LA NUIT / Irénée D. LASTELLE / “JOURNAL” (extraits) / Archives Février-Mars 2009


MARS

4 mars –

« car l’île n’appartient qu’au roi ; qui aussi n’a que l’île pour tout domaine. »


FÉVRIER

28 février –

Ils élèvent des villes, que nul n’habite*.

*. Illustration et légende sont tirées du livre Arts du Capital, paru aux éditions de La Nuit fin 2008, et qui sera disponible fin octobre début novembre 2009.


27 février –

Au nom du capital,

Au nom de l’art, de la sociologie, et des affaires de « l’entreprise »

« on n’a pas besoin d’extrémistes »

« L’Université intégrée nouvelle est l’avenir de l’homme. »


La sociologie, science auxiliaire de l'État, à ce titre soucieuse de concevoir les instruments de la paix sociale dans le mouvement général de l’économie, était sans doute fondée à penser qu’on n’arrête pas le Progrès puisque, pendant que la sociologie pensait la modernité, tout ce qui n’était pas la production de “l’esprit d’entreprise” se voyait réduit au rang de modes de vie « arriérés » et disparaissait dans le « déroulement des processus techniques et fonctionnels, comme le chien disparaît des autoroutes* ».

L’esprit d’entreprise est une merveille, comme on voit, et beaucoup de livres que l’entreprise publie sont de plus en plus merveilleux : ils sont aussi bien la pollution universelle, les autoroutes, le TGV et les centrales nucléaires, lesquels n’ont rien d’« extrémiste ». Les nouveaux manuels, de littérature ou d’histoire intégrées, les romans écrits pour le public progressiste, la fin de l’Université, sont le produit de ces processus techniques et fonctionnels au même titre que la sociologie des religions, les grandes surfaces, l’extraction minière en Chine, la libération de l’Irak ou la vente récente d’une œuvre de Marcel Duchamp applaudie partout et qui devra être comprise comme le parachèvement de l’œuvre, son achèvement, sa perfection possible et sa valeur ajoutée.

*. Carl Schmitt.

La photographie ci-dessus rappelle la figure, déjà vieillotte, pour le moins caricaturale et rénovée à l’époque (modernisée si l’on préfère, d’une autre plus ancienne) de ce qu’était censé être alors l’ennemi public n° 1 pour la plèbe, mais présentée à gros traits d’une comédie vulgaire. Cette caricature n’était pourtant que le fantasme de l’État, auquel ce dernier a naturellement fini par se réduire après avoir convenu qu’une telle image réunissait à elle seule tous ses rêves.



24 février –

« Comme le clair de lune dort paisiblement sur la colline !
Nous sommes assis ici et laissons couler dans nos oreilles
la musique ; le silence et la nuit
sont comme un clavier plein de douces harmonies.
Viens Jessica ! Viens voir le champ céleste (…) »


« Fleuris, chrétien figé »

« Une Pâques chimique traverse la nature, et l’homme peut contribuer à son épanouissement (…). »

N’as-tu pas entendu parler du « mai du grand monde » ?



22 février – De quoi parlions-nous, hier ?

Une main avait écrit sur les murs, un seul avait blêmi,
les savants consultés disaient ne pas comprendre ce qui était écrit*,
et, de tous les autres, la plupart n’en voulut rien entendre.

*. Ils n’en connaissaient pas la langue. L’avertissement, le verdict ou le jugement, ou la sentence, a pu tenir jadis en trois mots (mais lesquels), de même sa juste réponse en nos temps, venue comme son écho lointain. On dit l’histoire bavarde, alors que ce sont ses mensonges qui ont déçu tant d’heures de tant d’hommes et couvert tant de pages.



21 février – Une vague rumeur, dont toutefois je connais bien l’origine, m’est revenue, qui fait état d’un étonnement devant ce que quelqu’un qui, comme moi, ne se gêne pas pour dire ce qu’il pense de l’ex vénérable institution universitaire puisse publier des universitaires. C’est là une méprise fondée sur inversion de fait, et il ne convient pas d’inverser les choses.

D’une part, je suis seul responsable de mes propos, auxquels ne sont liés en aucune façon les gens que je publie. Disons que je suis assez libre pour dire ou écrire ce que j'entends dire ou écrire. D’autre part, que l’Université soit, selon moi, mise à mal et non seulement par l’État, et même qu’elle soit effondrée, n’exclut en rien qu'il s’y trouve quelques rares exceptions, sa très rare meilleure part, laquelle risque fort de se voir encore réduite par les réformes en cours.

Enfin, tout a une histoire : ma première maison d'édition, perdue, m’aura valu quelques rencontres, et notamment de quelques universitaires, d’abord des individus, qui jugèrent suffisamment estimable mon premier travail, lequel s’est fait sans l'Université, pour ne pas dédaigner d’établir avec moi des relations certainement d’une tout autre nature que celle qui suffit à définir de vulgaires relations d’intérêt, lesquelles, par exemple, lieraient un plan de carrière à des publications chez moi . Je dois dire, en outre, qu’aucun d’eux ne m’a fait part de la moindre critique, et certainement pas d’avoir réédité, en 1995, De la Misère en milieu étudiant, avec la préface qu’on sait. Les liens établis alors se poursuivent aux Editions de La Nuit ; d’autres sont venus.

Un universitaire crut un jour pouvoir me réduire au silence, sur le propos de ma critique de l’université, en alléguant que je publiais Lewis Mumford, universitaire américain. Il démontrait ce disant qu’il ne l’avait pas lu. La critique de l'institution, et celle de l'université, sont tout à fait centrales chez cet auteur, dont l’éloge n'est plus à faire.



16 février – Sont interdites, désormais, les « diseuses de bonne aventure », mais non point les prévisions des économistes et des banquiers. Quelle avancée pour les droits de l’homme au pays de la libre circulation des biens et des personnes. Les premières, souvent qualifiées de mendiantes pour la raison qu’elles vivent dans le monde de l’usage mais bord à bord avec l‘abîme où règne la loi de la valeur, connaissent pourtant ce que c’est que le langage et ce que sont les « rapports entre les personnes », quand leur technique les préserve de l’hébétude nécessaire à croire ce qu’affirment avec tant d’assurance les savants technocrates, eux-mêmes informés, in fine, à force d’horoscopes cher payés. L’abaissement des nomades, autrement dit leur sédentarisation et interdiction forcées, va avec l’instruction du nomadisme forcé et parodique* réservé à bonne part des travailleurs à temps partiel permanent ainsi livrés au très rationnel petit bonheur la chance de la loi du capital maintenue à toute force par les économistes, ces penseurs sans rire, qualifiés partout de rigolos, d’une civilisation sédentaire au bout du rouleau.

*. Parodique en ceci, par exemple, qu’on y erre, sur des milliers de kilomètres, entre des pancartes, des bureaux, suivant l’ordre et le sens indiqué par des flèches, et que chacun s’y réduit à un numéro. On n’y pisse pas non plus au milieu des blés, mais dans des sanisettes ; il faut encore, après formation accélérée par un coach puis expédition d’un CV, admettre d’être reçu par un DRH, pour être très éventuellement pris à l’essai et alors il convient de se montrer humble, reconnaissant, toujours prêt à en faire davantage, la bassesse du prétendu chef de bureau ou d’entreprise consistant à faire croire à sa victime qu’elle pourra « cette semaine partir un peu plus tôt ». Cette sorte de trajet, qui relève d‘un genre de scoutisme (laïc ou pas, républicain peut-être, ou citoyen ?), pourrait être dit le trottoir pour les pauvres, si les pauvres n’étaient pas sommés d’avoir honte de se connaître pauvres. Recherche d’un emploi devra paraître suffire à la pudeur bien-connue des syndicats, laïcs ou pas.


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