ma femme et
moi revenions d'un voyage de trois semaines en Grèce et la gardienne nous attendait dans
le jardin avec les deux enfants sur les genoux. Dès que Gligor nous a aperçu, il a
sauté des genoux de la gardienne, se précipitant vers moi en criant «mo tata», ce qui
veut dire «mon papa» en langage puéril. Me couvrant de baisers, il ne voulait plus me
laisser. Il ne portait aucune attention à sa mère, ce qui a amené la gardienne et les
voisins qui étaient venus nous accueillir à exprimer leur étonnement de voir un enfant
qui aime son père plus que sa mère.
Ma grande affection pour mes enfants a commencé avec la naissance de Gligor. Par
coïncidence, il est né deux jours avant mon anniversaire et mon accession à la
profession médicale. Ces trois événements représentaient pour moi une triple
célébration. C'était le plus beau jour de ma vie.
Mon épouse était toujours «triste et soucieuse» du fait d'avoir laissé les enfants en
Yougoslavie. Néanmoins, quelques jours après leur arrivée à Québec, elle a tellement
brutalisé l'aîné, Gligor, que l'enfant n'arrivait pas à expliquer la raison de ses
pleurs. En rentrant à la maison, j'ai vu Gligor qui sanglotait. Lorsque je lui ai
demandé pourquoi il pleurait, ma femme a répondu: «Gligor pleure parce qu'il n'est pas
normal». Slobodan, le cadet, s'approcha alors de moi et me chuchota à l'oreille: «maman
l'a battu». Pour calmer l'enfant, je le pris dans l'auto pour aller faire un tour. Nous
avons alors abondamment pleuré tous les deux. Après s'être calmés, je lui ai demandé
pourquoi sa mère l'avait battu. Il ne le savait pas. Lors de ces crises d'hystérie,
c'est moi qui ai défendu les enfants contre leur mère.
Quand elle ne se querellait pas avec moi, elle s'en prenait aux enfants. Lorsque ces
situations se présentaient, la solution était de partir en voiture ou d'aller faire une
promenade pour laisser passer la tempête et attendre qu'elle se calme. Les enfants
disaient: «quand notre père nous punit, nous savons qu'il a raison mais quand notre
mère nous bat, nous ne savons pas pourquoi.» Amour, harmonie, entente: autant de choses
qui n'existaient pas entre ma femme et moi. Mon obsession était l'amour que je portais à
mes enfants. Un amour inexplicable. Cet amour, il me semble, m'a aveuglé et m'a empêché
de voir ma femme telle qu'elle était. Et, maintenant, je le sais, cet aveuglement m'a
conduit dans les hôpitaux psychiatriques.
Depuis mon enfance, je m'intéresse avec passion à la photographie. J'ai fait des
milliers de photos des enfants et, plus tard, c'est avec la caméra et le magnétophone
que j'ai capté une multitude de situations familiales. Tout ce que j'ai écrit sur ma
relation avec les enfants n'est pas un simple bavardage mais bien un sentiment profond que
tous ces documents viennent confirmer. En lisant le dossier médical, le lecteur trouvera
également la confirmation de ce que j'avance.
Je m'attache facilement aux enfants et cette affection est réciproque. J'ai une capacité
naturelle qui me permet de gagner le coeur des enfants. Je développe très rapidement une
amitié avec eux.
Mes idées sur la communication avec les enfants et leur éducation s'articulent autour de
la pensée du docteur Benjamin Spock, le fameux pédiatre-pédagogue américain. Selon
lui, il convient de montrer aux enfants, depuis la naissance, le plus grand respect.
C'est, à son avis, la condition essentielle pour une bonne éducation. J'ai mis en
application les concepts du docteur Benjamin Spock, un américain illustre pédiatre dans mes relations avec mes petits patients et
mes propres enfants. D'ailleurs, en raison de ma passion pour les enfants, j'ai complété
un cours en pédiatrie; au cours de mes trois dernières années en Yougoslavie, je
travaillais dans un dispensaire voué à la protection des enfants.
Ici, à Toronto, j'ai eu l'occasion d'habiter dans une famille polonaise. Les deux petites
filles sont devenues tellement proches de moi que leurs parents disaient à la blague que
j'étais leur deuxième père. Récemment, au cours d'un voyage à Skopje (Macédoine), le
fils de ma cousine s'est tellement lié d'amitié avec moi qu'il a immédiatement décidé
de m'accompagner dans ma ville natale, qui est aussi celle de sa mère. Agé de treize
ans, il n'avait jamais voyagé sans ses parents.
J'ai littéralement mis en application la pensée du docteur Spock dans l'éducation de
mes enfants et j'escomptais que nos relations allaient durer toute la vie. La séparation,
après notre départ de Yougoslavie, a été des plus pénibles. Il n'y a qu'un aspect de
l'enseignement du docteur Spock auquel je m'oppose, c'est que, pour lui, il vaut mieux
pour les enfants être élevés dans une famille instable que d'avoir des parents
divorcés. À la lumière de mon expérience, suite à mon internement, mieux vaut que les
parents n'aient pas d'enfants que de leur imposer un climat d'animosité.
Pour moi, mes enfants étaient tout: une partie de moi-même. Ils me faisaient sentir que
pour eux, j'étais tout, plus qu'un roi, comme mon fils, Slobodan, l'a écrit. Mon
dévouement était illimité et notre amour sans bornes. Pour eux, j'étais un dieu. Ils
imitaient chacun de mes gestes, surtout Gligor, comme de loyaux disciples avec leur
modèle.
Comme la plupart du temps, sa mère et moi ne partagions pas le même lit, Gligor se
réfugiait au matin dans mon lit. Il voulait alors que je lui raconte toutes sortes de
choses. Un jour, je lui racontais que les Spartiates avaient une santé très robuste.
Notamment, je lui mentionnais leurs habitudes de vie stoïque, en particulier qu'ils
dormaient par terre. Par la suite, il insistait pour dormir sur le sol.
Mon attachement à mes enfants, nul n'a pu le nier, même pas mon ex-épouse, ni ses amis.
Sur les sentiments de mes enfants à mon endroit, le lecteur pourra se référer à la
page suivante. .
J'inclurai ici, ce que les autres ont dit: les commentaires de nos enfants, ceux des
parents de mon ex=épouse et enfin, ses propres commentaires.
D'abord l'opinion des parents de mon ex-épouse.
Extraits d'une lettre écrite par ma belle-mère avant mon hospitalisation (non datée):
Tu dois écouter et respecter ton mari parce qu'il est un bon et honnête
homme.
.....
Dans une autre lettre, elle écrivait14:
Toi, tu as été chanceuse de t'éloigner et de ne pas voir ce qui se passe ici
(la misère en Yougoslavie).
Comment ça va toi? Comment va ta vie avec Risto? Tu dois être heureuse avec lui, de l'avoir
comme mari; ne te bats pas avec lui. Il est ta mère, ton frère et ton mari. En d'autres
termes, tu n'as que lui. Je te conseille fermement de ne pas l'injurier. C'est un bon
homme. Cependant, je pense que tu me caches des choses.
.....
Je possède plusieurs lettres écrites par la tante de mon ex-épouse, Hrisula, et son
mari, Pavle. Ils ont toujours conseillé à mon épouse d'être gentille et de restreindre
son «agression» et son vocabulaire vulgaire. Ce sont eux qui ont critiqué sévèrement
mon épouse pour ses viles tractations et, d'autre part, ils m'ont toujours encouragé
avant, pendant et après mon internement. Je leur ai rendu visite il y a trois ans. Voir Pièce No 37: Extrait d'une lettre avant
et l'autre après mon internement (en serbe) et de la dernière photo de la tante de mon
ex-épouse (soeur de mon ex-belle mère) avec son mari.
....
Voici maintenant quelques mots écrits par mes enfants avant l'internement. Ils en disent
long.
Mon cher papa! Oh mon cher papa que je t'aime! Mon cher papa, tu as fait tout ce que
tu pouvais faire pour moi, mes frères et ma mère. Papa, je te promets que quand je serai
grand, je te remettrai tout ce que tu as fais pour moi. Maintenant, que j'ai une grande
chance de te dire un grand merci, je te le dis. Papa, maintenant tu vois pourquoi je te
dis MON CHER PAPA (Les majuscules écrites par Gligor).
Ton fils Gligor (maintenant médecin)
.....
Cher papa, je sais que tu m'aimes et je t'aime beaucoup aussi. Que pourrais-je dire que
tu ne sais déjà? Il fait si doux quand ton sourire éclaire tout sous notre toit! Je me
sens fort, je me sens roi quand je marche à côté de toi.
Ton fils Slobodan (maintenant avocat) .
(Voir Pièce No 02: Copie des
lettres de mes enfants)
Le 12 juillet 1971, quatre mois avant mon internement, le docteur Filip Juretic,
professeur en psychiatrie, a écrit au docteur Louis Dionne, chirurgien, une lettre bien
favorable quant à ma personnalité et ma compétence médicale. Je la cite dans sa
totalité:
Cher docteur Dionne,
Vous m'avez agréablement surpris et je vois que votre intérêt pour le docteur Risto
Delev est plein d'humanisme et de sentiment médical profond. Je suis en train de faire
tout ce qui est possible pour notre collègue et mon ami (sic) et je suis certain que je
parviendrai à trouver une solution satisfaisante.
J'ajoute une lettre que nous avons reçu du docteur Berchmans Rioux, North Dakota. Le
docteur Delev devrait immédiatement prendre contact avec moi, même par téléphone.
Je sais qu'il attend une réponse des Services psychiatriques du Nouveau-Brunswick.
Je vous informerai de solution de nos efforts mais je ne désespère pas du tout car je
crois que le docteur Delev est un médecin honnête et brillant (sic) et il
mérite toute notre considération.
Veuillez agréer, cher docteur, l'expression de mes sentiments les meilleurs.
Le Chef de service,
docteur Filip Juretic
(Voir Pièce No 03:Copie de la
lettre du docteur Juretic au docteur Louis Dionne).
Note par l'auteur: Cette lettre paraîtra un peu bizarre car elle a été
écrite quatre mois avant mon internement, alors que j'étais «normal» et que les
truands étaient mes «amis». Elle est très significative car elle montre comment des
gens considérés par la société comme «quelqu'un de bien», peuvent peu à peu tomber
dans l'infamie.
(Lorsque j'ai été interné, monsieur Lyonnais a tenté de récupérer cette lettre et le
reste de ma correspondance. Seule mon épouse savait que ces lettres étaient chez moi, à
Hamilton (voir la Pièce No 34).
C'est-à-dire que c'est elle qui a comploté avec monsieur Lyonnais afin de voler ma
correspondance).
Monsieur Lyonnais était trop intéressé par le fait que ma famille demeure au Québec. Je
présume que c'est lui qui a suggéré au docteur Dionne d'écrire au docteur Juretic.
Autrement, je ne connais que peu le docteur Dionne. À cette époque, j'ai cru que leur
geste était sincère et j'ai cru qu'ils voulaient m'aider. Maintenant, je crois davantage
qu'il s'agissait d'une machination de ma femme.
En tous cas, la suite des événements démontre comment le docteur Juretic, qui était à
mes yeux un saint, et le docteur Dionne, que je considérais un grand bienfaiteur, ont pu
se transformer en monstres. Les événements révéleront comment les gens se
pervertissent.
Lors d'un séjour à Montréal, le docteur Juretic m'a présenté au docteur F. Tadros, le
directeur des Services psychiatriques du Nouveau-Brunswick. Aux dires du docteur Juretic,
il avait commencé sa carrière en psychiatrie au Nouveau-Brunswick avec une connaissance
de la psychiatrie et de la langue française pire que la mienne.
Mes «bienfaiteurs», les docteurs Dionne et Juretic, ont oublié ce qu'ils ont fait. Le
premier, le docteur Dionne, va s'occuper de «m'amener à l'urgence pour évaluation
psychiatrique» et, au cours de mon internement, fera volontairement les plus
sordides insinuations et toutes sortes de manoeuvres ayant pour conséquences de détruire
complètement ma vie familiale, personnelle et professionnelle.
L'autre «ami», le docteur Juretic, va se transformer en un inquisiteur de la plus grande
cruauté. De plus, dans sa Déclaration hors-cour, «étant dûment
assermenté sur les Saints-Évangiles», il mentira effrontément: «Non, je ne
connaissais pas du tout monsieur Risto Delev à titre professionnel» (lire la note du
dossier du 16-11-1971 et compare avec sa Déclaration hors-cour).
Ironiquement, selon cette lettre, j'étais en route vers le Nouveau-Brunswick pour y
travailler aux Services psychiatriques.
L'attitude de mon épouse à l'égard des hommes était la même qu'en Yougoslavie. Comme
d'habitude, elle trouvait toutes sortes d'excuses pour rencontrer des gens que je n'aimais
pas.
D'autre part, elle trouvait toujours des raisons pour refuser de rencontrer des personnes
respectables comme le docteur Jaromil Danek et sa femme, le professeur Georges Sotiroff,
le Père Claude Lavergne ou d'autres amis et connaissances. Elle prétextait être
fatiguée ou indisposée, ou bien refusait tout simplement avec véhémence sans aucune
explication valable.
Avant d'aller à Hamilton, je lui avais vivement reproché de recevoir des marins
yougoslaves à la maison. (Son excuse: elle leur servait d'interprète.) Elle me promit de
ne plus les fréquenter.
Un mois avant qu'elle n'organise mon internement, lors d'une visite, j'ai appris par
inadvertance que ces visites se poursuivaient. Devant le grotesque de ses explications, je
fis enquête et les résultats ne concordaient nullement avec ce qu'elle me disait.
Ce soir-là, avant d'aller dormir, je mentionnai à ma femme que je savais qu'elle me
mentait. Elle me dit qu'elle voulait aller prendre un verre d'eau mais au lieu de se
rendre aux toilettes, elle sortit de la maison en courant, criant «au secours!»,
«police!», ce qui a attiré l'attention de deux personnes en voiture dans la rue. Ils la
prirent avec eux et dix minutes plus tard, elle revint à la maison avec deux policiers.
Par les gestes de ma femme, je vis qu'elle essayait de dire que j'avais tenté de la tuer.
Je racontai les faits aux policiers, qui d'ailleurs ont été très corrects, gentils et
polis. Ils s'excusèrent en nous recommandant de régler nos différends sans faire de
bruit et quittèrent les lieux.
Le scandale était trop pour moi. Le lendemain, je fis venir mes deux fils les plus vieux,
Gligor et Slobodan. Avec tact et en leur présence, je dis à ma femme que nous n'avions
plus de raison de vivre ensemble et que la seule solution envisageable était le divorce.
Elle a réagi d'une rage coléreuse et s'est mise à m'interpeller en utilisant les pires
blasphèmes. Les enfants pleuraient et criaient: «non, nous ne voulons pas le divorce».
(Dans son rapport, le travailleur social affirme que je n'ai pas «songé sérieusement à
laisser ma femme, une femme qui est pourtant la cause directe de mes difficultés».