Si, par définition, les grandes interprètes ont beaucoup chanté la femme "à la première personne", peu l'ont fait autant que DALIDA: "Toutes les femmes du monde", "Ta femme", "Justine", "Je suis toutes les femmes", "Une femme à 40 ans", "Femme", "Femme est la nuit", "Mamina", "Les hommes de ma vie", "Ma mère me disait", sans parler de toutes les tranches de vie et autres états d'âme qui étaient en fait des états de femme (cf. "Lucas")... Derrière ces succès se cachent tout plein de chansons de femmes, et derrière ces chansons, des femmes auteurs ou compositeurs comme il se doit: Michaële, Arlette Tabart, Lana Sebastian, Mya Simille, Vline Buggy, Alice Dona, Marie-France Touraille, Catherine Desage, et même Serge Lebrail, qui, comme son nom ne l'indique pas, était aussi une femme, lointaine disciple de George Sand, et coauteur d'"Il venait d'avoir 18 ans" avec Pascal Sevran.
C'est à partir des années 70 -les "Années Orlando"- que la chanteuse, de plus en plus désireuse de chanter sa vie de femme, se mit en quête de chansons plus matures, sinon "adultes", dont les titres en disent long ("Entre les lignes et entre les mots", "Pour ne pas vivre seul", "Seule avec moi", "Nous sommes tous morts à 20 ans", "Tables séparées", "Pour en arriver là", "Mourir sur scène", "Partir ou mourir", "Des gens qu'on aimerait connaître", "Depuis qu'il vient chez nous"...) et dont beaucoup furent écrits en tout ou partie au féminin, de "Gigi l'Amoroso" aux "Choses de l'amour": "Après tant de temps, je deviens enfin une chanteuse adulte", confiait-elle en 1977, "J'ai montré que je peux faire autre chose que des trucs à paillettes", et quelques années plus tôt: "J'ai décidé de ne plus chanter de chansons dont le texte n'ait pas une certaine valeur poétique, parce que la poésie, même terrible, exprime des valeurs humaines... Le public se fait de vous une image, et si de votre côté vous vous conformez à cette image, vous n'êtes plus que la caricature de vous-même...".
Comme quoi, chez les vedettes aussi, une femme peut en cacher une autre, tourmentée, inquiète, fragile, celle qui, une fois le rideau retombé, "n'est plus chez elle qu'une femme seule" ("Je suis une femme seule, complètement seule. Tous mes amours ont été des échecs..."-1987, "J'ai transformé ma souffrance en une carrière"-1981) et dont on sait hélas quelle fut la triste et mémorable sortie. "Je suis trop fatiguée. Qu'on me laisse me reposer un peu", confiait-elle à l'aube de son dernier été. Raison de plus pour évoquer ces regards de femmes qui, en quelques chansons d'album, en ont plus dit qu'on ne croit sur l'une des dernières égéries contemporaines -la star qui voulait d'abord être une femme comme les autres ("Je suis l'ange-gardien des familles. C'est une femme qui me l'a écrit: les femmes m'adorent parce qu'elles se retrouvent toutes en moi: je suis leur porte-drapeau")- et qui, jusqu'ici, n'en avaient jamais parlé. Derrière le strass un peu clinquant, le bonheur maquillé des années 80, c'est peut-être ce visage-là, sans fard ni masque, que retiendra la postérité, le regard désenchanté de Yolanda derrière l'enchanteresse DALIDA, devenue un jour étrangère à nos paradis d'artifice ("Souvent je pense qu'on m'aime parce que je suis DALIDA et pas Yolanda. Et si je suis devenue DALIDA, c'est parce que je savais qu'ainsi l'on m'aimerait"), d'une gosse du sud égarée dans la cour des grandes: "Sur scène, je suis une adulte, dans la vie, je suis une enfant... J'ai toujours peur. Depuis 18 ans, aller sur scène, c'est exactement comme quand on va à un rendez-vous d'amour pour la première fois. On a peur et on est fou de joie en même temps" (1974- extraits "DALIDA" par Catherine Rihoit).
Certaines idylles, c'est bien connu, ne meurent jamais, et s'épanouissent même avec l'écume des jours, comme grandissait dans son roman la fleur de Boris Vian...
Numero 153 - Pierre ACHARD
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