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Poésie   Chroniques  Billet   Proverbes  Nouvelles   de K.ABDMEZIEM
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Ali le Genêt (Récit)

Lorsque la chance aura décidé de vous sourire vous pourrez, comme moi, passer une soirée aussi suave que celle qui m’a été offerte, sur un plateau d’argent finement ciselé, par mon ami Alain de Paris.
    Imaginez, si vous en avez la faculté, un million d’arômes emprisonnés entre les parois graciles, couleur de tabac, d’un esquimau au chocolat.
    Imaginez ensuite que cette glace mette trois heures bénies d’un temps spécial – pris hors du temps – à fondre dans notre âme enchantée.
    Fichtre ! J’en veux encore !
    Il faut vous dire qu’en cette fin de chaude journée de juin de l’an de  grâce 2006, rien, absolument rien, ne m’autorisait à deviner qu’un passé vieux d’un demi siècle se tenait derrière la porte d’entrée barricadée de ma demeure et que le museau sympathique d’Alain s’apprêtait à se lover dans l’un des motifs en forme de cœur, du fer forgé :
- ???
    - Tu ne me reconnais pas ?
    - Si, si ! Voyons ? ! Il me semble ….
    - Ali ! ça te dit quelque chose ?
    - Nnoon ! Ali ? ! Ali le Genêt ?
    Et ce fut la fête. Une vraie fête ! Les confettis de souvenirs que nous lâchions par brassées dans le milieu ambiant nous retombaient sur les épaules, les cheveux, les sourcils.
    Nous étions deux Pères Noël fascinés l’un de l’autre, tirant chacun de sa hotte des jouets-souvenirs et des pochettes surprises que nous mangions des yeux.
    Mais il est temps de mettre pied à terre – et de faire les présentations.
    Ali est un ami de la prime enfance.
    Ce que nous partageons avant tout c’est cette odeur de tabac pour pipe dont nous gratifiait notre premier maître dans une salle de classe de l’école Chataigneau .Cette école n’avait aucune notoriété spéciale sauf, peut être, celle d’avoir des salles en forme de voûtes, et cet instituteur flegmatique qui faisait les cents pas dans la courette en tirant nonchalamment sur sa pipe. Nous aurions été dans un couvent que le parfum très agréable de ce tabac aurait servi d’encens parfait.
    Ce maître, avait d’ailleurs, le visage rose des curés, et la  démarche tranquille de l’emploi.
    Ce que nous avons de commun aussi c’est d’avoir partagé le réfectoire, le dortoir, la salle d’étude du soir du lycée d’enseignement franco-musulman de Ben Aknoun.
    C’était pendant la guerre. Et cette guerre nous mobilisait parfois dans les longs corridors de l’établissement ou nous faisions de grands chahuts patriotiques. Ali qui connaissait par cœur les chants nationalistes était le leader incontesté de la Révolution intra-muros. Ah ! Qu’il savait s’y prendre pour nous chauffer à blanc au sortir d’un cours de latin ou de versification arabe !!
     Il prenait d’ailleurs des risques réels pour affirmer son leadership et le maintenir face aux aînés des grandes classes aux ardeurs compassées.
    Il en vint ainsi à grimper jusqu’à la terrasse du lycée où il s’activa comme un diable à ramener les drapeau bleu blanc rouge et à hisser à sa place un drap ramené du dortoir et grossièrement transfiguré en emblème aux couleurs algériennes par la grâce de palettes d’écoliers.
- T’en souviens – tu Ali ?
- Ouais !
- Et tu te souviens du sort que tu as réservé au drapeau que tu as, disons, conquis ?
- Ouais !! On a fait notre devoir…
    Ce qui nous rapprochait, Ali et moi, c’étaient, également, nos différences. Autant j’étais timide, voire timoré, autant il était téméraire et fonçait dans le tas.
    Avait-il faim ? Il crachait dans votre soupe vous forçant ainsi à la lui céder.
    Les coups n’avaient strictement aucun effet sur lui . Une fois qu’il avait mis sa tête à l’abri sous ses coudes il se mettait volontiers au centre de cette meute de maîtres d’internat, d’externat, et de toutes sortes de bouledogues qui le traquaient,  il laissait ce beau monde se défouler un peu puis sans crier gare , crâne braqué en avant, il fendait le cercle, courait à vive allure puis s’arrêtait net et partait d’un long rire d’hyène qui desarçonnait ses bourreaux en même temps qu’il les ridiculisait.
- Dis moi, vieux !, tu as gardé quelque chose de ce qu’on nous a enseigné en arabe ?
- Bien sûr, Ali ! Et toi ? Tu ne vas me dire que tu as tout oublié ? 
- Presque –Mais ,- c'est curieux comme tout - j’ai tout de même gardé intacte cette chose… !  Te souviens-tu de l’histoire de ce vizir qui ne savait pas prononcer les R et qui avait à répercuter l’ordre suivant du Calife. « Amara Amir El Oumara bihafri bi’rine 'ala tarafi ettariq »
- Non ! Et comment s’y prit-il ?
- Il a reproduit strictement le même ordre de la façon géniale suivante :
- Hakama Hakim  El-Houkama bi thouqbi qâbîn 'ala hafat al sabil !!.....
Dois je à tout prix vous en dire plus sur Ali Le Genêt et sur nos retrouvailles ?
    Si vous y tenez, sachez qu’au lendemain de l’Indépendance, Ali s’est fait enseignant et a prononcé ses vœux dans une école de Baraki.
    Il ignorait que sa future femme, une française retardataire et belle comme un clair de lune sur la Tour Eiffel , allait le mettre dans son balluchon et le porter jusqu’à Paris. Il y est toujours, Ali , ou plutôt Alain le Genêt qui est revenu, l’autre jour sur ses pas, avec son passeport revu et corrigé. Mais au fait, qu’est-il venu faire de précis ? Voir sa mère ? Me voir ? Renouveler son stock épuisé de vapeurs de couscous ?
    Je vous promets de ne rien vous en dire pour l’instant.
    Je vous ferai livrer la suite de mes confidences, à titre strictement posthume,  par l’un de mes héritiers que je n’ai pas encore choisi.
    Notez, qu’en cela, je ne fais qu’imiter certains de nos mémorialistes politiques qui ont décidé de ne parler qu'une fois morts.
    Mon colis piégé vous sautera donc à la figure lorsque moi , à l’abri, je serai là–bas , tout là- bas à arpenter, en m'esclaffant  de ma farce, les berges du Kawthar bordé d’acacias et de roseaux.
    Il vous suffit d’un peu de patience et vous pourrez prendre connaissance de tous les Secrets d’Etat d’Ame qu’ont échangés, de leur vivant,  Ali le Genêt et votre ami le Benêt.
    Je me sauve! Car je ne veux ni vendre précocement la mèche ni y mettre le feu pendant que j’y suis !!

Kaci  ABDMEZIEM
Email: [email protected]
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LE  NOEUD  BRISE
Pourquoi ai-je pensé à lui ? Je croyais pourtant l’avoir oublié ? Comment ses traits ont-ils brusquement jailli devant mes yeux?
Non…Ils n’ont pas jailli brusquement. D’abord une image floue. Pas même…Une sorte d’état d’âme qui sent la naphtaline. Un vieil habit qu’on sort d’une garde-robes…
     Kader parlait. Je ne l’écoutais plus, attentif que j’étais , aux tensions superficielles de cette toile d’araignée qui collait à mes souvenirs et menaçait de se déchirer.
     -  Fodil ! , chuchotai-je , en prenant  Kader  par  le coude.
     Je bredouillai une banalité pour camoufler ce lapsus  à mon compagnon d’aujourd’hui puis je me tus, en proie à mes réminiscences devenues soudain intensément présentes.
     Nous avions, Fodil et moi , mon compagnon d’hier , fait le même trajet…….1962…
     Nous marchions assez rapidement pour fuir ce quartier qui venait de rendre l’âme et commençait à puer de toutes ses poubelles émasculées. De rares Européens, derrière les rideaux de fer de leurs boutiques ouverts, comme à contre cœur , aux trois quarts de leur hauteur ,  essayaient de se donner une contenance.
     Des retardataires. Piteux coquillages que le reflux avait momentanément oubliés.
Leurs gestes, leurs regards, se voulaient indifférents, mais il était aisé d’y deviner cette panique en tous points semblable à celle que l’on éprouve devant une calamité, un événement qui échappe à la raison, qu’on ne s’explique pas, d’une absurdité, d’un arbitraire immérité.
     Nous ne parlions pas. Nous ne pouvions pas parler.
     Bab-El-Oued avait rendu l’âme et nous respections le mort même s’il fut ennemi. Peut-être avions-nous simplement peur. Il pouvait rester encore dans ce bastion déserté un sniper désaxé capable de décharger sa  haine sur des 
adolescents.
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     La Pointe Pescade … et , sur des kilomètres , des cabanons délabrés.En face ,  la mer…Elle ne semblait pas émue outre mesure de ce vide qui s’était fait autour d’elle. Elle s’accommodait de ces cabanons d’où personne ne la regardait, d’où personne ne l’entretenait plus.
     Une folle que rien ne touche et qui continue de venir buter contre les rochers, minée par un rêve de sape  insensé.
     Une folle aux yeux immenses dont les pupilles à jamais marquées par le soleil ne savent plus lui rendre compte de ce qui se passe autour d’elle.
============
     Je n’ai pas osé tourner le loquet . J’ai deviné   chez Fodil  la même hésitation.
     C’était , somme toute , une profanation. Une main d’homme avait sans doute  l’habitude de pousser cette porte, une main de femme, d’enfant , voire une aile d’ange… qui ne referait jamais plus ce geste.Un crissement de gonds et nous sommes entrés. Un matelas étalait indécemment ses entrailles. Fodil  sauta dessus et cria : hip ! hip ! hip ! et pouffa de rire.
     On va la faire revivre cette pièce ! On va la chauffer . Et la mer, cette folle, on la regardera, on lui chantera aux oreilles, on lui tiendra des propos de fous ! .
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     On contempla la mer, on chanta, puis on se mit à discuter…
     De quoi déjà ? …Ah…oui…Il avait parlé de la véritable amitié et cité même un nom
     - « Tu connais La Boétie ? … »
     Je fis semblant de connaître. Pour ne pas le décevoir. Puis j’ignore ce qui lui prit.
     Il se tut un instant. Il se taisait souvent avant d’éclater de rire. 
     J’ai pensé : Il va imiter DE GAULLE. Un discours inaugural.
     Il s’y connaissait : « Au nom de la France… »
     Comme pour les minables grottes que nous creusions de nos  ongles (il appelait ça des « Chantiers »), ou les barrages que nous élevions avec de la boue et des cailloux au travers de petits ruisseaux pour , disait -il , «faire fonctionner les turbines et  obtenir de l’électricité ».
     Non. Ce n’était pas ça. Le salut militaire ne venait pas. Et puis nous n’étions plus gosses.
     - « Tu sais, fit-il après un moment, je vais PARTIR… »
     - «  Où  ça ?»
     A sa réponse, je fus pris d’un sentiment  que je n’avais jamais connu auparavant. Je le dévisageai avec stupeur puis presque en titubant, je me dirigeai vers le balcon.
     La mer étalait à mes pieds son calme désespérant.
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     Je revins au bout d’un moment pour lui lancer comme un défi cette question hargneuse.
     - « Que vas-tu faire là bas ?… »
Il me répondit qu’il y allait pour continuer ses  études .
     - « Si tu pars, tu ne reviendras pas…
     Je me mis ensuite à tourner en rond comme un ours en cage.
     - « Je ne comprends pas…C’est ici qu’il y a du boulot, Fodil , et tu le sais mieux que moi… »
     Je répétai et ressassai cet argument pendant une éternité.
     - « Regarde ! Tu es donc aveugle ? »…
     Et je prenais des morceaux de plâtre, des ressorts de matelas.
     Je lui désignai des pans de mur abattus. L’évidence crevait les yeux.
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     Bien entendu, il est parti.
     Nous nous sommes vus une dernière fois. Je l’ai accompagné prendre des photos d’identité dans une de ces cabines, à la mode à l’époque, où l’on pouvait entrer à deux.
     Nous en avons profité pour grimacer ensemble dans l’objectif question de garder l’un de l’autre, un souvenir bon marché.
     Une semaine après son départ , je recevais de lui l’Arc de Triomphe en carte postale. Puis plus rien.
     Vous là ! Vous qui voyagez souvent !  Si d’aventure vous rencontrez mon ami sur les Champs Elysées, demandez lui donc  - s'il vit toujours - comment il a fait pour porter tout ce temps, ce prénom trinitaire, long comme un jour de carême ou une nuit coloniale sans lune , que lui a donné son père: Dédé-André-Fodil.
Kaci  ABDMEZIEM
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Jedjiga(Nouvelle)

Ici , le soleil est brutal , le vert des oliviers trop dur. Tout blesse.
    Du violet cru des pics lointains aux petites cornes  sombres  de piment qu’on peine à faire pousser sur les flancs  secs de la vallée. Les cailloux sont traîtres, pailletés de  mica et les chemins n’en finissent pas de monter vers ce nid, là-bas, de maisons disparates qui s’entassent , se  chevauchent, se gênent  et reculent  devant l’abîme .
    Les portes, basses, refoulent à longueur d’année les vapeurs âcres du couscous dont on retrouve l’odeur jusque dans les foutahs aigres des femmes.
    La voix est rauque, qui se casse contre les murs, éraillée, douloureuse à l’oreille. La joie est indécente, qu’on formule en raclant la gorge jusqu’au sang et le deuil qu’on hurle épuise les poumons.
    Les berceuses angoissent les bébés  qui ont hâte de grandir  pour s’en aller vers des horizons  plus tendres, plus  humains, où le rêve est encore possible.
    On n’a pas le temps de la fouler, cette terre, que déjà on n’en peut plus, que déjà on veut repartir.
    J’y suis  pourtant resté trois mois, l’espace d’un été …
    Mais  aurais-je pu sans jedjiga ?
    Jedjiga, c’est le petit bruit qui fait tout un silence, le silence qui gît  dans la  mémoire d’un grand bruit.
    C’est  le rivage qui laisse ses chances à l’espoir, la rade où  l’on jette l’ancre en attendant que baisse la tourmente et que la veine revienne de son affolement….
    C’est l’accalmie, l’ombre au milieu du désert, la douceur au revers d’un midi excessif, le rêve souple au cœur d’une réalité  anguleuse, toute en saillies celle qui était, pour moi, la perte  de ma  femme et du gosse.
    Elle  n’avait pas  assisté à l’enterrement. On  n’admet pas les femmes à cette  cérémonie. Le trou qu’elles ne voient pas exerce sur elles un véritable effet magnétique et il n’est pas rare  d’en voir quelques unes se hasarder sur le petit sentier qui mène au cimetière, hésiter  longtemps avant de revenir sur leurs pas.
    Il  y a comme un attrait dans cette  « limite » qu’elles ne doivent  pas franchir. La  douleur, quand elle la transgresse, se fait sermonner et se laisse le plus souvent reconduire sans protester, mais il arrive qu’elle éclate au milieu des hommes, qui, se sentant envahis, usent  alors  d’un peu de violence pour faire  respecter la coutume. La  femme est alors forcée de se replier .
    J’aurais aimé avoir Jedjiga  près de moi. J’aurais puisé  en elle assez d’énergie  pour ne pas m’évanouir au soleil , tout bêtement,  à la dernière pelletée: un grand  vide qui s’était fait  brusquement sous mes  genoux et dans mon crâne .
    Deux hommes s’étaient  chargés  de me reconduire chez moi , le long du sentier poussiéreux où je traînais  les pieds .
    Je la détestais, cette poussière. Je  la haïssais comme un enfant hait sa mère quand elle retourne sa violence contre lui  et le maudit pour  toutes les souffrances endurées  pour le mettre au monde.
    Cette terre se vengeait. Elle me le montrait de toutes ses pierres tranchantes  contre lesquelles  je butais, de ses lumières  de rasoir qui me fouillaient  les yeux et de cette sueur acide  qui m’érodait  les paupières.
    Et je finissais  par haïr également cette femme que j’avais essayé  de lui arracher et qui revenait, avec son enfant , reprendre sa place sous ce sol rocailleux, sans générosité, pour lequel elle avait opté.
    La vengeance des pierres est absolue, celle de la poussière sûre, qui arrive tôt ou tard . J’aurai beau refusé de la fouler, cette  terre , je sais qu’à mon tour, je finirai par la mâcher.
      Je crois avoir, ce jour là  même,  croisé le regard de jedjiga . C’était la  première  femme que  je rencontrais  sur ce sentier tortueux en de ça de la « limite «bien en de ça .Elle venait, -comment ne pas le croire- au devant  de ma douleur.
    Et au moment précis où son regard  s’est posé sur moi, je me suis senti soulever par une lame de fond.
    Je me suis redressé de tout mon corps avant de retomber  dans les bras des deux hommes qui me soutenaient.
    Je suis resté trois jours  dans un état de prostration totale .C’était à peine  si je supportais  les  minces aiguilles  de lumière qui traversaient  les lucarnes .
    Ma  tante  m’apportait chaque matin une cafetière  pleine qui me tenait  jusqu’à midi. Mon corps n’était plus, à cette heure, qu’une boule de nerfs  portée  à une tension excessive . Il  m’arrivait d’ouvrir, de temps  en temps, les deux lucarnes qui donnaient sur la vallée. L’espace  d’une seconde, l’envie me prenait de sortir et de courir, courir, sans jamais m’arrêter, à travers les champs brûlés de soleil.
    J’enfilais en vitesse mon pantalon, passais ma chemise, mais, devant la porte, j’étais pris soudain d’une espèce de lassitude intense qui tenait presque  du renoncement. Je revenais  alors vers le  lit, prêt  à  tomber  à  genoux  pour demander pardon ….A qui ?
    De quoi ? Je n’en  savais  rien…..
    Ma tante m’avait  apporté une tisane. Un  liquide rougeâtre qu’elle avait  dû laisser longtemps  sur le feu et où  dominait la saveur acide de la menthe.
    J’y  décelai, également, un goût subtil de café noyé, un reste de marc, car ma tante me servait  tous les liquides  dans  la vieille cafetière.
    Le matin même, je m’étais rasé et avais pris un bain qui  me donna de la joie dans tout le corps.
    Ma tante sortie, la solitude accentua  mon euphorie et la tentation, point culminant de cette ébauche de vitalité ascendante qui m’envahissait  par les orteils , me guida  vers la porte.
    Je tournai la lourde clef puis tirai à moi le battant massif.
    Un chaos…. Un  chaos bleuté qui me tourna le cœur et, à droite, légèrement  en retrait ,  …. Jedjiga.
`    Le rocher surplombait l’abîme.
    Prise dans une gandourah à motifs verts, simples ronds qui se répétaient sur toute surface du tissu, se résolvant en demi-cercles au niveau des coutures, elle fut  pour mes yeux, une vision inattendue.
    A mesure que je l’observais, je sentais en moi se dissoudre  quelque chose. Une main dénouait prestement des enchevêtrements à tous les  niveaux de  mon corps et ma respiration se faisait très ample.
    Ses gestes calmes, dénués de toute tension  inutile, contenus, soucieux de s’épargner, avaient valeur de preuves.
    Tout retrouvait sa  place, son sens. La brise taquinait sa chevelure. Sa  main  ne s’affolait pas. Le  peigne
mordait  la racine des cheveux excessivement  noirs qu’elle offrait au vent sans lui résister.  Le vent guidait lui-même le peigne,
allongeant le geste qui s’éteignait à l’autre bout  de la chevelure, comme une vague qui finit de tomber.
    Je  redécouvrais la valeur sacrée, la dimension  réelle et la grâce du petit mouvement qui s’ébauche on ne sait comment, en appelle d’autres, tout aussi simples, et c’est l’acte achevé, une harmonie réalisée.
    Chacun de ses gestes constituait le terme d’une argumentation mystérieuse chargée d’une forte conviction.
    Savait-elle  seulement le poids  de cette argumentation ?
     En savait –elle  l’impact  en moi ?
    Ah ! Jedjiga !
    Dieu te préserve , Jedjiga , et perpétue  dans ton regard cette étoile que Tu semblais  fixer même en plein jour.
    Sur  le pavé de cette ville où  je racle le goudron en y traînant  mes pas, il m’arrive encore de douter, l’espace d’une seconde, de ce que je  vois, de ce que je touche, comme si les objets se vidaient de leur consistance, comme si la réalité s’effritait sous mes yeux. Mais je me raccroche. Je me raccroche à tes arguments que tu n’as pas cessé d’épeler pour moi en termes de foi, de conviction, et de douceur dans le langage le plus pur, le plus fidèle, où le silence de tes lèvres avait la  force  du ressac.
    Tu sais ?… J’ai  appris , moi aussi , à me taire….Tout comme toi…Car le néant informulé sur le bout de ta langue , m’a démontré que la parole  n’était pas indispensable pour communier.
    J’ai parlé de la vengeance des pierres, de la rancune de la poussière. J’ai réellement  cru à une vengeance, à  une rancune, lorsque le soleil me taraudait la nuque devant ce trou béant.
    J’ai  fini par repenser mon jugement et je demeure persuadé,  à présent, que toute terre éprouve tôt ou tard, le besoin de rappeler ses enfants.
    N’est-ce pas là  une passion voisine de l’Amour ?

   Kaci  ABDMEZIEM
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Les enfants de la lune (Nouvelle)
Le pelage noir du cheval luisait sous la lune. La bête, une magnifique bête, toute en nerfs, piétinait le sol d’impatience. Les pattes de derrière se cassaient alternativement nouant et dénouant sur une croupe parfaite, des paquets de muscles.
    Ma femme venait vers moi à petits pas, vêtue d’une robe blanche que cachait, à partir des hanches, la foutah de soie aux rayures sombres, celle là même qu’elle avait apportée avec elle, dans le petit coffre en bois, aux surfaces vertes, avec çà et là, quelques losanges rouges: son coffre de mariée.
    Ses bracelets cliquetaient, tintement subtil de métal qui effleurait le silence sans le remettre en cause, mystérieux comme la féminité, intime et pur comme l’idée de la virginité qui désarme la violence et exorcise le mal.
     Elle m’abandonna sa main et se laissa conduire docilement jusqu’au niveau de la bête.
     Je la saisis par la taille et la juchai tout près de l’encolure, puis je me hissai derrière elle.
       En me saisissant des rênes, je ne puis m’empêcher de murmurer en moi-même : « Un seul enfant, Mon dieu…donnez nous au moins un enfant».
       Les troncs d’oliviers ménageaient entre eux un sentier étroit qui déroulait devant nous sa bande sulfureuse.
       La lune éclatait sous les pattes du cheval, dans l’irréalité d’une féerie qui tenait de l’hypnose, au cœur d’un paysage aux envoûtements mystiques, tout en paraboles, en signe discrets, en appels doucement formulés, en mystérieuses attentes, en émanations troublantes.
       Un petit souffle léger, tiède ,encensé, se promenait sur mon visage, par saccades régulières, parfois court, parfois profond, et j’en éprouvais une sensation d’euphorie intense à laquelle tout mon corps s’abandonnait.
       Les feuilles basses des oliviers s’irisaient de minces reflets qui ne portaient pas loin, couraient en surface et donnaient aux arbres une fluorescence tamisée.
       Puis ce fut une forêt de chênes, un spectacle insoutenable, où la présence de Dieu était presque perceptible, presque évidente.
       Tous les troncs portaient sur le pourtour de grands trous creusés à même le bois. Dans chacun de ces trous brûlaient des bougies aux flammes jaunes, bleues, mauves, ocre, qui brûlaient au cœur d’un silence intemporel fortement imbibé de musc.
       Aux branches, à toutes les branches, pendaient des foulards de soie, violets, verts, rouges, blancs, noirs, tandis qu’un arc en ciel formait au dessus de nos têtes, une voûte unie contre laquelle venaient cogner, dans un subtil crépitement d’ailes, des colombes extraordinairement blanches.
       Un petit frisson courait de temps en temps le long de mon dos. Je pressais les jambes contre les flancs de la bête et collais mon torse à la robe satinée de ma femme. Sur ma poitrine se promenaient des bouts soyeux de barbes d’épis, tandis que naissait au creux de mes aisselles un petit engourdissement qui gagnait les bras, se communiquait aux poignets et décontractait les jointures des mes doigts.
       La lune réapparut au dessus d’une colline très haute. Elle projetait sur nous les ombres démesurées de frênes gigantesques, séparées par des bandes claires, parsemées, par endroits , de petites touffes d’herbe, de buissons d’ajoncs et de cailloux rouges, arrondis comme des galets de plage.
       « Rien qu’un enfant, Mon dieu, un seul enfant …. » murmurai-je en passant ma main sur le ventre de ma femme.
       Je fixai la lune, la grosse lune pleine, heureuse de toutes ses fécondités, fière de ses maternités, avec au front, la sérénité qui succède à la délivrance . J’attendais d’elle je ne sais quel signe.
       Je reformulai à mi-voix le même vœu.
       C’est alors que la clarté faiblit autour de nous. Je relevai la tête. La lune s’amenuisait, s’amenuisait, jusqu’à devenir un mince croissant, puis de nouveau, sous mes yeux, reprenait sa forme ronde.
       Le phénomène se répéta trois  fois. Mon cœur cognait contre  mes côtes, le sang affluait brutalement à mes tempes et mes jambes flageolaient.
       Puis ce furent trois soleils pourpres qui naquirent sur ma droite dans un décor que gagnait une hémorragie brutale de sang rouge vif.
       Le cheval accentua son galop. Ses sabots soulevaient frénétiquement de la poussière d’or qui se changeait dans l’air en une multitude d’étincelles.
       J’étreignis ma femme de toute la force de mes bras tandis qu’une montagne violette accourait, accourait à notre rencontre.
       Le cheval se cabra. Devant ses pattes venait de jaillir la forme immatérielle d’une quobba d’où sourdait une source bouillante. Une gigantesque trombe d’eau monta vers le ciel, éventail irise, tandis que le cheval m’emportait dans un nouveau galop.
       « Non ! …Non ! », Répétai-je. Le cri se noua dans ma gorge et j’ouvris les yeux....
       La fenêtre que j’avais oublié de fermer était grande ouverte. Un papillon géant s’affolait au-dessus de la veilleuse qui colorait de rose la mur bleu d’en face. Le bouquet de jasmin fanait dans son vase.
       Et,
       Tout contre mon épaule, paupières closes, ma femme continuait à  apprivoiser un beau petit miracle dans une histoire merveilleuse de fée qu’elle a toujours promis de me raconter.
Kaci Abdmeziem
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Si j'ai raison c'est grâce à Dieu, si j'ai tort je Le prie de me Pardonner

 
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