our vivre et se nourir l'homme semble condamné à détruire la diversité du vivant. Mais il rompt, ce faisant, avec le principe même de l'évolution, façonnée depuis plus de trois milliards et demi d'années par la naissance et l'extinction des formes de vie. « L'homme moderne, analyse Francesco Di Castri, a adopté l'échelle d'espace des facteurs géologiques, en modifiant l'environnement dans la plupart des régions du monde et en étant capable de produire des changements climatiques au niveau de la biosphère tout entière. Cependant il a conservé, ou même "condensé" sa propre échelle de temps, celle des années ou des décennies. Les effets des changements et des perturbations ne peuvent plus jouer leur rôle de stimulateurs des processus évolutifs. Ils ne peuvent qu'entraîner inévitablement des cascades d'extinctions, tandis que les espèces nouvelles ne pourraient apparaître qu'à travers des millénaires. »
Cette formidable pression humaine ne peut que se renforcer. La population mondiale franchirait le cap des huit milliards d'individus vers 2020. Chaque jour, dans les régions les moins explorées et les plus riches en espèces, le massacre de la forêt tropicale fragilise l'écosystème terrestre. L'ONU estimait en 1986 que onze millions d'hectares de forêts seraient déboisés tous les ans. Un chiffre qui doit être revu à la hausse. La forêt amazonienne a déjà perdu plus du quart de ses six millions de kilomètres carrés. Mais quand les pays développés s'indignent de la dilapidation d'un « patrimoine commun de l'humanité », le Brésil répond qu'il rembourse les intérêts de sa dette... L'agriculture, mais aussi l'exploitation forestière, la construction de routes et le besoin de bois de feu, réduisent inexorablement la ceinture verte de la planète. L'élevage de boeufs, dont 90% sont vendus aux États-Unis, se solde par la destruction du quart des forêts de l'Amérique centrale depuis 1960.

Pour Vandana Shiva, spécialiste indienne de la biodiversité, «au rythme actuel, 20 à 25% des espèces végétales disparaîtraient d'ici à l'an 2000 ».

Le sol lui-même est dorénavant l'élément le plus en danger de notre écosystème. Les pratiques agricoles agressives l'érodent, les pesticides et autres métaux lourds le contaminent... L'agriculture symbolise tragiquement la désunion de l'homme et de son environnement. Pour Bernd Heydemann, professeur à l'université de Kiel, « les méthodes culturales dominantes mettent en danger 60% des espèces végétales de l'Europe centrale, puisqu'elles affectent directement les espèces cultivées ». L'équation est simple. Au fil des siècles, l'énorme travail de sélection de milliers de variétés locales de plantes et de races d'animaux a enrichi leur capital génétique. Revers de la sécurité alimentaire et de la course au rendement, les monocultures et l'uniformisation du cheptel pour l'élevage industriel favorisent aujourd'hui un mouvement inverse.

Avec le recul, la « Révolution verte » qu'ont connue les pays en voie de développement (PVD) dans les années 50 suscite désormais bien des critiques. Ainsi l'introduction de variétés naines de blé et de riz a-t-elle entraîné l'abandon de cultures vivrières à plus forte diversité génétique.

Un relatif succès en Asie, mais un échec total en Afrique. Pour l'agronome néerlandais Henk Hobbelink, « si elle a significativement augmenté la production alimentaire dans certains PVD, la Révolution verte l'a fait à un coût considérable, en termes de conditions de vie des pauvres et de dépendance vis-à-vis de l'extérieur pour la fourniture d'intrants* coûteux».

Mais le mouvement semble bien irréversible. S'affrontant à l'échelle internationale pour la mise au point de variétés performantes, les multinationales de l'agro-industrie conduisent à marche forcée la standardisation de l'agriculture. Le fabuleux marché des maïs hybrides* en est un parfait exemple.

La demande de résultats immédiats a entraîné au cours des années 70 une grande convergence des programmes de sélection. Les Européens ont dès lors travaillé sur un matériel génétique constitué de quelques lignées. Autre exemple, Chantal Ducos et Pierre-Benoît Joly, chercheurs à l'INRA (Institut national de la recherche agronomique), ont étudié la généalogie des blés tendres d'hiver. Les cent trente-six variétés créées en France entre 1959 et 1982 sont quasiment cousines...

Pour maintenir un avantage concurrentiel permanent, le travail de sélection repose donc désormais sur un faible éventail génétique. «Pour progresser, le sélectionneur se base sur les meilleures variétés du moment, elles-mêmes déjà très proches, explique Hubert Bannerot, chercheur à l'INRA. La vitesse à laquelle il est contraint de travailler aboutit à un véritable gaspillage de la variabilité génétique, car seule une très petite partie de cette variabilité est réellement utilisée.»

 
ORGE

Céréale tempérée. Production mondiale 1988: 168,4 millions de tonnes

Les dessins des plantes cultivées qui illustrent ce dossier symbolisent un projet pilote international
des ressources génétiques (IBPGR, Rome). Il vise à développer un réseau international qui coordonnerait les actions de préservation des semences dans le monde entier.

Comment se nourrit le monde

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