L'oiseau-culte
Maintenant qu'Alger et Paris ont fini
de se crêper le chignon comme de vigoureuses ménagères,
vous pouvez peut-être me prêter l'oreille le temps que je vous
entretienne, si vous le voulez bien, de l'oiseau-culte des Algérois.
Il ne s'agit pas de la sittelle du Djurdjura. Il
ne s'agit pas, non plus du Phenix, ce superbe mais ténébreux
oiseau dont on dit qu'il sait renaître de ses cendres comme savent
aussi le faire,- n'est-ce pas ?- les histoires algéro-françaises.
Il s'agit du chardonneret, El Maqnine pour les intimes.
Ce diablotin palpitant est en passe de ravir la
vedette à tous les clubs de foot-ball , aux stars de la chanson
et aux gadgets toutes options des technologies nouvelles.
Il tourne la tête des adolescents qui ne jurent
plus que par lui, lui sacrifient leur miel et leurs devoirs et l'inondent
de leur débordante affection.Ceux d'entre les adultes pour qui la
vieillesse n'est qu'une grosse blague à laquelle ils refusent de
croire se convertissent spontanément au culte juvénile.
Entrez donc en religion avec nous et écoutez
chanter le chardonneret. Regardez-le jouer! Laissez vous prendre par sa
magie!
Il court sur lui, vous savez, des histoires merveilleuses
comme on n'en rencontre que dans les contes des mille et une nuits.
En voici une que Sheherazade a omis de conter à
son souverain.
Il était une fois, à Bab-El-Oued,
une famille modeste. Le père, plombier, était mort depuis
longtemps. La mère vieillissait.Une des filles travaillait. L'aîné
des garçons vendait à la sauvette et gagnait de quoi nourrir
sa passion : le Maqnine.
Un jour il en acheta un.Un vrai petit prince.Un
ravissement pour les yeux, un enchantement pour l'oreille.
Il lui aménagea une place dans son balcon
et dès que l'oiseau se mit à chanter il fit taire tous ses
congénères à l'entour.
Un jeudi, vint à passer par là un imposant personnage
portant gandourah blanche et barbe noire bien fournie. Il tendit l'oreille,
passa son chemin, revint sur ses pas puis tendit de nouveau l'oreille,
avant de grimper quatre par quatre les escaliers de l'immeuble.Il frappa
à la porte.
-Excusez- moi, dit-il, puis-je voir votre chardonneret?
On lui ramena l'oiseau et ce fut, dit-on, un moment
pathétique.
-Voulez-vous vérifier, madame ? Il devrait
avoir au cou, une fine chaînette en or.
On palpa.On écarta doucement les plumes,
on souffla sur le duvet. Elle y était !
Est-ce ainsi que les Algérois sont ?
Hé oui ! Ils sont bel et bien ainsi. C'est
pourquoi , d'ailleurs , ils sont si souvent la proie des busards .
Kaci ABDMEZIEM
|