Le
rite et la leçon
Je ne sais pas ce que vous en pensez
mais je trouve , pour ma part , qu’on devrait apprendre à l’école
comment sacrifier le mouton de l’Aïd .Une bonne séance de travaux
pratiques éviterait aux élèves , une fois devenus
adultes , d’avoir , devant des voisins plus entreprenants et plus habiles
à manier le couteau , cet air exécrablement timoré
et embarrassé qui fait honte à l’animal que vous vous apprêtez
à offrir à Dieu.
Cette leçon pourrait être prise en
charge par les directeurs d’établissements eux mêmes et viendrait
couronner un trimestre d’efforts ou clore l’année scolaire en apothéose.
J’imagine très bien Monsieur le Directeur
d’école tout heureux de passer dans classes pour annoncer aux enfants
ravis et aux enseignants ébahis le grand méchoui pédagogique
qu’il entend leur offrir. Voyez plutôt l’ambiance ! Tout le monde
s’affaire , les guirlandes envahissent l’école , le bois est vite
ramassé.
Les trois moutons , généreusement
offerts par l’association des parents d’élèves, prennent
leurs aises dans une salle provisoirement désaffectée et
essaient de déchiffrer , sur le tableau noir , le titre du dernier
cours de mathématiques .
La grande leçon a lieu , bien entendu , dans
la vaste cour de l’école et , une fois les préliminaires
achevés , le maître de cérémonie explique ,
comme il se doit , le rôle du mouton dans la vie de la nation comme
dirait un patriote frappé de péremption.
Les bienfaits d’un tel cours , donné en plein
air , et suivi par des cervelles bien oxygénées , sont ,
je vous l’affirme , proprement incalculables.
Aux plans psychologique et affectif d’abord , il
n’y a pas de doute que le résultat est immédiat puisque l’on
assiste à un véritable élan de tendresse des uns envers
les autres et à la reconstitution instantanée de l’esprit
de famille .Le chef d’établissement reprend d’instinct sa place
de patriarche et les élèves , méconnaissables de sagesse
, fondent de plaisir à redevenir de simples petits enfants entourés
de tendresse par des maîtresses et des maîtres noyés
dans le bonheur de jouer les rôles de mamans –poules et de papas-gâteaux
.
Sur le plan purement pédagogique , il s’agit
là d’un filon inépuisable de connaissances nouvelles puisque
tout le monde peut, enfin, situer et palper tous les organes ,encore fumants
, d’un quadrupède herbivore et comprendre , grâce aux explications
du premier Maître de l’école , la fonction dévolue
par Dieu à chacun d’eux.
N’y a-t-il pas là pour les enfants , beaucoup
plus à apprendre qu’en disséquant un rat d’égout nauséabond
, amputé de sa rate par précaution sanitaire , dans un laboratoire
mal éclairé et mal aéré ainsi qu’on le pratique
encore dans les lycées ? Pouah!!
Je parie que vous aimeriez être au premier
rang de ces bambins fascinés par le cœur encore palpitant de la
bête , le foie écarlate , la panse lourde et les intestins
tout chauds. Je vous vois même lever le doigt pour demander au pédagogue
où se niche cette méchante vésicule biliaire qu’il
convient d’enlever avec toutes les précautions pour qu’aucune goutte
de son contenu amer n’aille altérer le goût du méchoui.
Je vous conseille d’ailleurs , au cas où
le patriarche décide de vous en faire cadeau , de ne pas jeter cette
vésicule mais au contraire , d’aller vite , sous le préau
la vider de son encre noirâtre et de la laver à grande eau.
Après quoi soufflez dedans de toutes votre énergie : vous
obtiendrez là la plus originale , la plus solide et la plus écologique
« nebboula » de tous les temps , que vous pourrez exhiber fièrement
dans des défilés citoyens .
Il est évident que la préparation
du méchoui offre , par ailleurs , une occasion inespérée
pour les bambins , filles et garçons , d’apprendre un chapitre glorieux
de l’art culinaire algérien malheureusement sali par les caïds
d’hier et ceux d’aujourd’hui.
Kaci ABDMEZIEM
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