Ma
Banque
Laquelle de ces histoires dont j'ai plein la
tête voulez-vous que je vous conte ? Tenez! Je vous propose celle-ci
dont vous pourrez confirmer l'authenticité auprès de témoins
toujours vivants.
Elle se déroule à Alger, Nombril
écarlate de la Méditerranée. C'était un jour
de paie.Il pleuvait.Il pleuvait comme il n'avait jamais sans doute plu
auparavant. De jeunes passants, l'oeil fiévreux, guettaient l'arrivée
de l'Arche, mais de toute évidence, Noé n'était pas
dans les parages de la Place des Martyrs et la fuite s'en trouvait reportée
pour nos Herragas.
Heureusement, Dieu qui supplée à
tout, a fait en sorte que les Algérois disposent d'un nombre impressionnant
de voûtes qui leur permettent de survivre aux intempéries.
C'est sous l'une d'entre elles que mes collègues et moi faisions
le pied de grue depuis une bonne heure, en face de notre banque.
De temps à autre quelqu'un sortait
des rangs, se risquait à l'intérieur de la grave institution
et revenait nous transmettre les informations recueillies au guichet et
qui nous permettaient d'évaluer les chances que nous avions de rentrer
chez nous avec, au moins, un poulet, serait-il atteint du virus que l'on
sait.
La matinée tirait à sa fin.Midi
.Midi trente minutes.Treize heures.Enfin! L'émissaire revenait avec
la bonne nouvelle.ça yest, les gars! la paie vient d'être
saisie! Allons-y!Et c'est la chaîne qui commence ! Une chaîne
à l'Algérienne, comme vous les aimez: deux par trois, à
la file indienne! Et des guetteurs anonymes qui attendent votre défaillance
pour vous ravir votre place.
Vous n'avez plus le choix que de mourir sur
place, d'apoplexie, ou de prendre de la hauteur pour un tour du monde en
Montgolfière, en attendant que vos yeux rencontrent ceux de la guichetière.
M'y voilà enfin !Je remets mon chèque, invoque le Ciel pour
qu'il n'y ait pas, à cette seconde précise, une panne d'électricité
qui viendrait éteindre les ordinateurs, me saisis de mon jeton,
le N° 104, et me hâte vers la caisse.
Mon histoire aurait dû s'arrêter
là si je l'avais inventée.Mais c'est ici qu'elle commence.Regardez
donc de ce côté! Me voici en train de compter mes billets
puisque, aujourd'hui, le préposé à la caisse a cette
mine jaunâtre et ces doigts nerveux de fumeur en phase de sevrage
qui n'augurent rien de bon.
En plein milieu de ce travail anxieux de vérification
de mon dû, on fait pression sur mon épaule.Je me retourne
pour voir de quoi il s'agit.Un pauvre bougre, surgi je ne sais d'où,
me met sous sous le nez une ordonnance copieusement remplie, et, tendant
vers moi la main, réclame la part du Bon Dieu. Bien entendu, je
n'étais pas du tout psychologiquement armé pour faire face
à cette situation inédite.C'est pourquoi je vous laisse le
soin d'imaginer ce que j'ai pu faire pour me tirer de cette épineuse
affaire.Je vous laisse aussi le soin de vérifier, si vous en avez
les moyens, l'identité de ce mendiant.
Etait-ce un enseignant gréviste sévissant
incognito de la sorte pour arrondir sa fin de mois, ou était- ce,
comme je l'ai cru longtemps, un délégué à la
Réforme bancaire en mission ultra- secrète de contrôle?
Kaci ABDMEZIEM
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