donc
!
Or donc je suis sorti de ma banque avec
ces trois mille dinars dont j’avais rudement besoin. Comme d’habitude,
j’ai coupé prestement le trottoir, me portant carrément sur
le rebord de la chaussée pour m’éclipser, comme
un voleur, entre les files de voitures.
Méfiant de nature, nerveux de tempérament,
souvent étourdi, ma seule
façon de m’en tirer à bon compte lorsque j’évolue
à Alger est d’y réduire au
maximum mon programme d’activités.
Il ne me vient jamais à l’esprit, par
exemple, de descendre en ville,
de retirer ma paie, de faire des achats, et de m’attabler ensuite quelque
part pour reprendre mon souffle.
Cela équivaut à trois actions
à perpétrer. Il y en a deux de trop. Ma
devise est, depuis longtemps, qu’une descente sur Alger correspond
à
une affaire et une seule à régler, ou à tenter
de régler. Je n’ai pas
trouvé, jusqu’ici, d’autre solution pour ménager mes
nerfs et ma tension. Mais
il est vrai que le Diable n’existe pas pour rien. C’est pourquoi, ce
jour
là il m’a susurré à l’oreille que j’exagérais
un peu à être tout le temps sur
mes gardes. Il m’a invité à flâner un peu.J’ai
joué le jeu.J’ai léché les
vitrines pleines de poussière de la Rue Bab Azzoune avant d’arriver
à
l’endroit où, jadis, l’on accrochait les têtes déboîtées
des rebelles à
l'Autorité.
Voici venir vers moi, tenant une feuille à
la main, un petit homme
décontracté, volubile. Il cherchait une adresse et sollicitait
mon
aide.
Le même diable que tout à l’heure
me pria de secourir le malheureux
mais il se garda bien de me secourir, le Malin, lorsque quelques minutes
plus
tard, à l’intérieur de l’immeuble où j’essayais
de déchiffrer les noms sur
les boîtes aux lettres pour complaire à mon accompagnateur
analphabète, je
tombais dans les pommes, victime d’une prise de judo, opérée
par un
professionnel de la chose.
Lorsque je rouvris les yeux je me crus dans
le wagon d’un train en
partance quelque part. Je mis du temps pour me rendre compte qu’il
s’agissait en fait des portières en bois du vieil ascenseur de l’immeuble.
Je me ramassai rapidement, m’époussetai et
sortis dans la rue. Je fis
le tour du Square Port Said, plein à craquer de personnes désoeuvrées
adossées aux arbres.
J’en refis le tour plusieurs fois. C’est en
marchant vers les arrêts
de bus que je me rendis compte que je venais d’échapper à
la mort. Une mort
qui eût été vraiment peu glorieuse.
J’aurais pu faire le choix d’occulter à
jamais ce crime crapuleux dont
j’ai failli être victime.
J’ai préféré, au contraire,
en parler globalement et dans le détail
devant tous mes collègues, car je ne voyais pas de quelle autre
façon me
libérer de mon choc.
Je laisse à d’autres la liberté
de défendre l’idée que le silence peut
venir à bout d’un traumatisme individuel ou d’une tragédie
collective
qui exclut d'ailleurs , de par sa nature, le recours à la lobotomie.
Kaci ABDMEZIEM
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