e grand livre de la nature ouvre le chapitre du XXIe siècle sur un scénario-catastrophe. Depuis quelques dizaines d'années le taux d'extinction* des espèces animales et végétales s'emballe comme une machine folle. Les estimations varient: une espèce par heure, une par jour, cent trente espèces par jour, ou plus, quelque cinquante mille par an au cours des prochaines années...

Les comptables du vivant perdent pied. Les uns annoncent la disparition de cinq cent mille à un million d'espèces d'ici à l'an 2000, les autres l'anéantissement du sixième d'entre elles. L'ampleur est telle que le biologiste américain Peter H. Raven n'hésite pas faire référence à la grande crise biologique de la fin de la période crétacée, il y a soixante-cinq millions d'années!

Mais pour mesurer précisément le taux d'extinction des espèces et avancer des chiffre irréfutables, encore faudrait-il connaître le nombre exact d'espèces présentes sur terre. Or nous n'en connaissons qu'une infime partie. Selon Francesco Di Castri, président de Scope au sein du conseil international des Unions scientifiques, ce nombre se situerait entre les deux extrêmes de quinze et de quarante millions, et nous n'en connaîtrions au mieux que 10% puisque seules un million quatre cent mille espèces animales et quatre cent mille espèces de plantes ont été formellement identifiées.

De plus, les régions tropicales, et particulièrement les forêts qui renferment entre 50% et 90% des espèces vivantes et nous fournissent près de 80% des espèces utiles à notre alimentation, demeurent un vaste trou noir dans l'univers biologique. Selon Peter H. Raven, en partant d'une hypothèse de dix millions d'espèces au total, seules cinq cent mille seraient connues parmi les quelque huit millions vivant sous les tropiques...

Incapables d'évaluer précisément une situation de crise, les scientifiques reconnaissent aussi leur impuissance à apprécier l'érosion génétique qui en résulte. Ainsi Francesco Di Castri se demande-t-il "jusqu'â quel point nous pourrons aller dans la diminution de la diversité spécifique et génétique, avant que la biosphère et ses composants - les écosystèmes - ne perdent leurs capacités de réagir aux conditions changeantes ". Une question aujourd'hui sans réponse. "Il est impossible, affirme Pierre-Henri Gouyon, directeur du laboratoire d'évolution et de systémique des végétaux à la faculté d'Orsay, de définir un seuil critique de diversité génétique. "

Sans doute se préoccupe-t-on depuis quelques années des mammifères en voie d'extinction. Le sort des baleines, des rhinocéros ou des éléphants nous émeut à juste titre. Mais la disparition d'insectes, d'oiseaux, de batraciens, comme de milliers de plantes, aura à terme des conséquences tout aussi graves. Or, à l'heure où se pose avec acuité le problème de la gestion rationnelle du patrimoine terrestre, les sciences naturelles semblent mises au placard...

Plus facile à mesurer, la perte de la diversité génétique des plantes et des animaux domestiques est tout aussi préoccupante. Même partiel, le constat est sans appel. Sur plus de cent quarante races locales de bétail existant aujourd'hui en Europe et dans le bassin méditerranéen, cent quinze risquent de disparaître. Le cheptel bovin français est dominé à 70% par les races Holstein et Charolaise.

L'aviculture est réduite à quelques lignées dans le monde, dont deux principales pour les poules pondeuses, la Leghorn et la Rhode-Island. Tous les maïs cultivés au nord de la Loire sont issus d'une même lignée parentale (la lignée INRA 258).

En Grèce, 95% des variétés de blé cultivées avant la Seconde Guerre mondiale n'existent plus. Au début des années 80, quatre variétés de pomme de terre fournissaient 72% de la récolte aux Etats-Unis, et deux variétés de pois suffisaient à la quasi-totalité de la production. La variété de riz IR-36 occupe aujourd'hui 60% des rizières du Sud-Est asiatique...

*Estimation du seuil d'extinction de plusieurs espèces animales

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