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La petite maison en pain d'épice
Pour mon premier essai "chronical", j'ai décidé de raconter une anecdote qui m'est arrivée quand j'étais petite. J'habitais à l'époque à Ste-Foy, dans un bloc à appartements, pas loin de l'autoroute. C'était un peu la loi de la jungle dans la grande cour centrale (il y avait 4 blocs qui faisaient un pâté), les plus vieux terrorisaient les plus jeunes, à la limite il y avait presque du taxage (même si je crois que ce mot n'existait pas encore). J'étais une enfant très agressive, souvent méchante moi aussi. À l'école j'étais une petite terreur. Puis, un événement tout simple a changé quelque chose en moi. J'ai souvent cherché le lien "magique" qui existait entre le monstre aux poings toujours prêts et la personne pacifique qui existe aujourd'hui. Le jour où j'ai appris une leçon importante.
C'était au mois de décembre 1982, la dernière journée d'école avant les vacances de Noël. Mon école avait organisé une journée d'activités créatives. Comme chez nous les sucreries se faisaient rares, j'avais choisi l'activité "maison en pain d'épice". C'était la deuxième fois que j'en faisais une (maison en pain d'épice), la première ayant été à la fête d'une petite amie. Sa mère était la spécialiste des maison en pain d'épice, et c'est elle qui s'était offerte pour animer l'activité à l'école cette journée là. Pour moi, cette madame était comme la fée des bonbons. Elle arrivait avec des pots de toutes les grandeurs, remplis de trésors sucrés pour décorer ses maisons. On pouvait mettre autant de glaçage qu'on voulait, autant de réglisse qu'on voulait, tant que ça tenait.
J'avais donc passé l'après-midi à rendre ma maison parfaite, avec des cœurs, des étoiles, des guirlandes. J'avais très hâte de montrer mon œuvre d'art à ma mère. Avant de partir pour les vacances, les écoliers devaient vider leur bureau et leur casier. J'avais amené avec moi un joli sac de vidanges pas très pratique pour transporter le tout. J'ai quitté l'école joyeuse, avec ma précieuse maison de pain d'épice dans une main, mon sac de vidanges plein dans l'autre. En descendant de l'autobus scolaire, j'étais pressée d'arriver, non seulement pour montrer ma fierté, mais aussi pour la goûter (j'avais aussi oublié mes mitaines le matin, et j'avais froid aux mains). Il neigeait légèrement et la rue était pleine d'une bordée fraîche de neige folle. La neige qui tombait commençait à fondre sur ma maison. Ma précieuse maison qui valaient 6 millions à mes yeux. Les dessins coulaient légèrement. Je commençais à paniquer.
Puis, ce qui devait arriver arriva. En voulant me dépêcher, j'ai perdu pieds. Je me suis retrouvée à plat ventre, la maison a fait un vol plané, les livres se sont répandus par terre. Tout ce que je voyais, c'était, au ralenti, la petite maison en pain d'épice échouer, en l'envers, dans un tas de neige folle. J'étais très mal prise. J'avais trop froid aux mains pour me relever. J'étais trempée, humiliée. Ma maison allait fondre, c'était la pire catastrophe de ma vie. Je me suis mise à pleurer d'horreur.
Puis, deux anges sont venus, sous la forme de deux jeunes hommes. Avant de savoir ce qui s'était passé, j'étais de nouveau debout, sac dans une main, la maison dans l'autre. Ils avaient, dans l'espace d'un moment, secoué la neige de mes choses, de mes vêtements, soufflé délicatement la neige de ma précieuse maison. Comme s'ils savaient que c'était le plus important. Je le revois encore au ralenti, le bon samaritain, entrain de souffler gentiment la neige puis me tendre la maison intacte.
Puis ils sont partis, aussi vite qu'ils étaient venus. Je ne les avais jamais vus. Et jamais revus. Deux étrangers, qui passaient là par hasard, qui ont vu une petite fille en mauvaise posture, et qui l'ont aidée. Un coup de main anodin, tout simple.
Ils m'ont montré, en quelques secondes, que la bonté gratuite existait. Que donner sans demander était possible. Moi qui étais plutôt habituée aux ados cruels qui auraient marché sur ma maison et enfoui ma tête encore plus creux dans la neige, ils ont complètement changé ma vision du monde. J'aurais aimé leur dire merci, mais j'avais le souffle coupé. Je suis restée là, bouche bée, à les regarder s'en aller. Deux étrangers sans visages. Et chaque fois que j'aide quelqu'un, je pense à eux. Chaque fois.
On imagine mal l'impact indélébile qu'on peut faire sur une enfant par un geste de bonté anodin. Ou un geste cruel anodin. S'ils n'avaient pas été là, j'aurais gardé le cœur brisé en pensant à ma pauvre maison de pain d'épice qui avait eu la vie trop courte. S'ils étaient passé en riant, j'aurais sûrement gardé beaucoup d'amertume. J'aurais sans doute pleuré pendant des jours, puis je me serais vengée sur un plus faible que moi… Je crois que ce sont ces incidents qui forgent la mentalité des futurs adultes. Qui décident si plus tard, on sera des adultes pleins de ressentiment, ou des adultes qui croient en l'humain, sensibles à la détresse des autres. Les deux bons samaritains ont sans doute oublié l'incident instantanément. Mais moi, j'en ai fait un exemple à suivre.
C'est pourquoi je pense qu'il est important de démontrer aux enfants que l'altruisme est possible envers des étrangers. Qu'il ne faut pas ignorer la souffrance de ceux qu'on ne connaît pas. Qu'aider, c'est faire une vraie différence dans la vie des autres. Et la meilleure façon de le faire, c'est de le prouver, ne serait-ce que par un geste tout simple, une journée froide de décembre, à une petite fille dont la maison en pain d'épice est tombée dans la neige.
Janvier 2003
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