La
fin d'un bureaucrate
Lorsqu'il eut fini d'user jusqu'à la
mousse le fond et le dossier de sa vingtième chaise de bureaucrate
, lorsqu'il eut achevé d'annoter le dernier des cent mille dossiers
qu'il avait traités et transmis pour signature aux vingt sept directeurs
qui s'étaient poliment succédé , là-haut ,
dans le pavillon capitonné de Barbe Bleue , situé au-dessus
de sa tête , Mohammed Ben Kaddour , petit mais honnête serviteur
des lieux sacro-saints de l'Etat , eut enfin ses soixante ans. Il eut aussi
, le même jour , un mercredi exactement , son logement AADL .
Je vous laisse deviner sa joie d'en avoir fini avec
des patrons ignares tout juste bons à afficher , pendouillant
comme un goître , une suffisance de dindon et d'analphabète
multilingue , de prendre la clef des champs , de s'évader de Sing-Sing
, de fuir le royaume de Kafka et de s'en aller raconter de bien bonnes
et de bien salées aux mouettes et au vent du large.
Je vous laisse aussi deviner son exaltation à
l'idée de rentrer - enfin ! - chez lui.Il se moucha donc un
bon coup après avoir versé de chaudes larmes et s'en alla
d'un pas alerte chez le Mozabite du coin .Il acheta trois vachettes robustes
avec leur arsenal de clefs de rechange ainsi qu'un système d'alarme
ultraperfectionné qu'il comptait compléter plus tard par
des caméras vidéos à infra rouge placées aux
endroits stratégiques de son deux- pièces cuisine.
Quand il se retrouva à l'intérieur
de son appartement , il en embrassa le parterre par trois fois et se promit
d'aller le plus tôt possible offrir une grosse bougie au Saint-Patron
d'Alger , Sidi Abderrahmane.
Au moment de se relever de sa génuflexion
, ses jointures craquèrent et il sentit se réveiller sa polyarthrite
ainsi que cette angoisse en bec de lièvre qui le saisissait parfois.
"Et maintenant que faire ?" se dit-il.Il songea
un moment que ce logement arrivait peut-être trop tard .Il
s'apprêta à sortir lorsque , jetant par hasard un coup d'oeil
dans sa cuisine où flottait une odeur froide de ciment , il avisa
une ampoule
électrique toute sale de chiures de mouches et de traces digitales
blanchâtres abandonnée là , sans doute , par
quelque ouvrier chinois pressé.
Il l'examina attentivement puis se mit à
la frotter avec le même mouchoir qui lui avait permis tantôt
de sécher ses larmes , avec l'intention de la placer immédiatement
au-dessus de sa porte d'entrée question d'éclairer l'opinion
sur son nouveau statut social d'homme logé.
Au troisième passage de l'étoffe
humide sur l'ampoule , le fil de tungstène se distendit
comme un ressort comprimé à l'excès , cassa
son enveloppe de verre , et s'en alla , grésillant , dessiner sur
le mur d'en face un immense Targui vêtu de bleu qui lui
proposa ses services.
C'est ainsi qu'en l'espace de cinq secondes et sept
tierces , Mohammed Ben Kaddour , rajeuni de trente ans , se fit meubler
sa maison . Le géant du désert déposa
même à ses pieds une sulfureuse sténo dactylographe
qui lui
promit ce soir là de lui donner beaucoup d'enfants .
Kaci ABDMEZIEM
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