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Au pied du micro, une petite flaque, nappe de sueur, gouttes d'eau de vie, d'une vie qui saigne et perle de chacun des pores de la peau écorchée de tout son corps tordu, entortillé tel un linge, gargouille ruisselante au-dessus d'une fosse... C'est Brel dans son "tour de chant". L'image la plus forte qu'on puisse imaginer et retenir. L'image indélébile, celle qui ne sèche pas.
Brel, en scène, est l'être de chair, de sang et d'eau qui, tout d'abord, laisse beaucoup de lui-même sur place - physiquement parlant. Il perd son eau, son sel, une part de son poids - et pas du tout négligeable : cinq à six cents grammes en un peu plus d'une heure, une heure seulement, et il en abandonne les traces à ses pieds, au bas du micro. S'il a beaucoup transpiré, s'il a autant postillonné que craché son venin d'amour d'homme révolté, il ne s'est guère éloigné du piquet dressé devant lui, un micro qui n'avait alors rien de baladeur...
Vingt ans après sa disparition, plus de trente ans après ses adieux à la scène, comment pareille image d'un homme en état de transe sudatoire donne-t-elle une idée de son art scénique ? C'est un souvenir semblable qu'évoque le guérillero du rock que fut Joe Strummer, du groupe Clash. "Quand je repense à Clash, je n'ai aucune image, aucun son... Je me souviens seulement d'une intensité extrême et de la sueur". La sueur, les rockers connaissent ! Et on pourrait croire qu'ils n'ont pas à envier celle de Brel... Si ! Car la leur s'éparpille partout sur la scène, s'égrène d'un élément du "matos" à un autre ; la leur se répand et s'évapore dans les fumigènes lumineux. Elle n'est pas là, dense, compacte, pièce à conviction du corps mouillé, de la chemise inondée, du coeur essoré, de l'âme trempée. Devoir paraître en scène conduisait Brel, régulièrement, à vomir en coulisses. Etre en scène l'amenait à se vider, toujours, là où il se plantait, droit, debout, seul. Il fonçait et il fondait...
Pierre Favre
Brel par Brel (1961)
Il vient de chanter à l'Olympia où il battu tous les records de la Saison à Paris, une des plus brillantes de ces dix dernières années. Il est maintenant "l'un des plus grands". Pour les lectrices de "Marie-Claire, Belgique" (décembre 1961), il a raconté à Marie-France Wagner ses débuts difficiles, alors qu'il n'était qu'un cancre, un être insupportable, difficile ...
Je suis né le 8 avril 1929. J'aurais dû normalement naître au Congo où mes parents ont vécu vingt-cinq ans. Mais c'est aux environs de Bruxelles, à Schaerbeek, que j'ai poussé mon premier cri. J'étais à cet âge très doué pour les vocalises. Papa vendait du carton, il s'était associé avec mon oncle. Nous, la famille, nous étions installés en banlieue. Ma maison : je ne m'en souviens pas très bien. Je sais qu'il y avait beaucoup de tapis, il y en avait partout. C'est de là que remonte mon premier souvenir d'enfance. Je devais avoir trois ans, quand un jour ma tante Annette m'offrit un avion, un avion tout rouge, aussi rouge que le visage de tante Annette ; je l'adorais. J'aimais beaucoup cette maison, pour moi ce fut un drame quand il fallut la quitter. Mes parents sont allés s'installer dans un appartement, boulevard Belgica. C'est à cette époque que l'on m'a mis pour la première fois à l'école. Le jour de la rentrée, j'ai tellement hurlé, j'ai tellement pleuré, j'ai tellement tapé du pied, que ma mère m'a ramené à la maison. Je crois que j'ai reçu ce jour-là la plus belle fessée de ma vie. Cette année-là, je suis allé très peu à l'école, cela m'ennuyait beaucoup trop. De nouveau nous avons déménagé. Cette fois ma mère me mit chez les bonnes sœurs, rue de Lourdes, et là j'y suis resté, j'ai même accepté de travailler. Je dois aux bonnes sœurs de savoir parfaitement mes tables de multiplication. Ensuite, on m'a placé dans une école de Frères. J'étais un élève très médiocre, le programme scolaire me paraissait dénué de tout intérêt et je préférais rêver ou fabriquer des lance-pierres derrière mon pupitre.
En 1940, je rentrai en 6e. J'avais un professeur qui était un Français de Toulouse, il s'appelait Bertrand. Nous l'avions surnommé "N'a qu'un-oeil". Le pauvre homme était borgne, mais il aimait la poésie, il se tuait à nous faire comprendre que c'était une jolie chose, alors que nous, qui n'avions que dix ans, nous nous en moquions éperdument. Aujourd'hui, cependant, je me rends compte que j'ai eu envie d'écrire grâce à lui, d'écrire grâce à lui, d'écrire mon premier poème et ensuite, d'écrire ma première chanson. Son langage me plaisait, il était le seul de mes professeurs à ne pas avoir l'accent prononcé de la province. Très vite, il fut obligé de rentrer en France à cause de la guerre. Moi, j'ai continué à écrire en pensant souvent à lui ; j'aurais tellement voulu le revoir. Je continuai mes études, qui devenaient de plus en plus médiocres. J'ai tout du reste redoublé toutes mes années. Ce qui comptait pour moi, c'était la bande, les copains. J'aimais aussi jouer la comédie avec un groupe du collège. Je faisais du football, du vélo, j'étais un démon, je ne pouvais jamais rester en place. Mes camarades m'avaient appelé "la Bougeotte", j'étais de tous les coups. J'étais survolté, impossible. Mes études en ont souffert mais j'ai quand même essayé de passer mon bac lettres, j'ai échoué, j'ai essayé de passer mon diplôme d'études commerciales, j'ai échoué encore une fois. Mon père commençait à vieillir. Il me donna ma chance et me fit entrer à l'usine. Il voulait faire de moi un industriel, capable de lui succéder. Tout en travaillant, j'avais décidé de faire partie d'un mouvement de jeunesse. Nous allions tous ensemble le dimanche chanter dans les sanas, pour les malades. J'étais toujours en tête. C'est dans ce mouvement de jeunesse que j'ai rencontré pour la première fois ma femme. Le soir du réveillon 1950, j'étais décidé, je demandais à Thérèse de m'épouser, j'avais alors vingt-et-un ans. Nous nous somme mariés tout de suite. J'ai continué à apprendre à fabriquer et vendre du carton. Ce n'était pas très compliqué, mais à la longue ce n'était pas non plus très passionant. Cette épreuve a duré cinq ans. Je me sentais vieillir très vite, chaque soir je confiais à Thérèse ma lassitude. Un jour je lui ai posé la question :- Thérèse, je ne suis pas heureux, j'ai envie de chanter, d'écrire, de composer, de faire quelque chose ... quoi ! J'ai envie d'essayer de tenter ma chance. Thérèse m'a sourit gentiment. - Jacques, mon Jacques, je te veux heureux, tu dois essayer, tu dois réussir. La décision fut prise et je suis parti vers l'aventure avec tout l'amour de Thérèse, de Thérèse qui fut et qui est toujours pour moi le meilleur des publics. Oui, à ce moment-là, je jouais un peu de la guitare et j'écrivaillais quelques mauvais textes. C'était tout. Une fois seulement j'ai participé à un concours, les concours ne m'ont jamais réussi, je fus lessivé, rejeté, j'étais perdu.
J'ai également enregistré pour Philips, à Bruxelles, deux chansons. Mais ce n'était rien. Je savais que pour réussir, pour réussir vraiment, une seule ville comptait : Paris. J'ai pris un billet de 3e classe. Je n'avais pas les moyens. Dans le compartiment, j'ai avalé le sandwich que Thérèse m'avait préparé avant le départ. Je ne retrouverai jamais plus le goût de ce sandwich. Il était parfumé à l'aventure, à l'espoir, au bonheur.
Je suis allé directement voir M. Canetti, le directeur de la maison d'édition. Je ne savais pas du tout qui était M. Canetti. Je suis entré dans son bureau, il a eu l'air étonné. Je lui ai chanté mes chansons et je suis retourné à Bruxelles. J'ai attendu patiemment. Puis, un jour, j'ai reçu une lettre à en-tête ; un bon rapport me disant que je pouvais essayer. A moi de réussir. Je suis revenu m'installer à Paris, laissant Thérèse et mes deux filles. J'avais le cafard, mais il le fallait. J'ai fait mes tous premiers débuts aux "Trois baudets". La première soirée s'est très mal passée. Le public n'a pas réagi, c'était affreux. Les gens bâillaient ou discutaient entre eux sans me regarder ni m'écouter. Ils avaient sans doute raison, mais à l'époque je leur en ai beaucoup voulu. Puis ce fut le premier contrat, le premier cachet, le premier argent gagné avec ma voix et ma guitare. J'ai fait venir ma femme et mes deux filles. Nous avons trouvé un petit appartement modeste, sans confort, mais nous y étions heureux tous les quatre. C'est alors qu'est née ma troisième fille. J'étais comblé.
En 1957, je suis passé à l'Alhambra avec Zizi Jeanmaire. J'avais le trac, un trac fou, je voulais partir sans chanter. Puis ce fut le succès, le vrai succès, grâce à "Quand on n'a que l'amour". Le public cette fois-ci m'écoutait, m'applaudissait. Le soir dans ma loge, j'ai pleuré pour la première fois de ma vie. Thérèse et les trois enfants sont repartis pour Bruxelles et c'est là le plus beau cadeau que j'aie pu faire à mon pays, à ma véritable patrie : la Belgique. Souvent je vais les voir, chaque fois que je le peux, et, tout ému, je retrouve Bruxelles, les amis, le vélo. Réussir pour moi, c'est tout cela. Que serais-je devenu sans eux, sans Thérèse surtout qui un jour, dans un gentil sourire, a su me dire; "Jacques, mon Jacques, je te veux heureux, tu dois essayer, tu dois réussir !".
http://loutreaux.chez.tiscali.fr/Brel.html
Résumé !
1929 : Jacques Brel naît le 8 avril à Bruxelles.
1953 : Débarque à Paris avec sa guitare et ses premières chansons sous le bras. Enregistre son premier disque à Bruxelles où figurent 2 titres: "La Foire" et "Il y a".
1954 : Passe dans différents cabarets parisiens: "L'Echelle de Jacob" et "Les 3 Baudets". Enregistre son premier 33 tours "Grand Jacques". Premier passage à l'Olympia.
1956 : Création de "Quand on n'a que l'amour". Rencontre François Rauber.
1957 : Reçoit le prix Charles Cros. Rencontre Gérard Jouannest.
1959 : Passe à Bobino en vedette. Création de "La valse à mille temps" et "Ne me quitte pas".
1961 : Passe à l'Olympia en vedette. Création de "Le Moribond", "Les Bourgeois". Rencontre Jean Corti, son accordéoniste.
1964 : Passage à l'Olympia en octobre. Création de "Jef", "Amsterdam", "Mathilde", "Le Dernier Repas".
1966 : Dernier passage à l'Olympia. Création de "Mon enfance", "La chanson des vieux amants" et "Le cheval".
1967 : Création à New-York du spectacle "Jacques Brel is alive and well and living in Paris".
1968 : Représentation de "L'homme de la Mancha" à Bruxelles au Théâtre Royal de la Monnaie. Création de "J'arrive", "Vesoul". Tourne "Les risques du métier" et "La bande à Bonnot".
1969 : Représentation de "L'homme de la Mancha" au théâtre des Champs-Elysées. Tourne "Mon oncle Benjamin".
1970 : Tourne "Mont-Dragon".
1971 : Tourne "Les assassins de l'ordre", "Franz" et "L'aventure c'est l'aventure".
1972 : Tourne "Le bar de la fourche" et "Far-West".
1973 : Tourne "L'emmerdeur".
1974 : Quitte l'Europe à bord de son voilier "L'Askoy".
1975 : Traverse le Pacifique vers la Polynésie.
1976 : S'installe sur l'île d'Hiva Oa dans l'archipel des Marquises.
1977 : Rentre à Paris pour enregistrer son dernier disque.
1978 : Meurt le 9 octobre d'un cancer au poumon, à Bobigny, dans la région parisienne. Est enterré sur l'île d'Hiva Oa.
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