20 juillet –
Bénévole, je propose au ministère de l’Éducation, pour l’épreuve de philosophie du prochain baccalauréat, l’extrait suivant d’un discours de Périclès : « Le repos […*], désastreux pour un État qui commande, convient à un peuple sujet, auquel il garantit un paisible esclavage. »
*. [ du 21 juillet ] Un jeune homme me demande ce que j’ai coupé et pourquoi, voici la citation entière puis ma réponse à sa question :
« Le repos n’est assuré qu’à la condition de s’allier à l’énergie ; désastreux pour un État qui commande, il convient à un peuple sujet, auquel il garantit un paisible esclavage. » [ La traduction est de Kostas Papaioannou. ]
La part manquante de la phrase pourrait malheureusement permettre à certains de tirer de Périclès un argument publicitaire en faveur de la société festive-nucléaire, dont plus personne ne peut croire qu’elle offrira jamais une garantie de repos ( sinon éternel ). En outre, quelques récents diplômés, ou d’autres moins récents, auraient pu croire que Périclès venait d’entrer au capital d’Areva (ce n’est pas le fait qui, en lui-même serait grave, car l’ignorance est l’ignorance ; mais, comme dirait l’autre, sa signification).
Bien entendu, je maintiens ma proposition pour l’examen national telle que précisée en premier lieu.
19 juillet – J’ai dit : nous y sommes, presque ! Il est bientôt minuit, pas seulement celui de Victor Serge, mais un autre plus profond encore. « […] les prémisses du verbe : le silence, la nuit », écrivait François Michel, qui ajoutait un peu plus loin : « Le silence fonde la parole. Si on veut bien se rappeler que, durant des siècles, tout haut-parler était chanté, c’est dire du coup que le silence fonde la musique. »
19 juillet – Parmi les individus qui aiment à se donner des dehors d’escrocs, selon une idée qu’ils se font d’eux-mêmes, quelques-uns sont encore assez naïfs, poètes en quelque sorte : ce qu’il leur reste de naïveté peut parvenir à nous toucher à la façon d’un peu de la force de la nature qu’ils auraient conservé [ voir Vauvenargues, à propos de ce qu’il aperçoit dans Plutarque : « Là, la force de la nature brille jusque dans la corruption… », je cite de mémoire mais c’est à peu près ça, sauf que Vauvenargues en son temps déplore que cela même ait disparu ]. Mais beaucoup sont agis à leur insu [ agis à leur insu ou fascinés, ce qui revient à peu près au même ] par d’autres – qu’ils leur prêtent, par exemple, du pouvoir ou de l’argent – qui ont perdu jusqu’au souvenir de l’homme, chez qui ne subsiste pas la moindre trace de la nature, et qui, sous la difformité d’une face contrefaite, dissimulent un gouffre débordant d’insanités. La plupart des gens s’effraient quand ils pressentent, presque toujours sous un masque affable, un tel gouffre. Or ce que sont de tels êtres : précisément, ils ne sont rien. Le cœur des ténèbres n’est pas ce que trop de gens croient qu’il est. Je me souviens de deux conversations, mais aussi d’une petite brochure de quelques pages publiée voici quelques années par quelqu’un que j’ai connu et qui avait écrit là tout ce qu’il est nécessaire de comprendre ou de connaître sur ce point tout de même très remarquable. 9 juillet – Nous y sommes, presque ! Moi aussi, je pourrai dire, après deux autres, que j'aurai travaillé à « faire mûrir la chose ».
Quand je pense qu’ayant cité un jour ceci : « Le lieu d’installation, en particulier, importe supérieurement, surtout en la période présente et ultime où la pollution, comme on dit, règne et se développe dans tous les domaines, à la surface de la terre, de même qu’en ses profondeurs. Le pis est que la source du mal réside dans la souillure des cerveaux », l’un de ceux qui cherchent à me faire taire a pu en déduire que j’avais déménagé !

26 mai – Je songe aux trafiquants d’épaves, dont l’arrogance est aussi bien le signe de l’impuissance [ qu’ils se disent démocrates, fascistes, nazis, ou bolcheviks, à n’en juger que par les résultats, c’est toujours une catastrophe qu’ils ont préparée ou qu’ils ont couverte, ce sont toujours des menteurs qu’ils ont ordonné d’écouter, et c'est toujours leur pouvoir qu’ils ont exigé de faire supporter tel un joug ou telle la terreur mais, toujours, pour le meilleur sort de l’humanité, et on peut bien les apparenter à la variété de nombre d’administrateurs de ces religions avec lesquels, selon l’heure et l’idéologie, ils pactisent ou qu’ils combattent ], ont un passé qu’ils se refusent à rappeler autrement que de façon obscure, et on les comprend : il est si sanglant que, sous peine de se désavouer, ils doivent se montrer prêts à en faire davantage, pour conjurer, sans doute, le dégoût qu’ils inspirent à beaucoup c’est-à-dire pour noyer dans plus de sang encore qu’ils n’en ont versé la mémoire vive qui pourrait faire obstacle à leurs menées. C’est d’ailleurs pourquoi chacune de ces sectes de trafiquants a ses histrions-policiers, qu’elles chargent de réécrire l’histoire, de la grever d’autant de mensonges qu’il leur plaît d’y mettre et dont elles s’affranchissent ensuite en alléguant qu’ils étaient nécessaires à leurs intérêts comme à leurs pratiques. Je ne suis plus assez naïf pour penser que l’histoire puisse n’être écrite qu’en vérités. Mais je constate que plus l’histoire de ces sectes est récente, plus leurs histrions sont jugés dignes d’être écoutés ; plus ils le sont, plus ils se disent capables de définir les termes de l’histoire et plus ils finissent en effet par ressembler à des historiens, au point qu’ils viennent tôt ou tard à penser eux-mêmes qu’ils en sont. C’est à ce titre qu’ils revendiquent un jour le droit exclusif de l’enseigner.
24 avril – Je me suis laissé dire que le livre, et d’ailleurs toute l’administration de la culture-en-France, traversait une phase de réforme profonde : c’est, m’a-t-on dit, la perestroïka ! Entre parenthèses, quel aveu. Surpris par l’émoi de qui me livrait l’époustouflante nouvelle, j’ai tenté d’en savoir un peu plus sur ce bouleversement. Voici ce qui me fut répondu : « La perestroïka, ça veut dire que le marché, maintenant, décide de tout. » Ah bon ! Quelle nouvelle, en effet. Avant ladite perestroïka, le marché décidait de tout, mais c’était avant. Maintenant c’est après. Ceux qui n'auraient pas compris le sens de la nouvelle perestroïka doivent retourner à l’université où l’on n’apprend rien, sinon que le marché décide de tout. Quand ils auront appris que le marché décide de tout, ils n’auront toujours pas compris la différence entre avant et maintenant, du moins l’admettront-ils sans la comprendre.
5 mars – Une femme d’une cinquantaine d’années, son âge estimé à l’oreille puisqu’elle travaille à l’un des standards d’une compagnie de téléphone que je ne nommerai pas, après mes multiples protestations sur la spécificité infernale du système des abonnements, infernale pour cette raison entre autres que l’abonné apprend soudain qu’il a souscrit à des services, c’est-à-dire à des contraintes – mais sans avoir jamais souscrit à rien – et qu’il est redevable d’il ne sait quoi sinon de la somme qu’il doit payer, cette femme a fini par craquer tout à l’heure et par m’avouer qu’ en effet la vie dans ce monde devenait impossible, la lassitude de sa voix laissant entendre beaucoup plus encore. S’ensuivit une brève conversation tout à fait digne d’intérêt, portant sur le but à atteindre. Eh bien, cette conversation de trois minutes m’a procuré un plaisir de deux heures, une sorte de ravissement, presqu’une extase en somme. Voilà un être qui sait parler simplement, qui ne prend pas des airs, enfin quelqu’un qui ne ment pas ! Mais, me disais-je, qui a bien pu inventer la voix, l’horrible voix faussement posée des chefs d'entreprise ou des gommeux des banques et des assurances, infatués d’assurer la promotion de leurs produits ridicules ! J’ai d’ailleurs confié à cette femme qui me parlait que j’étais né désargenté et que je m’en foutais, ayant constaté depuis longtemps qu’hormis quelques vieux livres, rien de ce que la société s’acharne à produire ne vaut tripette à mes yeux, qu’il n’y a donc rien à acheter, d’autant que ce qui m’importe de la vie ne peut devenir une marchandise, j’en avais donné la preuve encore récemment. Ce qu’elle m’a dit ensuite – qu’elle éprouvait toujours, rentrée chez elle, le besoin d’ouvrir la fenêtre, mais que cela même était devenu une impossibilité à cause du bruit, qu’elle en souffrait réellement, et que : voilà ce qui m’importe – et elle a dû raccrocher, m’a fait me remémorer certaines pages de celui qui avait si bien su annoncer, au milieu du vingtième siècle, l’impossibilité progressive et progressiste, pure et simple, de vivre, tous les aspects de la vie individuelle devant prendre peu à peu la forme de la quadrature du cercle, à quoi l’administration du capital répond par des médicaments et par des lois, quand ce ne sont pas des bombes, feignons de nous en étonner : la chose n’est certes pas nouvelle, mais on doit convenir qu'elle a pris une ampleur sans précédent.
[Rien qui vaille, pas une note.]
19 janvier – « Il nous manque un Bossuet », parole de quelqu’un que je croisais tout à l’heure, à qui je faisais remarquer que, quelque mal qu’ils se donnent pour accoucher de leur propre désuétude nommée par eux la “modernisation de la société”, les comiques du balcon ressemblent tous les jours davantage à des vieilleries. Simulation au fard de la jeunesse, simulation par la technologie de la puissance, enfin simulation de la sagesse par l’air d’avoir tout vu tout entendu, pourvu que l’anéantissement auquel ils travaillent dure autant qu’eux-mêmes, voilà tout leur credo et leur satisfecit. Que tout ce qu’ils font leur ressemble, parce qu’ils ne peuvent survivre qu'à l’intérieur d’un [pseudo-]monde [à part] métamorphosé [transformé] en galerie des glaces qui ne reflètent que les vampires, leur raison y est : ils sont contents, et aucun d’eux ne viendrait vivre parmi nous, dans le merdier électro-goudronné*, au contraire de ce que pensent les ardents défenseurs de la vraie vie qui, eux, comme chacun sait, boivent du vrai vin dans de vrais verres et sous le vrai soleil. « Il manque un Bossuet à la France, surenchérissait mon interlocuteur, et une bonne petite guerre. » C’est sûrement çà.
*. On ne les voit pas errer dans la banlieue de Cavaillon à la recherche d’un travail de manutentionnaire ; s’ils la traversent, c’est en voiture climatisée avec chauffeur, sans doute pour épater l’assemblée de leurs larbins [larbins périphériques du larbin central]. Quand on pense que Robert Musil disait, par la voix de l'Homme sans qualités, que les ministres sont des domestiques dont toute la charge [devrait] consiste[r*] à veiller à ce que la poussière ne monte pas trop haut ! Non seulement la poussière est montée jusqu’à la stratosphère, mais – honte à eux car ils l’ont enviée !
*. Entre crochets : je crois me souvenir que le texte de Musil comporte cette nuance.
Je reviens sur ce que je disais cette nuit : à propos du mot larbin : la question est ici que toujours l’individu qui en accepte la fonction, soit la fait éclater (c’est assez rare), soit s’y réduit (et c'est encore le cas le plus courant), mais alors il travaille à réduire tous ceux qui passent à la portée de sa fonction – c’est là l’un des aspects non négligeables de l’enfer, l’immense gâchis du monde abstrait, dont nous crevons.
20 janvier – Difficile de se faire comprendre. Si j’ai relevé le propos que je citais hier, ce n’était pas qu’il me semblât ahurissant de lire ou de relire Bossuet, mais d’une part cette phrase : « Il nous manque un
Bossuet » n’a pas de sens à mes yeux puisque Bossuet a existé sinon nous n’en parlerions pas, et d’autre part, quel sens pourrait-on trouver à un deuxième Bossuet ? !!
26 janvier – « On ment bien de la bouche, mais avec la gueule qu’on fait on dit la vérité quand même. » (Par delà bien et mal).
29 janvier — Éclaircissement.
Et Baudelaire : « Malgré les secours que quelques cuistres célèbres ont apportés à la sottise naturelle de l’homme, je n’aurais jamais cru que notre patrie pût marcher avec une telle vélocité dans la voie du progrès. Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l’homme spirituel la violence d’une passion. »« J’avais mis quelques ordures pour plaire à MM. les journalistes. Ils se sont montrés ingrats. »
du numéro 1 de la revue La Nuit,

laquelle illustration
fut brocardée par une seule personne, j'y reviendrai – ailleurs –,
j’ai changé l’illustration de couverture du numéro 2,

afin qu’elle témoigne au mieux de l’évolution de son sujet, la précédente

appartenant de toute évidence au numéro 3 (vers lequel nous marchons non encore à toutes voiles, mais… nous marchons).