14 février – « On va leur ordonnant, une non seulement nouvelle, mais contraire forme de vie : mutation qu’un sain ne pourrait souffrir. Car comment mettre au rang des vivans des personnes à qui l’on rend incommode l’air que nous respirons à tout moment, et la lumière qui dirige tous nos pas ? »« Et combien n’ont pas laissé d’en mourir, ayants trois medecins à leur cul ? ». « On doit donner passage aux maladies : je trouve qu’elles arrêtent moins chez moi, qui les laisse faire » « Qui essaye de les abbreger imperieusement, par force, au travers de leur course, il les allonge, et multiplie : et les harcelle, au lieu de les appaiser ». « Laissons faire un peu la nature : elle entend mieux ses affaires que nous. » *
*. Bon nombre d’auteurs parmi nos contemporains se vantent d’autant plus de leurs propres innovations qu’ils se soucient d’en donner tandis qu’ils désespèrent en secret, dans les ateliers de leurs bureaux, de penser et d’écrire un jour lisiblement. Il s’en trouve pour chercher le secret de l‘auteur des Essais, s’imaginant réussir à le trousser pour voir ce qu’il avait sous la robe, je veux dire qu’ils éprouvent du dépit à le lire, par tant de simplicité et de justesse et de richesse du langage qu’ils ne manquent pas de relever, dont ils s’étonnent, c’est-à-dire dont ils s’effraient, chez un homme qui écrivait quatre siècles en arrière. Et quand ils prélèvent, c’est pour y ajouter et lui donner du relief, “à la moderne” et contre toute leçon qu’ils auraient pu s’en faire. Ceux-là devront désespérer davantage, qui n’en jugent de qualités que dans le souci qu’on leur connaît de l’outrance ou de l’ostentation. Il n’est que naturel que le texte des Essais en vienne à briller davantage dans les temps prochains. Quant à l’excès d’admiration, s’il les offusque, c’est par où le bât les blesse, ce que n’a pas manqué de démontrer, par l’accueil qui lui fut fait, certaine préface à cette œuvre (que je rééditerai bientôt). 10 février – Service public : un titre parfait pour une histoire de l’ordre, de la bureaucratie, de la censure et de la destruction. Il n’y a jamais eu nulle part de service public, sauf depuis l’électrification des campagnes après quoi l’EDF put être dite la lumière du monde : alors l’autoroute et le TGV sont devenus les chemins de la liberté, sans doute grâce à Sartre*, maître à penser d’innommables publicistes et que Giscard* disait être un autre Voltaire.
*. Le premier passait alors pour un philosophe et le dernier pour un génie, aux yeux éblouis des cadres médusés de l’entreprise France en mutation. Le premier se disait un “intellectuel engagé”, mot que , pour ma part, je ne puis entendre sans me rappeler cette phrase d’André Breton : « L’ignoble mot “d’engagement”, qui a pris cours depuis la guerre, sue une servilité dont la poésie et l’art ont horreur.» Le dernier avait des avis à donner sur la littérature, par la télévision du « service public ». 9 février – Nous autres avons les nerfs solides, qui sommes désormais rompus au petit jeu des tempêtes du temps, et le regret n’est pas pour nous mais la vive joie des commencements. 8 février – Entreprise ou non, ce n’est pas sous la férule d’une quelconque autorité de l’État que l’auteur d’un nouveau complot contre les industriels apprit à écrire, ceci à une jeune femme, « Je vois tous les jours que j’ai le cœur italien, aux assassinats près, dont d’ailleurs on les accuse injustement ». Être amoureux est la meilleure école, qui n’empêche ni de voir, ni d’écrire, ni d’aimer, ni d’adorer Cimarosa, Mozart, ou Shakespeare, ou qui chacun adorera d’aimer. Toute autorité, tout censeur a pour fonction d’interdire de se connaître un seul jour étourdi au point de se laisser aller à une si charmante incorrection*.
*. Stendhal fait part ailleurs de sa consternation devant la présomption de ceux qui complotent sans s’être le moins du monde péoccupés de connaître leur temps, et on peut dire qu’en pareil cas, en effet (mais non seulement), mieux vaut aller cueillir des pâquerettes.
Un complot contre les industriels à l’ancienne, c’est-à-dire à la moderne, ne promettrait aujourd’hui que sa vaine allure, son outrance d’une minute, pour se retrouver, la minute suivante, servir d’autres intérêts que ceux qu’il aura cru servir.
Quand la réforme du capital est le complot du temps des automates, la machine “programme” ses ennemis – soit ceux qui ont appris à penser dans son langage soit l’image qu’elle plaque sur eux, sur d’autres, qui peuvent être n’importe qui – sur le mode qui est le sien, en leur prêtant les seuls raisonnements qu’elle puisse leur prêter, ceux de la machine : la machine est par définition impuissante, et ne peut en rien sauver une “civilisation” et son mode de production devenu pur mode de destruction (c’est ce qui ne date pas tout à fait d’hier et qui n’a strictement aucun sens : sauver ce qui détruit, et qui en est venu à ne détruire que le vivant, à quoi se résume l’histoire de ce qui a dominé les deux siècles précédents, voilà bien toute la machine et ce qui l’aura permise). On peut dire des auxiliaires d’un tel complot qu’ils ne sont que navrants, mais parce qu’ils sont navrés : s’ils savaient ce qu’ils font, ils cesseraient immédiatement de le faire, attendu que, s’ils réussissaient, ils auraient par là-même et immédiatement cessé d’exister. Il leur manque d’être, sans doute est-ce là une clef de la chose.
Certains m’objecteront que les pâquerettes se font rares, mais qu’est-ce qu’ils en savent ? Je ne les vois ni parmi les dames ni par les champs. C’est pourtant là que se régénère l’homme et son langage. 4 février – Sans doute est-il très-inutile de rappeler aux dignes membres de la République du Livre, contre leurs protestations falotes et idéologiques, cet avertissement qui pourrait être porté à la plus grande généralité* et qui date de 1816 :
« L’imprimerie** ferait tomber le genre humain dans les ténèbres des sophismes, si l’autorité seule pouvait en disposer, et que les gouvernements eussent ainsi la possibilité de contrefaire la voix publique. Chaque découverte sociale est un moyen du despotisme, si elle n’est pas un moyen de la liberté. »
Madame de Staël, Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, depuis son origine jusques et compris le 8 juillet 1815
*. La censure contemporaine, disait-on naguère, consiste en ceci qu’elle ne s’exerce aucunement (s’entendait dire qu’elle va toute seule) : quand la seule quantité, garantie de la démocratie, promettait la confusion, par la masse de la chose imprimée qui, elle-même, ne peut en rien garantir la clairvoyance des auteurs des ouvrages publiés. Mais le verdict de l’économie politique a d’ores et déjà rendu à son obsolescence quasi naturelle cette sorte d’argument, à vrai dire tout aussi ridicule que spécieux. La protestation consensuelle vient évidemment de ce que ceux qui s’y rallient (plus consensuels que protestataires, ou encore consensuels parce que seulement protestataires) ne pourront plus continuer comme avant, quel dommage !
**. L’auteur cité parle ici de la presse, dois-je ajouter pour ceux qui l’ignorent et qui n’auraient pas compris que, par le même terme “porté à la plus grande généralité”, je désignais les multiples véhicules de l’expression dite publique. Me suis-je souvent demandé, d’ailleurs perplexe, pourquoi bon nombre d’auteurs de livres pourtant publiés cherchaient, et avec quelle avidité, l’écho de leurs ouvrages précisément dans le journal ! 2 février – “Sauvons l’Université” prend des gants : « Quoi qu’il en soit, la loi LRU rend possible – tout dépendra de la personne appelée à occuper ces fonctions – une forme de despotisme présidentiel dont on peut craindre qu’il ne soit pas toujours éclairé (souligné par nous) » peut-on lire dans sa pétition, laquelle “modère” pour le moins ce qu’il conviendrait d’écrire — voir ci-dessous, la citation dans ma note à la date du 12 janvier.
Dans la désolation à perte de vue qui règne sur l’« Île de Paques tournoyant » (j’emprunte l’appellation, la trouvant juste) dans le vide qu’est devenu le monde, qui pourrait douter que ce qui a déjà disparu, sans la protestation de l’Université, ne soit pas la garantie de la disparition prochaine de tout le reste ? Nous sommes bien au-delà de toute vaine songerie d’une réalité qui pourrait permettre à l’Université de se réclamer du moindre souvenir de ce qu’elle fut pour, par là, prétendre nous instruire de ce qu’elle deviendra. Où donc avez-vous les yeux ? – Partir de ce qui est ne suffit pas mais reste, je dois dire, une bonne idée. 1er février – Aucun serment, aucun statut, aucune règle. Rien de plus, rien de moins.
*. Rien. Les déclarations valent pour les douanes, à commencer par celles de la pensée (il en va ainsi de beaucoup de livres, l’auteur s’y dédouane). Les injonctions, les objurgations, relèvent de l’impuissance et font marcher au désastre. Dans « il faut vouloir quand on le peut », le « il faut » est au moins superflu.
30 janvier – « […] savoir ce qu’il faut y introduire pour que la chatte y retrouve ses petits. » Rien de plus, rien de moins. 27 janvier –
(…)
« Tout bon raisonnement offense. »
23 janvier – Pourquoi s’indigner, au rappel des crimes d’un État, du silence quasi général des « pays voisins » et de « l’hypocrisie » des institutions internationales, comme si ces institutions et ces « pays » n’étaient pas eux-mêmes des États ? Que sont ces États ? Qu’est-ce que l’État moderne ? Et faudrait-il, après tant de décennies de massacres sur tous les continents, se croire en droit (en droit !) d’attendre quoi que ce soit de l’État ? Les États changent le monde, comme on voit. Nous les avons toujours entendu dire qu’ils le changeaient, et qu’il fallait, qu’« il faudrait », attendre deux ans, dix ans, trente ans, deux siècles – cent mille ans peut-être ? Ils le changent si remarquablement que plus personne, bientôt, ne pourra y vivre.
Quant aux protestations convenues, propres au spectacle de l’indignation, elles ne changent pas de langage : un éditorialiste du Monde Diplomatique ne craignait pas d’écrire, il y a quelques années, à propos de la misère en France : « Parce que la misère est une insulte aux droits de l’homme, de telles déchirures dans le tissu social ruinent une certaine conception de la République ». La tête de l’intellectuel n’en pouvait et n’en peut toujours pas juger autrement, des fameux “droits” au “tissu social”, en passant par la “conception” et “la République”. Il aurait pu, n’aurait pas pu, citer Benjamin Constant, lequel, songeant à ce qui risquait d‘arriver, aura donné un tout autre sens à la fameuse hypocrisie : « L’autorité (…) devrait s’efforcer de bannir toute logique de l’esprit des uns, comme elle aurait tâché d’étouffer toute humanité dans le cœur des autres ; tous les mots perdraient leur sens ; celui de modération présagerait la violence ; celui de justice annoncerait l’iniquité. Le droit des nations deviendrait un code d’expropriation et de barbarie : toutes les notions que les lumières de plusieurs siècles ont introduites dans les relations des sociétés, comme dans celles des individus, en seraient de nouveau repoussées. Le genre humain reculerait vers ces temps de dévastation qui nous semblaient l’opprobre de l’histoire. L’hypocrisie seule en ferait la différence ; et cette hypocrisie serait d’autant plus corruptrice que personne n’y croirait. Car les mensonges de l’autorité ne sont pas seulement funestes quand ils égarent et trompent les peuples : ils ne le sont pas moins quand ils ne les trompent pas. » (Et, pour finir, ce texte même, bien qu’incomparable aux indignations contemporaines, témoigne d’une insupportable niaiserie.)
Le règne des chimériques n’est que songe de puissance absolue, promis à sa désastreuse réalisation sous forme de pouvoir absolu, c’est-à-dire d’impuissance absolue. Il n’existe donc qu’en surnageant l’océan de destructions, et par et dans (ou en tant que) sa propre propagande. 23 janvier –

19 janvier – Je ne vois toujours pas qu’aient été commis où que ce soit de ces « actes de violence qui dépassent les limites de la démocratie », ni quand ils l’auraient été ; ni comment. 16 janvier – Devant la catastrophe, certains nous annoncent qu’en 2009, ils ne publieront « que des livres nécessaires ». Nous sommes quelques-uns à avoir hâte d’en prendre connaissance.
Voilà en tout cas un extrait d’un texte qui, lui, n’a pas pris l’ombre d’une ridule : « Le cadre est toujours l’ancien étudiant. Le cadre est l’homme du manque : sa drogue est l’idéologie […] du spectacle du rien. C’est pour lui qu’on change le décor des villes, pour son travail et ses loisirs, depuis les buildings des bureaux jusqu’à la fade cuisine des restaurants où il parle haut pour faire entendre à ses voisins qu’il a éduqué sa voix sur les hauts-parleurs des aéroports. […] Bref, selon la révélatrice acception nouvelle d’un vieux mot argotique, le cadre est en même temps le plouc. […] Il va de soi que le cadre est en même temps, et même en plus grand nombre, la femme qui occupe la même fonction dans l’économie, et adopte le style de vie qui y correspond. » 12 janvier – Par delà les prétendues divisions dont s’assurent les comiques, il n’y a qu’une seule et longue guerre de quelques siècles, dont les commencements sont si anciens qu’on se querelle pour les dater. Quant aux causes, chacun est à même de les connaître sans s’y reconnaître *. Mais sa fin paraît plus douteuse, et cela vient de ce qu’elle doit paraître plus confuse : d’autant plus lointaine toutes les fois qu’elle dut sembler imminente et d’autant plus prochaine et certaine qu’elle s’éloignait en fait.
*. Il n’est, pour moi en tout cas, pas d’ouvrage plus éclairant cette nôtre et sinistre période que les Commentaires sur la société du spectacle de Guy Debord, publiés en 1988 : personne n’a su, depuis, mieux que cet auteur, décrire le mouvement existant et général de notre marche à ce que nous pourrions nommer, en nous esclaffant dans l’absolue tristesse, une forme encore non avérée de despotisme obscurantiste [je ne fais que suivre le même Debord qui écrivait alors cette phrase devenue célèbre : « Le destin du spectacle n’est certainement pas de finir en despotisme éclairé »] : et si je dis cette forme “non avérée”, ce n’est pas qu’elle nous soit totalement inconnue : mais il n’y a que le Progrès qui progresse, dirai-je pour faire court. Sur certains points du déploiement du spectacle ultérieur à ce livre, quelques ouvrages importants ont apporté des précisions [hier, à propos des ressources pétrolières pour les guerres dites d’Irak et d’Afghanistan, aujourd’hui, à propos de celles du gaz pour la guerre de Gaza] mais aucun n’a si parfaitement su lier et relier tant d’aspects divers, que les spécialistes de la géostratégie ont pour métier de diversifier et de séparer les uns des autres toujours davantage, qu’il puisse en être dit qu’il nous aurait véritablement appris quelque chose que nous ne pouvions pas trouver, ou, mieux, trouver réuni dans ce livre. 9 janvier – « La question est plutôt […] De quelle nature sont donc les rapports sociaux qui suscitent presque régulièrement ces périodes d’auto-mystification, de surspéculation et de crédit fictif ? Dès lors qu’on l’a découverte, on en arriverait à une alternative toute simple : Ou bien la société peut contrôler les conditions sociales de la société, ou bien celles-ci sont immanentes à l’actuel système de société. Dans le premier cas, la société peut éviter les crises, dans le second, elle doit les subir comme le changement naturel des saisons, tant que subsiste le système. » Comme on pouvait lire sous la plume du même auteur dans le New-York Tribune du 4 octobre 1858, « Nous en arrivons à la question de savoir quelles ont été les véritables causes de la crise ? » Quelles ont été les véritables causes de la crise ? Et de quelle crise nous parle-t-on ? *
*. Et donc QUI parle, À QUI, et COMMENT ? 6 janvier – Ce monde des États, qui ne lasse toujours pas, paraît assez satisfait de ses diplomates, spécialistes de la meringue sur une charlotte au sang, et ils se prennent au jeu de nous faire croire, ceux qui s’indignent des agissements des factions, qu’une telle indignation suffit à les rendre distincts d’autres qu’ils nomment barbares. Mais qui pourrait croire que ces dupes parmi les dupes puissent œuvrer à des temps meilleurs que ceux que leur raison, aventurée à se dire glorieuse de je ne sais quelle morale, leur permet de traverser en paraissant indignés ? 5 janvier –
« Ceux que Jupiter veut perdre, il les rend d’abord fous. »
« La vérité n’est pas comme le produit dans lequel on ne trouve plus de trace de l’outil. »
24 décembre – Parmi ceux que nous croisons, ou qui nous lisent, certains sont venus à penser que nous marchons sur un chemin qui leur en rappelle un autre, mais inversé, et quoiqu’ils ne le reconnaissent qu’après s’y être eux-mêmes aventurés, c’est-à-dire perdus. Jamais encore, avant la plus récente période, on n’avait entendu parler, en divers lieux, de si étranges desseins, ni même envisagé une telle façon. 22 décembre – Le monde, chacun, ressent maintenant le besoin d’une « paix magnifique et terrible ». 22 décembre – Au ciel de cendres intellectuelles dont parlait Péguy (lequel avait vu combien le changement du ciel bleu, qu’on n’avait que trop vu, en ciel de cendres, de par le poids des œuvres et des archives du passé alourdi du parolage et des seuls commentaires desdites archives devenues, disait-il, pour cette raison, introuvables, intéressait) a succédé notre ciel de suie jugé par certains plus intéressant encore. Jamais on n’aura autant écrit, propos qui, désormais, court les rues effrayées du territoire aménagé – mais l’aura-t-il fallu pour en arriver à pareille bouillie que sont beaucoup de livres et beaucoup de rues. Cependant, la clairvoyance ne disparaît pas du monde à raison de ce que l’hébétude paraît grandir sous la suie qui tombe. Le plus inquiétant, pour nombre d’idéologues de nos temps, est quantifié : le nombre des crétins, disent-ils, grandit. Il me paraît souhaitable de leur répondre : le nombre d’idéologues, de savants et de philosophes qui n’en sont pas, a grandi avant le crétinisme qu’ils relèvent, ce qui signifie tout de même quelque chose, et ce nombre-là surtout continue de grandir — d’autant que vous faites fuir ou chassez ceux qui ne vous ressemblent pas. Car c’est à vous, sinistrissimes édificateurs des prisons du savoir, de la science vive et destructeurs de l’âge de l’éveil, que nous devons, entre autres, ce ciel de suie sous lequel les souffrances du monde atteignent, à leur paroxysme, l’hébétude, ou s’atténuent en elle. 21 décembre – L’art de rien, qui portait le nom de George Moore. Après avoir lu cet aveu, « les morts sont impuissants. “Les vivants font de nous ce qu’ils veulent”, murmurai-je », j’avais refermé son livre. Je me serais privé d’une minute de fou rire si je n’avais pas lu, la nuit dernière, les dernières pages de ses Mémoires de ma vie morte : « Si je m’inquiète de mon incinération, c’est parce que je voudrais jusqu’au bout manifester et exprimer mes idées » « je pensai à la haute mer comme au seul réceptacle propre et assez sacré pour le vase qui contiendrait mes cendres. Jeté là où la mer est la plus profonde, il ne toucherait pas le fond mais resterait suspendu.» « Rien ne dure à jamais. Dans quelques millions d’années, la mer commencera à se dessécher, le vase* qui me contiendra coulera à pic. (Pourquoi ne coulerait-il pas sur quelque solide fondement de rochers pour y rester debout, dans ce désert dépourvu d’air et d’eau ? C’est mon espoir.) Ramsès a échoué, mais je réussirai. »
*. Grec, deux pieds de haut. 21 décembre – Hier matin, l’ahurissant mot, que l’auteur d’une lettre me dit être de Reich : « Wilhelm Reich disait “ils avaient le choix entre Hitler et Nietzsche – ils ont choisi Hitler” ». Il est toujours possible de trouver un sens à un tel propos, pour moi incongru, mais lequel ? je ne vois pas. Sûrement pas le plus apparent.
18 décembre — Sans rire, crescit occulto velut arbor ævo, voilà ce qu’ils ont répété, dit, à quoi ils prétendent*.
*. Dans ce sens, en effet, dois-je répondre. D’abord répété, puis dit, et, maintenant, à quoi ils prétendent. 17 décembre — Notre cher Carafe : il n’est que dans le chaos du temps que des intellectoches (je reprends ce mot de François Michel, lorsqu’il parlait des bouffons-saltimbanques de la pensée abstraite) se plaignent du verdict qu’il porte sur la société des choses, puisqu’eux-mêmes sont réduits à l’état de chose, ou d’éléments de chose. Mais nous qui aimons la vie, bien distincte à nos yeux de ce que le seul art du Capital a su en faire, avons pris connaissance, ce jour, et avec joie, de son Post-scriptum à La vie n’est pas moderne 1 dont on peut lire ici la 16 décembre — Je me demande ce qu’un certain “directeur de chaîne de télévision grecque” (en voilà un qui n’est pas un Homme sans qualités) pouvait bien vouloir dire quand il se mit à parler, si tels sont bien ses mots, « d’actes de violence qui dépassent les limites de la démocratie ». La phrase est étrange, très très étrange ; et plus on la creuse, plus elle paraît étrange. 14 décembre — Suicide et “humanisme”
De la roue industrielle effectuant son sanglant et permanent office de meule à broyer de l’humain venue se substituer en effroyable ersatz à la roue du monde, nous ne connaissons que les ossuaires qu’elle laisse sur son passage et la menace par elle suspendue sur le vivant, lequel, lorsqu’il étouffe et s’exténue à la sentir rôder alentour, cherche à la priver de sa victime future, ce qui se fait de plus en plus souvent, en prenant le parti de la devancer. Ceux qui en parlent haut, du haut du confort que ne cessent de leur garantir les moyens de l’insolence propre aux gens qui s’estiment installés comme à la chaire gouvernementale, sont les premiers à faire part de leur affliction et à en jurer de la fragilité — psychologique, peut-être ? – des gens qui se suicident. C’est une obligation qui donne le ton du cynisme, et notamment permet d’apprécier celui de collaborateurs de l’État. L’agrégat de rouages que toute leur existence justifie serait, selon eux, à distinguer de la meule dévastatrice au point qu’elle-même se réduirait au hasard de la constitution d’êtres singulièrement fragiles ou d’histoires particulières qui ne concernent pas l’État. Nous ne sommes pas ici dans une configuration qui pourrait permettre à quiconque d’évaluer de tels jugements en les disant simplement inadmissibles, quand ils ne sont que racolage et misère d’indigents racoleurs ; je ne crois pas non plus que l’indignation puisse venir témoigner, en pareil cas, d’autre chose que d’une impuissance intéressée et qui se veut encore intéressante, puisqu’elle prétend non seulement parler, mais encore se faire entendre. L’indignation, ou la posture du respect scandalisé, devant la vie livrée au vandalisme généralisé se satisfait aujourd’hui d’instruire un procès en termes de valeurs morales, valeurs qu’il s’agirait de rappeler en omettant leurs conditions, l’histoire, leurs résultats, et la niche réservée que les vandales eux-mêmes concèdent à ceux qui, se réclamant à grand bruit de ces valeurs, les réforment jusqu’à n’en conserver que ce qu’ils peuvent en voir d’utile à leurs menées, de vagues dehors putréfiés, et de façon à leur en attribuer, par suite, la garde et les mérites. QU’ON NE NOUS FASSE PAS RIRE AVEC L’HUMANISME * ! lui qu’une sorte de protestation convenue dans l’université réclame ces temps-ci et prétend réinstaurer, quand cette protestation amalgame les travaux pillés et défigurés de très rares et parfois bien aimables historiens, à l’œuvre et aux pratiques ridiculissimes de certains autres, plus visibles parce qu’en mal de carrière, qui l’ont trahi depuis si longtemps qu’ils n’en connaissent, pour le défendre, qu’une abominable contrefaçon, à l’image caricaturale de ceux qui les paient. Il y a là quelque chose de plus répugnant que la pose de prétentieux ignorantins, j’emprunterai à Julien Gracq sa « danse devant le buffet », mais pour l’appliquer cette fois aux faits et gestes de confondants plumitifs qui coordonnent, en ramenant, dans leurs propos, un Montaigne que, par ailleurs, ils avilissent, le pur spectacle de l’indignation morale, d’importance nulle, propre au petit milieu où sévissent les appétits d’un genre nouveau d’intellectuels “français”.
*. Oh non !, ça n’est pas nous qui crachons sur l’humanisme, pas plus que nous ne faisons des utopistes et de Fourier le creuset des totalitarismes.
P.-S. : Seule la bêtise au front de taureau (dixit quelqu’un d’autre) réussit à voir, dans mes propos, à la façon d’un individu qui vient d’en témoigner et que je ne nommerai pas, il n’en vaut pas la peine, une critique indirecte du projet en cours de la publication des Tristes de Charles Nodier, dans le cadre de la collection de Laurent Calvié telle qu’il l’a lui-même conçue et si parfaitement décrite (encore faut-il savoir lire). De l’amalgame, et toujours plus d’amalgame et de confusion, voilà qui, pour le moins, évite d’apprendre à se connaître, et c’est bien à quoi travaillent, souvent malgré eux, tous les auteurs de jugements de cette sorte. 13 décembre —
« N’en déplaise à
aux yeux de qui tout se brouille, dépourvue de la connaissance de « ce qui se meut, dans un sens déterminé, qui n’est aucunement réversible ». 12 décembre — « L’extrême beauté, si étrange qu’égaré par elle, je la dis un moment étrangère, du mouvement intérieur propre au livre d’André Hirt * découvre un monde inconnu », me confiait hier au soir un surprenant visiteur. Un monde vierge – doux ; ou étincelant.
*.
12 décembre — La lâcheté et le mensonge cynique ont fait d’immenses progrès en France, tout comme le vol légal et l’usurpation, qui valent à ceux qui en vivent ce qu’on appelle l’honorabilité et qu’eux-mêmes disent être la raison du mérite. 11 décembre — L’occasion m’ayant été donnée ces jours-ci d’une digression, qui sera rendue publique *, à propos de l’édition et du commerce des livres (hors mes propres aventures et mésaventures pour le coup), avant-dire, elle-même, à un projet à deux voix, destiné, celui-là, à être publié sous la forme d’un livre au prochain mois de mars, je me disais que le mal est devenu si grand qu’on ne conçoit plus nulle part de s’attacher à le connaître. Une erreur fort répandue consiste à croire qu’à un tel mal il faudrait remédier, quand il n’est mal que par un étrange défaut du reste.
*. Pas par moi.
**. Pour ma part, il m’a suffi de lire pour voir. 8 décembre — Il n’y a pas que la mer, qui monte. Il y a la forêt, qui marche, et le ciel, qui descend. 4 décembre — Ô Grand Apparatchik, toi qui n’as fait ni le Ciel ni la Terre, tu n’as pas non plus fait disparaître la vérité et la beauté du monde pour que les hommes, exténués, la redécouvrent en eux ! Je puis jurer par l’ancien Ciel que, parmi tes adversaires, il s’en trouve chez qui tes paroles trompeuses résonnent comme tu veux qu’ils raisonnent, à la façon d’un tambour. Sur ma vie misérable, n’ai-je pas entendu un vieux-croyant, à qui je faisais part de mon aversion pour le règne de l’automobile, me reprocher de n’aimer point assez l’ancien Dieu, en ces termes : « Il faut remercier Dieu d’avoir permis l’Automobile, ainsi l’homme peut-il traverser plus commodément les temps sombres. » [ Et j’ai dit : Amen ! Pourquoi ai-je dit Amen ? Cet amen-là eut mieux fait de me rester dans la gorge ! ] 3 décembre —
« je trouvai l’un de vous, dont, à cause de son œuvre, l’âme se baigne dans le Cocyte, tandis qu’encore, en haut, le corps paraît vivant. »
L’une des deux plus belles crapules que j’aie rencontrées dans ma vie est un cancre qui sévit aujourd’hui dans une carrière para-universitaire/para-policière, et qui fait écrire la part manquante de ses prétendus livres par des nègres : mais ses lecteurs, si j’ose dire, sont incapables, pour la plupart, de discernement ** : ils ne savent pas lire, et non plus penser. Là est le premier aspect de la question – le personnage dont je parle n’ayant, lui, pas plus d’intérêt à ses propres yeux ni de poids que la poussière (là est le deuxième aspect de la question).
C’est pourquoi je n’ai pas d’autre avis, sur l’art et la manière de traiter le mal, que le verdict qu’en donne le temps : de même qu’en toutes choses, il convient en l’occurrence de « laisser faire la nature » en agissant sur nous-même puis par nous-même à sa révélation, en vertu de quoi le mal s’aggrave et c’est bon signe.