Mon
voisin d'en face
A un jet de pierre de l'immeuble
où j'habite – par delà une autoroute où des écoliers
en tabliers en blancs ont déjà eu le malheur de passer sous
les roues de voitures rutilantes, conduites par des ruraux toujours pressés
de parvenir, portant cravate et veston mais crachant quand même par
les vitres, vient de surgir de terre, sur une colline naguère boisée,
une principauté de villas cossues.
Le génie qui les a posées là
est, j'en suis certain, celui là même qui fit naguère
la fortune d'Aladin.
Un Algérien, spécialiste du système
D, a pu facilement repérer la fabuleuse lampe parmi le fatras d'objets
qui jonchent Oued Kniss.
La présence du génie bleu en cet endroit précis
est d'ailleurs corroborée par le nombre de bracelets, de gourmettes
et de colliers en or qui s'échangent à quelques pas de là.
C'est donc à ce génie manipulé
par son maître que nous devons l'émergence, en un temps record,
de cette principauté rutilante qui nargue les habitants de ma cité
dortoir qui ne se sont aperçus de rien vu qu'ils passent le plus
clair de leur temps à compter, dans le ciel, les inquiétants
oiseaux migrateurs.
Pour mon malheur, la plus luxueuse de ces villas
a poussé exactement dans l'axe de mon étroit balcon et chaque
matin que le Bon Dieu fait me permet d'en admirer l'architecture et chaque
nuit d'été me pousse vers mon observatoire pour compter les
plongeons que font mes voisins d'en face dans leur piscine tiède
et que je devine parfumée à l'eau de rose.
Je sais que, comme vous, je n'aurai jamais ce château
califal à qui il ne manque plus– mais cela viendra – que les jardins
suspendus d'antan.
Aussi, ai-je le cśur gros comme ça.
Mais allons ! Il faut se ressaisir ! Je regagne
ma chambre. J'allume ma lampe de chevet. Je reprends mon beau livre de
contes persans et, sans faire de bruit, je m'introduis par effraction dans
le palais de Shahrazade. J'y reste jusqu'au chant du coq.
Kaci ABDMEZIEM
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