DJA
'ISSA !!
Le lexique de mon vieux quartier vient
de s'enrichir d'une nouvelle _expression que j'ai hâte de vous communiquer.
A l'ancienne ritournelle annonçant dans toutes les cages d'escalier
l'arrivée honteuse de l'eau aux heures indues habituelles a succédé
, depuis quelque temps déjà, un cocorico matinal qui fait
débouler les femmes hors de chez elles pour aller à la rencontre
de 'Issa.
'Issa est arrivé ! 'Issa a stationné
son camion ! 'Issa a déballé ses cageots ! Et bientôt
se forme, devant le messie, une longue queue de mortelles attendant patiemment
leur tour pour remplir leurs paniers de légumes frais à bon
marché et de bénédictions gratuites.
Jour après jour, 'Issa, ce bonhomme
trapu qui s'assoit sur les prix et les écrase pour plaire aux ménagères,
est devenu pour ainsi dire la coqueluche de nos femmes. Quelques dames
respectables, dont je tairai le nom pour leur éviter les représailles
de maris jaloux , l'appellent, en aparté, doux Jésus.
'Issa est donc là, dans les murs
de notre cité. Personne, aujourd'hui, n'a intérêt à
manquer son rendez-vous avec lui car il ramène du poivron rouge
et charnu comme il n'en pousse qu'au Paradis. Si vous n'avez pas fait votre
provision, je vous conseille vivement de vous hâter et de prendre
votre place dans la file d'attente.
Car , cette année, au cas où
vous ne le sauriez pas, il faudra moudre son piment doux chez soi. L'on
chuchote, en effet, partout, que la maffia de la chorba s'apprête
à frapper un grand coup.
Elle a concocté, pour nous aider
à faire la prochaine traversée du carême, du piment
doux enrichi aux trois quarts avec de la poudre de briques pilées.
Ma femme est en bonne position dans la procession du poivron. Elle aura,
j'en suis certain, de quoi faire jeûner sa nichée sans problème.
Quant à moi, je m'en vais de ce pas à la recherche d'un bon
poivre , en grains reconnaissables , pour éviter à mes enfants
des plats assaisonnés au ciment noir.
Kaci ABDMEZIEM
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