remier enjeu,  l’alimentation humaine.
Le spectre caricatural d'un réseau planétaire de fast-food qui témoignerait de la dégénérescence de notre alimentation n'est pas loin. Aujourd'hui déjà, vingt-neuf espèces de plantes seulement fournissent plus de 90% des denrées alimentaires consommées sur terre. Trois espèces, le blé, le riz et le soja, assurant 75% de l'apport en céréales.

Or, on estime généralement que l'homme préhistorique avait recours à environ quatre cents plantes pour se nourir... « C'est comme Si on examinait toutes les bibliothèques du monde avant d'en avoir examiné le contenu », affirme le professeur Janzen. Car la dépendance humaine à l'égard des produits naturels est une réalité trop méconnue, lors même que 40% des médicaments actuellement prescrits aux États-Unis en contiennent.

À plus long terme, la disparition des espèces sauvages handicape les créations variétales de l'agriculture de demain. Capital de gènes* très variés, les cousins sauvages des espèces domestiques peuvent être une source déterminante d'amélioration et de résistance aux fléaux.

Pour Albert Sasson, microbiologiste et directeur de la planification à l'UNESCO, les exemples ne manquent pas: « Le croisement d'arachides sauvages de la forêt amazonienne avec des arachides de culture a accru leur résistance à une maladie qui affectait leurs feuilles et permis de réaliser des gains de récolte évalués à quelque cinq cents millions de dollars ».

Les industries américaines de conserve de tomate ont tiré un bénéfice annuel de cinq millions de dollars en introduisant dans leurs opérations de sélection deux espèces sauvages péruviennes, qui ont permis d'obtenir des fruits plus pigmentés et plus riches en matière solide.

Pour sa part, Vandana Shiva évalue à soixante-six milliards de dollars l'apport du germplasm* sauvage, originaire des pays du Sud, à l'économie américaine. Plus que la dette du Mexique et celle des Philippines réunies...

Autre danger directement lié à l'érosion génétique et qui pourrait mettre en péril l'avenir de l'agriculture : la limitation de l'obtention de nouveaux cultivars*, et de leurs possibilités d'adaptation. « L'existence des "populations-sources" est primordiale, affirme Alain Deshayes, directeur de recherche à l'INRA. Pour faire remonter le soja au Nord, il a fallu aller chercher les gênes nécessaires dans une variété présente en Chine septentrionale . »

L'uniformité est enfin vecteur de vulnérabilité. Pour Jacques Grail et Bernard Lévy (1), « l'adoption par les agriculteurs du monde entier des blés d'origine mexicaine â haut rendement a eu pour effet paradoxal d'accroître le risque, car des maladies prennent des proportions épidémiques du fait que de vastes superficies sont maintenant plantées avec des génotypes* similaires, sinon identiques ». En 1970, aux États-Unis, 30% de la récolte de maïs de la variété Texas furent détruits par un champignon parasite. L'épisode servit de révélateur. Deux ans plus tard, une commission d'enquête remettait en cause l'étroitesse de la base génétique des grandes cultures américaines.

Plus récemment, des recherches entreprises à la suite de la destruction de nombreuses espèces cultivées de haricot par un parasite ont établi que seule une variété ancestrale de haricot résistait naturellement au champignon. La diversité est donc une assurance contre les risques. Les agriculteurs du tiers-monde le savent bien, qui maintiennent des variétés et des races rustiques dans le cadre d'une économie de subsistance. « La diversité conditionne à la fois notre survie dans le monde tel qu'il est et toute adaptation à un avenir qui reste imprévisible », résume André Cauderon, de l'Académie des sciences.

La communauté scientifique internationale commence à en prendre conscience. La Banque mondiale, qui pilote déjà le Tropical Forestry Action Plan (TFAP), a confié au WRI (World Resource Institute) de Washington, qui y travaille avec l'UICN (Union internationale pour la conservation de la nature et des ressources naturelles), le WWF (World Wildlife Fund) et le PNUE (Programme des Nations Unies pour l'environnement), l'étude d'un plan mondial de préservation de la diversité biologique* (World Biological Dîversity Action Plan).

Une réunion d'experts s'est tenue à Genève, du 9 au 13 juillet dernier, sous l'égide du PNUE, qui a décidé dans le même esprit d'élaborer une Convention internationale sur la diversité biologique. Elle sera à l'ordre du jour de la Conférence des Nations unies sur l'environnement et le développement, qui se tiendra à Rio de Janeiro à partir du 5 juin 1992, en présence de cent vingt chefs d'État et de près de trente mille représentants d'organisations écologistes.

(1) La Guerre des semences, Fayard, 1985.
 

page suivante 
Début de l'article
Page d'accueil
Hosted by www.Geocities.ws

1